‹ Étude sur BayleChapitre 5 sur 9 · SCEPTICISME THÉOLOGIQUE · texte numérisé non relu

SCEPTICISME THÉOLOGIQUE

La raison et la foi. — Existence de Dien. — Origine du mal.

Pourquoi et Comment , telle est la double forme sous laquelle se produit d'abordl'esprit de doute et d'examen. Â Torigine, les philosophies et les religions grandissent ensemble à Tombre du sanctuaire ; il n'y a entre elles ni déGancCy ni jalousie. La lutte n'éclate que le jour où se pose sur les choses divines cette question inévitable du Pourquoi et du Comment (1). Le paganisme, produit bizarre de l'imagination et de la crédulité d'un monde enfant, dut succomber devant une pareille épreuve. Le christianisme, supérieur à toutes les religions et à toutes les doctrines qui l'avaient précédé ; résumant et complétant, sous la forme la plus simple et la plus élevée, les sublimes vérités que les sages des anciens temps avaient à peine entrevues; obligé de lutter dès l'origine contre les périls de l'hérésie et la rivalité des sophistes, n'attendit pas l'appel des philosophes : il alla au devant, accepta l'alliance de la raison en la plaçant sous l'autorité de la foi , et créa une science qui fut en même temps un hommage rendu au plus bel attribut de l'humanité

(I) y. l'Ëutyphron de Platon.

et un rempart contre les entreprises de la libre discussion. A son tour, il eul une armée de disputeurs rompus à toutes les subtilités delà dialectique, prêts à repousser avec leurs propres armes les dissidents qui en appelaient à la raison , et ajoutant à l'évidence du fait celle de la démonstration. De là naquit la théologie , science périlleuse, contradictoire, a-t-on dit quelquefois, puisqu'elle repose sur deux principes hostiles destinés à se détruire l'un l'autre. C'était cependant, il faut l'avouer, une œuvre grande et hardie, que d'éclairer la route delà foi par les lumières de la raison, que de convier les intelligences des sages à la contemplation de ces vérités descendues du ciel pour nourrir et consoler les âmes des pauvres et des affligés , que de mettre ainsi le Verbe créé en rapport avec le Verbe éternel et incréé. La force et le salut de la théologie résidaient tout entiers dans un sage tempérament des deux principes, ou plutôt dans la subordination réfléchie de la raison à la révélation. Intervertir les termes ou rompre l'équilibre de manière à ce que Tun écrasât l'autre , c'était renverser cet édifice si laborieusement construit.

Fidèles aux traditions des Pères de l'Eglise, les théologiens du XVn^ siècle s'étaient emparés hardiment du mouvement philosophique provoqué par Descartes ; ils avaient réussi en partie à le conduire et à le dominer. Loin de s'effrayer des éclairs de la raison , ils l'avaient acceptée comme une alliée, tout en maintenant entre les vérités philosophiques et les vérités religieuses l'intervalle que la prudence exigeait. Cet accord de la foi et de la raison reposait sur une sorte de trêve tacite, fruit du bon sens et delà modération, qui réservait les droits

des deux partis. Bayle vient rompre brusquement cette trëive; mais, en homme habile , il feint de n'en vouloir qu'à la raison, qu'il appelle une coureme et une brouil^ lonne. C'est au nom de la foi qu'il prétend la chasser du domaine des vérités religieuses. En attendant, il lui la* che la bride, sous prétexte de la rompre, de la pousser à bout et de lui faire avouer son impuissance. — « Si <c vous voulez ne rien croire que ce qui est évident «c et conforme aux notions communes, prenez la philoso- <K pbie et quittez le christianisme ; si vous voulez croire or les mystères de la religion, prenez le christianisme et «t quittez la philosophie : car de posséder ensemble l'é- «c vidence et l'incompréhensibilité , c'est ce qui ne se <c peut. )»

Chose étrange ! un siècle et demi plus tard les rôles auront changé : Técole théocratique et ultramontaine reprendra un à un tous les arguments de Bayle, pour attaquer les philosophes et les libéraux; le plus subtil des sceptiques deviendra l'allié des partisans les plus outrés du dogmatisme religieux.

Cette idée du scepticisme comme acheminement à la foi n'appartient pas tout entière à Bayle. Après Charron, La Mothe le Vayer s'était déjà donné pour Tinventeur d'un pyrrhonisme chrétien (1). De sa part, ce n'était qu'une originalité de plus , un jeu d'esprit , comme le discours sceptique qu'il écrivait au père Mersenne sur la musique. Quelques années plus tard, un bel esprit chimérique et superficiel , malgré toute sa science, Huet ,

(1) V. De la vertu des païens.-^ Prose chagrine, 2^ part. (Thèse de tf . Etienne.}

reprit sérieusement cette thèse, et essaya de faire du doute un instrument de foi religieuse (1). Commencer par les hypotyposes de Sextus Empiricus et finir par les décisions du concile de Trente , tels sont les deux termes opposés de ce système rajeuni de nos jours avec un éclat passager. Sa devise était une antithèse ingénieuse» une pointe subtile et raffinée, comme celles qu'on aiguisait à l'hôtel de Rambouillet : c Pour croire^ il est bon de ne pas croire »; c'est-à-dire, pour croire, il faut précipiter la raison dans les problèmes les plus périlleux delà philosophie et de la religion ; il faut l'exposer à toutes les séductions de la controverse, l'irriter, Tétourdir, la désespérer, faire la nuit autour d^elle ; puis, du fond de cette obscurité, lui montrer la lumière de l'Évangile, et l'amener ainsi, confuse et repentante, au pied de la croix. Ce voyage romanesque à travers les précipices de la libre discussion et les ombres du scepticisme cachait plus d'un écueil. N'était-ce pas livrer la foi aux aventures? Et pourquoi? Pour la tirer ensuite du cœur de l'homme comme un cri de lassitude ou comme une abdication de sa liberté et de sa raison. Pascal était sorti chrétien de cette épreuve, mais il y avait usé sa vie et sa puissante intelligence; il mourut vieux à trente-neuf ans. Toutes les âmes étaient-elles faites comme la sienne pour ce rude pèlerinage à travers l'incertitude et la contradiction? Combien d'autres moins énergiques, une fois engagées dans ce labyrinthe, couraient risque de s'y égarer ou de s'arrêter en route sans arriver à la lumière !

(t) Demonstratio evangelica. Traité de la faiblesse de Pesprit humain. (V. la remarquable thèse de M. Christian Barthlomèss.)

Bossuet et Ténelon entrevirent du premier coup les dangers de cette méthode, et la condamnèrent formellement. Tous deux lui donnèrent un éclatant démenti , l'un dans le traité de la connaissance de Dieu et de soimême, Tautre dans celui de V existence de Dieu y consacrant ainsi , chacun de leur côté , par un monument immortel , l'alliance de la foi et de la raison.

En soutenant la thèse de Huet, Bayle s'inquiétait peu au fond des intérêts de la foi ou des droits légitimes de la raison. Celte nouvelle évolution de son scepticisme n'était qu une manœuvre , un changement de position, toujours au service de la même cause : la tolérance. Tout à l'heure, dans le Commentaire philosophique^ il attaquait le dogmatisme de la lettre : pour répondre à des adversaires qui prétendaient fermer la bouche aux dissidents , les condamner et les proscrire avec un texte de saint Augustin ou de Moïse , il s'était placé sur le terrain du libre examen ; de là , il avait armé contre les partisans de l'obéissance aveugle toutes les hardiesses de Tesprit particulier. Maintenant , il se retourne contre ses anciens alliés; il combat un nouveau genre de dogmatisme souvent aussi opiniâtre et aussi intolérant : celui des théologiens qui prétendent ajouter à l'infaillibilité des dogmes l'autorilé des afguments , et condamner les hérétiques au nom de la raison comme au nom de la foi. Dans la première partie de cette controverse, il avait principalement trouvé en face de lui des catholiques ; dans la seconde , il eut surtout pour adversaires des prolestants, Jaquelot, Leclerc, Bernard, Leibnitz. Trois épisodes importants, ou pour mieux dire trois grandes batailles , où il se plait à étaler

la défaite de la tbédogie y sigoaieDt cette nouvelle campagne du scepticisme de Bayle : 1^ la controverse avec Jaquelot sur la conformité de la foi et de la raison ; ^ la discussion avec Bernard sur les preuves de Texistence divine ; 5^ la défense du manichéisme.

Bayle, avant d'entamer la lutte^ proteste de son respect pour les vérités révélées , s'étend de la manière h plus édiCante sur ralliance si désirable de la foi et de la raison , déolare bien baut qu'il y a là un problème magnifique à résoudre, flatteur pour l'esprit, consolant pour l'âme, glorieux pour l'humanité , mais un problème in* soluble. Essaiera-t-on d'échapper à la difficulté en di* sant que les vérités incompréhensibles sont supérieures, mais non contraires à la raison ? C^était là, en effet, un biais proposé et accepté par la plupart des théologiens : Bayle a soin de fermer cette issue à ses adversaires; il ne voit là qu'un compromis pitoyable), un expédient dangereux, qui deviendrait bientôt Véponge de tous les mystères. Il tient à maintenir dans toute sa rigueur le Creda quia absurdum comme fondement des vérités reli^ gieuses.

Après avoir traité cette question générale , il prend corps à corps son adversaire M. Jaquelot. Cette controverse interminable, qui remplit à elle seule les deux premières parties des Réponses aux questions d'un provincial et les Entretiens de Maxime et de Thémiste^ malgré ses longueurs et ses digressions, est souvent un modèle d'habileté, de raillerie et de bonhommie perfide. Bayle reconnaft d'abord que l'ouvrage de son adversaire (1 ) a

(1) De la conformité de la foi et de la raison.

dtt bon } il rend hommage au caractère efc au taleoft de l'auteur, honaéte homme, érudit, grand logicien, etc«; puis il se trouve que cet excellent livre est rempli de fout^ grossières ; que M. Jaquelot^ avec toute son honnêteté, est souvent de mauvaise foi ; qu'avec toutes ses lumières il se trompe continuellement ; qu'avec toute sa logique il arrivç à ne rien prouver. A chaque instant Bayle met en MM les sopbismes de M. Jaquelot , les ruses de M. Jaquelot , les illusions de M. Jaquelot, pour lequel il ne cesse, du reste, d'avoir une estime particulière.

La grande erreur qu'il lui reproche entre toutes, c'est de croire que, pour foire voir l'accord de la foi et de la raison, il suffit de répondre quelque chose aux objections de la partie contraire : « Quand on discute philosophiquement , il fout suivre son adversaire jusqu'aux dernières extrémités (1). i Telle est en effet la tactique de Bayle : il veut jeter la discussion hors de ce juste-milieu où essaie de la maintenir M.^Jaquelot, où l'ont renfermée avec tant d'habileté et de bon sens saint Thomas et Bossuet ; il la pousse jusqu'à ses dernières limites, pour arriver à reconnaître que toutes les discussions théologiques sur les points de foi sont inutiles : «On pourrait en dire ce qu'un envoyé du Grand-Turc disait de nos anciens tournois : Si c'est pour vous divertir, c'est trop ; si c'est pour combattre , ce n'est pas assez (2). » Mais alors pourquoi s'est-il engagé lui-même dans cette controverse inextricable ? Par amour de la

(i) Rép. j|oi quest. d'un provincial, 2" part., ch. 136 et suiv.

(2)/frfd.

dispute, (c Jacta est aléa! s'écrie-t-il, le Rubieon est passé. » MM. Jaquelot, Bernard, Leclerc, TaUendeat sur l'autre rive, et Bayle est un de ces intrépides jouteurs qui se garderaient bien de manquer au rendezvous. Jacta est aléa y le combat s'engage, finit et recommence sans cesse, sur l'existence de Dieu, lorigine du mal, la prédestination, les mystères.

Le problème fondamental en théologie , le plus simple, le plus facile et le moins contesté, est à coup sûr celui de Texistence divine. Sur ce point , les preuves se rassemblent d'elles-mêmes avec une telle abondance et un tel éclat, qu'il est impossible d'y résister. Aux enseignements de la révélation viennent se joindre les lumières de la raison , Tautorité des siècles , le cri de la coQScience universelle et la voix de la nature entière , qui proclame la toute-puissance de son auteur. Aussi, malgré son goût pour la contradiction, Bayle n'a-t-il point songé à contester d'une manière absolue le témoignage de la raison. Il avoue qu'ici, par hasard, elle se trouve d'accord avec la révélation. L'homme ayant l'idée de cause s'élève naturellement à celle d'une force créatrice, d'un être éternel et nécessaire; mais qu'il n'essaie pas d'aller plus loin : toute autre afTirmation serait téméraire et impossible à démontrer (1). Bayle ne fait une concession que pour reprendre d'une main ce qu'il accorde de l'autre. S'il reconnaît jusqu'à un certain point l'autorité de la raison, il la resserre dans des limites si étroites, qu'il finit par la réduire à néant (2) ; s'il admet

(1) Rép. aux qaest. d'un provincial, 2« part., ch. 112.

(2) Dict. hist. et crit., art. Simonide.

la preuve métaphysique tirée de l'idée de cause, il conteste les arguments les plus connus, ceux que les théologiens invoquent de préférence , parcequ'ils sont à la portée de tous les esprits. « La question , dit-il , n'est pas s'il y a un Dieu, car tout effet suppose une cause ; il s'agit uniquement de ces deux thèses :

1° Le consentement de tous les peuples est un argument démonstratif.

2° Les impressions de la nature ne peuvent être fausses (1). »

Bayle rassemble contre ces deux arguments toutes les ressources de sa dialectique ; il rappelle les longues erreurs du consentement universel , qui a tour à tour donné raison au polythéisme et tort à Galilée ; il nie à la fois le point de droit : « Ce qui est cru par tous les peuples est véritable )> , et le point de fait : « Tous les peuples croient à la divinités; il cite le fameux exemple des peuples athées dans les îles Mariannes ; il conteste la valeur du témoignage que les Saxons et les sauvages de l'Amérique ont rendu à la religion chrétienne , et en conclut que l'idée de Dieu aurait pu s'établir de la même façon ; enfin , il ne croit pas qu'il soit possible de dé^ jnéler les impressions de la nature parmi des hommes qu'on a siffles dès le berceau , et à qui Von a fait croire tout ce qu'on a voulu.

Toute cette polémique n'était , même alors , ni très neuve , ni très originale , la réponse était facile sur bien des points ; mais Bayle sait rajeunir et égayer la matière par des anecdotes piquantes , des professions

(1) Bép. aux qoiest. d'oo provincial, 2^ part., ch. 99 et soi?.

de foi malignes» desdialogoes improvisés (1), au milieu d'une discussion où son adversaire déploie avec autant de conscience que de maladresse toutes les rigueurs de la logique. Plus d^une fols le grave et pesant M. Bernard croit l'avoir enfermé dans un cercle d^arguments irréfutables : Bayle se dérobe tout à coup, et fuit en riant de ce lutteur paralytique. De temps à autre, les jésuites de Trévoux viennent se jeter à travers ces escarmouches , et surprendre fiaylé dans une fausse position ; car malgré sa prudence et son agilité , le rusé pyrrfaonien se laisse souvent entraîner par la chaleur du combat. Alors, il cède habilement le terrain qu'il ne peut défen-^ dre , et couvre sà retraite en renvoyant aux bons Pères quelque distinguo subtil, digne de leur faire eiivie (2).

Les doutes ont commence dès qu'il s'est agi d'établir par des preuves Texistence divine ; ils s'accumulent à mesure que nous essayons de déteripiner la nature et les attributs de l'Être suprême. Chaque trait que nous voulons ajouter pour en rendre la notion plus claire et plus précise est une nouvelle obscurité. Les questions de la Providence , de la création , de la liberté et de la bonté en Dieu ^ sont autant de routes sans issue dans ce dédale, où Bayle s'égare et s'embarrasse à dessein sur les pas d'Epicure » de Manès et de Pelage.

Il s'attaque d'abord à ce fameux argument dès causëS finales, parodié déjà par la verve incrédule de Rabelais et de Montaigne , et développé avec une rare magni>-

(1) V. Dialogue entre un Alhénien et un élranger. — Rép. aux quesl. d'un provincial, 2« part., ch. 99.

(2) ftèp. att quest. d-an provintial, 4* t^àrt., th. tA

ficence de style par Fénelon (1). Les théologiens , en l'invoquant, confirmaient le témoignage de Texpériénce et de la raison par le texte même de TEcriture : <c Dieu dit à nos premiers pareâts : Que la terre vous soit soumise , et soyez les mailles dés oiseaux du ciel , des poissons de la kner et de tous les animaux qui marchent. » A ce titre de royauté inscrit par Dieu même en faveur de l'homme sur les premières pages du livre sacré , Bayle oppose lin acte de déchéance , le péché originel. Il répond avec un médecin de Paris, Guillaume Lami, que, par sa désobéissance, l'homme a perdu l'empire du monde ; que les animaux, esclàA'ies révdlés, ont ressaisi leiit* liberté (2). « Les chevaux n'ont pas plus de respect pour la sainteté d'un prêtre que pout* les titres dé duc et pair ^* ils ne respectent que l'adresse de ceux qui les moulent. Or, cette adresse s'acquiert sans aucune dépendance de la foi évangélique. »

Cette première objeclion a , du reste , peu d'importance ; elle n'est que le prélude d'une discussion plus sérieuse, où Bayle déploie, avec une adresse incroyable, toutes les subtilités de la dialectique. Témérités de parole et de pensée, brusques saillies , sophismes ingénieux, maximes édifiantes, tout ise trouve entassé pêlemêle dans ce chaos de contradictions, sur lequel glisse et se joue son scepticisme infatigable. L'importance de cette discussion , l'éclat qu'elle eut dans le monde , les réfutations et les jugements qu'elle souleva, en font uû des épisodes les plus intéressants parmi les controverses

(!) Exist. de Dieu, !*• part.

(3) Gont. des Ptns, rar les ooro., cb. 60«

du XYIP siècle. C'est un défi solennel jeté aux théolo'giens anciens et modernes , une grande passe d'armes, où Bayle entreprend de montrer, à la confusion de la raison humaine, queFhérésie, même absurde et contradictoire, peut avoir gain de cause dans la dispute. Tout ce que la France, l'Allemagne, l'Angleterre , ont de savants et de philosophes y tout ce que les deux églises catholique et protestante possèdent dé théologiens consommés , se trouvent mêlés à ce débat. Les synodes se* rassemblent, les magistrats interviennent, la police poursuit les pièces du procès, les libraires se liguent pour les livrer au public clandestinement.

Parmi les objections soulevées contre la Providence et les attributs de Dieu , il en est une surtout qui a été agitée dès la plus haute antiquité, qui a épuisé tour à tour la sagacité des philosophes et des théologiens, qui a produit au sein de l'Eglise les hérésies les plus redoutables. La difficulté de rapporter a un même principe les biens et les maux de ce monde donna naissance au dualisme. Cette vieille hypothèse , partie de l'Orient , transmise à travers les écoles de la Grèce , reparait dans la société chrétienne avec Manès, et se perpétue jusqu'au moyen âge et aux temps modernes par les Albigeois et les Vaudois. Les plus grands philosophes de l'antiquité étaient venus se heurter contre ce problème : Epicure avait tranché la question en niant la Providence ; Âristote avait tenté de la résoudre en admettant d'un côté une matière incréée, de l'autre un organisateur suprême; Cicéron, Plutarque, avouaient leur impuissance à concilier l'existence du mal avec l'unité de Dieu. Les Pères de l'Eglise, initiés par leur éducation à toutes les diffi-

cultes de la sophistique, comprireut qu'il y avait là une amorce pour les esprits faibles et indécis, et s'attachèrent à fortifier de ce côté la doctrine chrétienne. — Sa nt Augustin , saint Basile , Laclance , Origène . saint Epiphane, réfutèrent en détail Terreur du dualisme. Il fallait bien établir que la croyance au Diable n'était pas, comme le voulaient les hérétiques, une reconnaissance indirecte de ce dtiibte prncipe; que Dieu conservait toujours Tunité et la suprématie absolue de son empir^ Bayle se trouvait naturellement attiré par les difficul^ de la question ; il ne pouvait laisser échapper cette occasion d'embarrasser philosophes et théologiens. Noos essaierons de résume^çn |>éu de mots cette longue dispute éparse dans le Dictkliiialre (art. Manichéens , Pauliciens, Marcionites) , «t dans les Réponses aux questions d'un provincial.

L'auteur commence par s'entourer de précautions, par désavouer à l'avance toute espèce d'interprétation fâcheuse, «c Beaucoup de personnes ont cru que j'avais voulu favoriser les manichéens et inspirer des doutes aux lecteurs chrétiens (1). J'avertis ici que Ton trouvera à la fin de l'ouvrage un avertissement, qui montrera que ceci ne peut donner nulle atteinte aux fondements de la foi chrétienne.» Et, pourédifiersansdoutelesconsciencesdélicates qui conserveraient encore des craintes, il emploie les ^ilhètes les plus rassurantes, en parlant des disciples de Hanès : il les appelle une secte infâme, abominable^ etc. ; mais il ajoute , comme correctif , que tous leurs livres

ont été détruits, et qu'on les connaît seulement fwr lè té-

I II -- - - ^ -j

(1) Dict. hût. et crit., art. Manichéenfl.

moignage de leurs eoDemis. Leur doctrine est immorale, absurde , contraire à l'Ecriture et à la conscience ; mais elle a pour elle toutes les apparences de la raison. Aux mains d'un habile homme comme Descartes, elle eût pu devenir très embarrassante. «Ce fut un bonheur que saint Augustin, qui connaissait si bien toutes les adresses de la controverse, abandonnât le manichéisme. » Bayle accuse Manès, Marcioo, Cédron et tant d'autres, lie n'avoir pas su h\re jouer la machine. Il entreprend 4e la mettre en branle à son tour, mais pour VélévjB^ùû à^ la foi et l'abaissement de la raison. Son point dë'déptft et sa conclusion sont orthodoxes ; l'intervalle eét réservé aux doutes et aux obÎj^Cii^

Apriori,,h raison, olweliirB avec l'Écriture, nous révèle l'existence d'un ÉtMÎiiinique, sans égal et sans rival , doué d'une bouté , d'tine puissance et d'une sagesse infinies ; mais dès qu'on passe de la contemplation des attributs divins au spectacle du monde qui nous environne , la vue se trouble , les doutes naissent dans l'âme : on se demande comment le mal a pu s'introduire dans Toeuvrede celui qui est la source de toute perfection. La souveraine sainteté peut-elle produire une créature criminelle? la souveraine bonté une créature malheureuse ?

Le seul mobile qui ait déterminé Dieu à créer doit être l'amour; or, l'amour ne peut engendrer que le bien. Comment donc expliquer Texislence et l'origine du mal (l)?4)ira-tr-on qu'il est tout simplement une priyatÎQû, une négation? Bayle repousse celte idée consniQ'^Qe chimère. On ne persuadera jamais à un

(1) Rép. aux quest. d'un provincial, 2r part.,efa. 74.

homme raisonnable que la peste , la famine , les tremblements de terre, le vol, l'assassinat, soient de pufes négations: ce sont là de tristes réalités.

Soutiendra- t-on avec M. King(l) que le mal n'est tel que par un effet de la volonté divine , que la bonté des choses dépend uniquement du choix que Dieu en a fait? Mais cette doctrine serait fêlN|i¥ersement de la morale , détraîrtil toute distinctidU eslëbtielle entre le vice et la verta, et menacerait les vérités les plus incontestées. lïtns.'^ trois feraient six aujourd'hui parcequ'il plaît à fNev qu'il en soit ainsi ; demain , ils pourraient faire

MyfPW

AniBtine de ces deux h^pcAhàleis ne saurait résister un quart-d'heure aux objectioiff. Lé mal existe donc d'une existence propre , absolue, intrinsèque.

S'il existe , d'où vient-il?

De l'homme , répond saint Basile.

Mais rhomme ne saurait être cause première de quoi que ce soit. D'ailleurs, en dehors de Thumanité, n'existet-il pas des êtres qui souffrent? N'y a-t-il pas des calami"tés indépendantes de l'action de l'homme? Le monde, et tout ce qu'il contient , a été créé et se conserve par uùe intervention continue de la Providence. Si la main de Dieu l'abandonnait un instant , il retomberait aussitôt dans le néant. Dieu est donc lauteur du mal comme du bien. Mais cette hypothèse ne saurait s'accorder avec ridée d'un être infiniment bon et infiniment parfait.

(1) Théologien anglais, qui publia sur cette question un Urre analysé par M. Bernard. Bajle ne connaissait Touvrage que par cette analyse. Une dispute assez vive éclata plus tard à ce sujet. (Y. Kép. aux quest. d'un provincial , S" part., ch. 21.)

Répondra- 1- on, pour sauver la bonté de Dieu, que le mal entrait dans le plan général de l'univers , et que ce plan seul était possible? Mors on limite la puissance du Créateur. Dira-t-on que le mal tient à Tessence même des créatures? Mais les anges et les bienheureux , qui ne sont ni malheureux ni méchants , n'ont-ils pas été créés ? — Tous les argtpenli viennent se briser contre ces quatre objections fowboientales , tirées d'Ëpicure et citées par Lactance (1) :

<c Ou Dieu veut détruire le mal et ne le peut, oa il le peut et ne le veut pas , ou il ne veut ni ne peut , ou il veut et peut. S'il veut et ne peut pas, c'est faiblesse, chose contraire à la nature divine ; s'il peut et ne veut pas , c'est jalousie , auUre hypothèse impossible ; s'il ne veut ni ne peut, c'est à la &ps jalousie et faiblesse , double absurdité ; s'il veut et peut, pourquoi le mal existe-t-il ? n

Lactance , réfutant Ëpicure , répond que Dieu a permis le mal afin de communiquer aux créatures la sagesse et la vertu. Bayle trouve \a réponse pitoyable et peut-être pleine d'hérésie , car il faudrait admettre que les bienheureux , pour entrer en communication de la sagesse et de la vertu divine , sont soumis à mille erreurs et à mille incommodités.

L'existence du mal en général , de ce qu'on nomme mal métaphysique, est donc impossible à justifier; celle des maux particuliers est-elle plus légitime? — Prenons d'abord les maux physiques: à quoi bon ces douleurs, ces maladies, qui assiègent l'humanité?

La douleur est , dit-on , un avertissement qui met la

(1) Lact. De ira Dei, cap. 17.

créature en garde coDtre le danger. Mais le plaisir n'eùtil pu en faire autant? Le mal physique est une épreuve, qui doit profiler à l'être moral , l'épurer, le fortifier et le ramener à la pensée de son créateur. Soit; mais pourquoi les êtres sensibles dénués de liberté sont-ils exposés à tant de souffrances (1) ? « Un pauvre lièvre, que ne fait- il pas pour sauver sa njjsff.ijrty la plupart du temps, ne périt-il pas d'une mort trèÂvibiônte et très douloureuse? » — Après tout, ajoute t-on , sî nombreux que soient les maux physiques , la somme des biens est encore plus grande ; et la preuve de ce fait est dans l'amour que tous les êtres ont pour la vie. Mais qui nous dit, reprend Bayle, que cet amour n'est pas une infirmité?

Si de Tordre physique ttous passons à Tordre moral , la question se complique bien autrement. « Nous voici au plus fort de la mêlée , à la grande , à la principale difficulté de l'origine du mal... La raison ordinaire qu'on fait valoir est celle du libre arbitre : cette raison est belle, et on y voit un je ne sais quoi qui éblouit. » Bayle, malgré sa passion de contredire, est forcé d'avouer qu'il éprouve un certain respect , une sorte d'éblouissement , en présence de ce grand argument de la liberté. Il tourne autour, le mesure de Tœil, le divise, le subdivise, et finit par le mettre en pièces.

Le mal moral est, dit-on, une conséquence nécessaire de la liberté donnée à l'homme ; mais pourquoi Dieu a-t-il fait à ses créatures un présent qu'il savait devoir leur être funeste? Les marcionites avaient trouvé Tobjection.

(1) Rép. aux quest. d un provincial, 2« part., ch. 78.

Origène leur répond qu'une eréalure intelligente qui n'eût point été douée du libre arbitre eût été inpmiuable et immortelle comme Dieu. Les marcionites baissent la tète, et s'avouent vaincus (1). Mais Bayle n'abandonne pas la partie 9 et demande à son tour si les bienheureux du paradis, dépourvus du libre arbitre, c'esl-à-dire de la faculté de pécher, sont égaux à Dieu dans les attributs de l'immutabilité et de l'immortalité.

Saint Basile soutient, de son côté, que Dieu devait créer des êtres libres, afîn d'être aimé d'un amour de choix ; mais cet amour n*est*il point celui des bienheureux dans le ciel, bien qu'ils aient perdu le funeste privilège de pécher? Écoutons à ce sujet le témoignage de Malebranche : « Ceux qui disefit.qu'il a fallu qu'il y eût des êtres libres , afin que Dieu fût aimé d'un amour de choix , sentent bien dans leur conscience que cette hypothèse ne contente pas la raison (2). »

Dira-t-on que Dieu a permis le péché afin de manifester sa sagesse, qui éclate davantage dans les désordres produits par la malice des hommes que dans l'état d'innocence (3)?... « Ce serait comparer la Divinité à un père de famille qui casserait les jambes à ses enfants pour faire paraître à toute une ville l'adresse qu'il a de rejoindre les os cassés. »

L'existence des êtres libres en ce monde n^était donc nécessaire ni à la gloire ni à la puissance de Dieu. Importait-elle davantage au bonheur de l'humanité? Oui,

(1) Dict. hist. et crit., art. Marcionites. — Rép. aux quest. d'an provincial, Gontrov. avec Leclerc, 2« part., ch. 162 et suiv.

(2) Malebr., Traité de morale.

(3) Dict., art. Paaliciens.

répondent les partisans du libre arbitre. L'homipe trouve dans l'exercice de sa liberté une jouissance inexprimable (1); il y puise le sentiment de sa dignité et de sa supériorité sur les autres créatures. — Mais quoi! le calviniste n'est-il pas aussi heureux d'une bonne action commise avec le secours de la grâce que le stoïcien de sa vertu? Un homme, quel qu'il soit, ne sera-t-il pas plus flatté d'être inspiré par Dieu que par son propre génie? — Enfin, même en admettant que Dieu donnât à l'homme la liberté, puisqu'il prévoyait le cas où celui-ci en abuserait, ne pouvait-il pas écarter les tentations ou lui venir en aide au moment du danger?

La liberté, répondra- 1- on, ne peut être suspendue

sans un miracle ; mais ce miracle n'a-t-il pas lieu tous les jours dans les opérations de la grâce? — D'ailleurs, pour échapper à la nécessité d'un miracle continuel, Dieu ne pouvait-il pas imprimer à la volonté une direction constante vers le bien? On objectera, dans ce cas, que l'homme deviendrait une pure machine. Mais cet état n'élait-il pas celui d'Adam avant sa chute ? n'est-il pas celui des bienheureux dans le ciel ? Osera-l-on soutenir qu'ils sont de pures machines? — Et puis, une machine faisant le bien ne vaut-elle pas mieux qu'un être libre méchant et malheureux ?

. Une dernière objection est celle qu'on tire de l'éternité des peines : « L'anéantissement (2) est préférable à un supplice éternel. Jésus-Christ l'a décidé très nettement en disant qu'il eût mieux valu pour Judas qu'il ne

(1) Rcp. aux quest. d'un provincial, ^ part., cb. 68. (2)/6ed.,2« parl.,ch. 8.

fût pas né. » Essaiera- t-on de tourner la difficulté en supposant avec Origëne que les peines sont temporaires? Mais alors on tombe dans une hérésie complète. Cette hypothèse même ne justifie point la bonté de Dieu(l) : on se demande comment un Être qui réserve une félicité in- ' finie à ses créatures leiH* fait souffrir pendant cent mille millions de siècles les tourments les plus affreux.

De quelque côté que ron se tourne, la solution de ce problème échappe aux prises de la raison (2). « On peut appliquer à cette question de l'origine du mal ce qu'on a dit de celle du Nil, qu'elle était un objet d'admiration plutôt que de connaissance. )> Les ténèbres, loin de se dissiper avec le temps, sont devenues plus profondes. Les païens, qui reconnaissaient des dieux favorables et des dieux contraires , pouvaient encore répondre aux objections; mais un philosophe , qui admet un principe unique, aboutit fatalement à la conclusion d'Epicure,c'est-à-dire à la négation de la Providence. Un chrétiètt^ . / qui s'attache à TEcriture 9 reste confondu. . . «Aussi qiI manichéen serait -il plus redoutable aujourd'hui que jamais , dit Bayle ; il nous réfuterait tous les uns par les autres. » Il opposerait Epicure à Descartes , les Luthériens aux Calvinistes, .les Jansénistes aux JésuitesccQui (3) n'admirerait cette déplorable destinée de notre raison ! Voilà les manichéens qui , avec une hypothèse absurde et contradictoire, expliquent les expériences cent fois mieux que nous avec l'hypothèse si jmte , si

(1) Rép. aux quest. d'un prov., S*' part., ch. 5. (2)/&<(i., 2«part.,ch. 91.

(3) Dict., art. PauUciens.

néeessairâj si uniquement véritable^ d'un Dieu infiniment bon et tout'puissant. »

Nous avons analysé, sans rinterrompre par des réflexions personnelles, cette longue série d'objections accumulées et grossies à plaisir. Bayle a su parfaitement saisir toutes les difficultés de la question ; il les a présentées avec une habileté incontestable , mêlant à dessein la philosophie et la théologie pour les brouiller ensemble , empruntant tour à tour des objections ou des réponses à Epicure, à Plutarque, à Zoroastre, aux Pérès de l'Eglise et à TEcriture-Sainte. Mais il est un point qu'il a négligé , sans doute avec intention , pour laisser à ses objections toute leur force (1). Le manichéisme , redoutable en effet tant qu'il attaque , devient bien plus embarrassant à soutenir que le système contraire, dès qu'on le réduit à la défensive. A priori ^ il {epose sur une hypothèse impossible, la coexistence de ;>!||HiaL principes infinis et indépendants. On pourrait le .S^Mfirttparer à un système d'arithmétique fondé sur cet '* l^me : Deux et deux font cinq (2).

A cette question de Torigine du mal s'en rattache uneaulre non moins délicate : celle de la prédestination. Là, il est vrai, Bayle ne s'adressait pas également à tous les théologiens, mais à une fraction de TÉglise protestante, aux calvinistes du gros de Varbre, comme il les appelle. En exagérant cette doctrine, Calvin avait

(1) « C'eût été, dit-il, peine inutile : l'auto/ité de i'Ëcriture suffit. Vous voulez d'autres c«iulions, vous souhaitez qu'un raisonnement humain ratîGe son témoignage. Cela n'est-il pas indigne d'un bomme qui a le sens commun ? » (Eclaire. 9ur les Manichéens.)

0) y. la Rép. aux object. de Bayle dans la Théodicée de Leibnitz.

fait rentrer l'esclavage et la persécution dans le monde, après avoir réclamé la liberté et la tolérance à son profit : il avait organisé les pouvoirs civil et religieux à rimage de celte Divinité terrible , qui pousse fatalement les hommes , ceu;c-ci dans les voies du salut , ceux-là dans le chemin de la perdition. C'était au nom de ce principe qu'il justifiait le meurtre de Servet. Servet était réprouvé, destiné au bûcher de toute éternité. Calvin n'avait donc été que le ministre des ordres célestes. Mais à ce compte, la guerre des Albigeois, les massacres de la Saint- Barthélémy, la révocation de l'édit de Nantes, devenaient des actes légitimes. Bay le, avec son bonsen?, son humeur conciliante, son amour de la tolérance , répugnait aux exagérations de cette doctrine impitoyable. Il ne la nie pas expressément , mais il s'attache à démontrer qu'elle ne saurait se concilier avec la liberté de Thomme, ni avec la justice et la bonté de Dieu (1).

Du reste , comme nous l'avions annoncé , arrivé au terme de celte longue discussion, l'auteur a grand ^pin de conclure de la manière la plus édifiante. Après avoir poussé la raison, en avant, il la bride, et la force à passer sous les fourches caudines de la révélation ; il calme enfin les inquiétudes qu'il avait données un moment aux vrais fidèles. 11 fait un peu comme le père de famille dont il se moquait plus haut : il casse des membres pour avoir le plaisir de montrer son adresse à les

(1) M. Pierre Leroux nous paraît avoir attaché une importance beaucoup trop grande a cette discussion sur la prédestination: il en fait la thèse principale de Bayle. Selon nous, elle n'est, comoie la question de l'existence du mal, qu'une occasion d'embarrasser les théologiens.

rejoindre. Le grand remède à loules ces incertitudes , c'est la Foi.

La Grâce et la Foi, voilà deux mots à l'abri desquels il lance les doutes les plus redoutables, comme ce Troyen qui combattait caché sous le bouclier d'Hector. Croire les yeux fermés, croire sans discuter , sans répondre à des adversaires qui ont pour eux toutes les apparences de la raison, croire en désespéré, tel est le seul moyen de sortir de cette ornière, où la libre discussion nous a jetés. Que Pascal, dans ses moments suprêmes d'épuisement et de dégoût, se rattache ainsi à la foi la plus rigoureuse , la plus étroite, comme à la seule planche de salut, on le comprend; on le plaint et on Fadmire, parcequ'il est sincère; mais que Bayle le pyrrhonien , l'indifférent, l'homme qui dispute pour disputer, qui a proclamé les droits absolus de la raison et de la conscience individuelle , que Bayle vienne ensuite nous montrer comme seule issue la Foi, après l'avoir ébranlée, compromise de toutes les façons , on ne peut voir là qu'un l^ége ou un jeu d'esprit.

La conséquence d'une pareille doctrine serait 1° d'enfermer l'Eglise dans le cercle infranchissable du Credo quia absurdum y di\ec défense d'en sortir, sous peine de venir se heurter contre des objections insolubles ; 2° de ramener tous les points de dogme à l'état de mystères, qui devraient rester sans démonstration; 3° de désarmer la Foi en l'isolant de la Raison ; 4° de réduire à néant tous les grands travaux théologiques, qui ont fait la gloire et la force du christianisme , depuis saint Augustin et samt Thomas jusqu'à Bossuet.

Malgré toute l'habileté de celle manœuvre, Bayle ne

réussit pas à tromper ses ennemis. Ces prétendues humiliations imposées à la raison ne parurent ni si édifiantes, ni siproGtables à la foi, qu'il aurait voulu le faire croire. Dans sa réponse à la Critique du Dictionnaire par l'abbé Renaudot , il se plaint de n'avoir pas été compris (1) : « Notez que les nouvellistes de mon adversaire sont assez de bonne foi pour lui rapporter que j'étends partout quelque voile derrière lequel je me réserve une retraite pour le cas de nécessité . C'est qu'il faut s'en tenir à la révélation et soumettre sa raison à la foi.... Ils ont fait accroire au censeur que je ne parle de la soumission à l'Ecriture qu'en disant et après avoir dit tout ce qui se peut imaginer pour affaiblir l'autorité de la révélation et des écrivains sacrés.... ce qui est très faux : je les défie d'en donner la moindre preuve. »

Néanmoins, ces explications ne suffirent pas. Le consistoire de Rotterdam invita Tauteur à corriger son article des Manichéens. Celui-ci promit de supprimer dans la seconde édition tout ce qui semblerait hétérodoxe; il s'engageait en outre à méditer de nouveau sur l'hérésie de Manès, et à chercher des réponses, ajoutant malignement que, si les ministres du consistoire lui en voulaient fournir^ il leur donnerait la meilleure forme qu'il lui serait possible (2).

(1) Réf. sur un imprimé qui a pour titre : a Jugement du public, et particulièrement de l'abbé Renaudot, sur le Dict. de M. Rayle.

Le Dictionnaire fut interdit en France dès son apparition. L*abbé Renaudot, chargé par le grand chancelier d'examiner cet ouvrage, le signala comme très dangereux dans un mémoire que Jurieu fit imprimer, en y ajoutant ses propres réflexions. S.-Evremond prit la défense deBayle, et écrivit une réponse ironiq^ue à Tabbé Renaudot.

(2) Lett. de Faut, du Dict. à M. le D. E. M. S. au sujet des pro-

Les anciens amis de Bayle , les mêmes qui avaient applaudi à Tapparllion du commentaire philosophique » s'effrayèrent* de cet abîme infranchissable qu'il voulait creuser entre la philosophie et la religion. — Leibnilz lui-même crut devoir intervenir, pour atténuer l'effet de ces objections, qui obtinrent, un moment^ un immense retentissement en Angleterre et en Allemagne. La princesse de Prusse lui avait écrit à ce sujet* Afm de donner à sa réponse plus de portée et plus d'éclat, il résolut de la publier en français. Ainsi, c'est aux doutes de Bayle et à leur succès d'un jour que nous devons la composition d'un des plus beaux ouvrages qui soient sortis de la plume de Leibnitz, la Théodicée {\) . On serait tenté de s'écrier, en parodiant un mot célèbre : Félix culpa quœ talem redemptorem meruerit!

La main de Jurieu , l'infatigable ennemi de Bayle, se retrouve derrière toutes ces attaques. Il dénonce à l'abbé Kenaudot les endroits suspects du Dictionnaire ; il. pousse en avant MM* Bernard , Leclerc et Jaquelot ; il publie son libelle du Philosophe de Rotterdam accusé , atteint et convaincu. Bayle fait face de tous côtés , mène de front l'impression de son Dictionnaire , la suite de ses Pensées sur les comètes- et ses Réponses aux questions

cédores da consistoire de TEgliae wallonne d'Amsterdam contre son ouvrage, 7 juillet 1698.

(1) Bierlingius le félicite en ces termes d'avoir entrepris cette réfutation : <K Dignus erat , vir illustris, te vindice nodns ; dignus, qaem susciperes, labor. Etsi entm forte mens haud malafuerit Baylîo talia scribenti, plurimos tamen corrumpere poterat viri acamen et eloqaentia, plurimis nocere yenenam specioso verboram apparato.» Xeibn., op., t. 5, p. 380.)

à'im Provincial y courant d'un ouvrage à l'autre avec une activité infatigable, faisant pleuvoir chaque matin sur ses adversaires une grêle de traits, de railleries , de sophismes et de bonnes raisons. Nouvel Horatius Codés, il tient en échec toute une armée.

Cette controverse absorba les dernières années de sa vie. Il mourut sur la brèche la plume à la main, occupé à rédiger contre M. Jaqueiot une réponse, qu'il n'eut pas le temps d'achever (1). Il écrivait à milord Shaflsbury, un mois avant sa fin (29 août 1706) : u Comme mon mal est une affection de poitrine, rien ne m'incommode autant que de parler, et c'est pourquoi je ne reçois pas ni ne fais aucune visite; mais j^ m^ amuse à réfuter M. Leclerc et M. Jaqueiot, que je trouve perpétuellement coupables de mauvaise foi. M. Jurieu s'est mis de la partie. )> Sa mort même n'arrêta pas les hostilités. Jaqueiot et Leclerc publièrent chacun une réponse l'année suivante , comme si leur adversaire eût été encore là pour riposter. « La mort de M. Bayle, dit Leclerc (2), aurait pu mettre fin aux démêlés que nous avons eus ensemble , s'il n'avait rien paru de lui depuis que Dieu l'a retiré de cette vie, pour lui faire rendre compte de la manière dont il l'employait. » En voyant l'acharnement avec lequel les protestants poursuivirent les derniers ouvrages de Bayle, il est facile de comprendre qu'ils se trouvaient plus intéressés que les catholiques eux-

(1) La réponse à M. Leclerc était déjà imprimée. Elles parurent tontes les deux en 1707, sous le titre d'£ntretten« de Maxime et de Thémiste.

(2) Bibliothèque choisie, t. 12, art. l<'^

roémes dans la question (1). Issu du libre examen, le protestantisme ne pouvait répudier complètement son principe sans abdiquer. Baylè, êa n'admettant aucun intermédiaire entre TobéièSiiice aveugle et la discussion sans bornes, semblait ne reconnaître d'autre issue possible que le catholicisme le plus timoré , le plus étroit , od le pyfrhonîsme absolu. Leibnilz, gardant toujours son admirable sang -froid et son amour de l'équilibre en toutes choses, regrettait vivement le temps et l'esprit perdus dans ces disputes. Confident des deux partis, il essaya de faire entendre, la voix de la modération : « M. Jaquelot tne mande qu'il a achevé sa réponse à M. Bayle ; je vois que cet excellent homme est aux prises maintenant avec MM. Leclerc et Bernard; je voudrais qu'on se modérât de part et d'autre, et qu'on finit la querelle au plus tôt (2). w

Ce vœu d'un honnête homme ne fut point entendu. La guerre allumée entre la philosophie et la religion devait s'envenimer encore, et, après avoir compromis la démonstration des dogmes , entraîner dans une ruine inévitable une partie des dogmes eux-mêmes. Encore une fois, telle n'était pas l'intention de Bayle : il ne se proposait qu'une chose, désarmer le dogmatisme des théologiens qui prétendaient tyranniser là raison, en la faisant passer sous le joug de leurs arguments ; il ne voulait pas détruire, mais ébranler; dégarnir la place, sans y mettre le feu, et arracher ainsi,

(1) V. Actes da consist. de RoUerdam^à propos des articles Nicole et Pélisson.

(2) Leibnitz, op., t. 6, p. 273.

par t'aveu mulucl de leur faibl' aux deux partis (1). « Je criiU vérité, parceque j'i'n ai le g'n'il aussi, dirait l'aulie. Je ne \}r>vous convaincre par des laison vous pourrez éluder toutes ii^ plus, dirait l'ijutre.... Ma con dirait l'im, elle goûte mille co mon entendement ne voie point et la mienne aussi, dirait ccluiles uns et les autres de ne nous lentons-nous de prier les uns poi

(1) V. Dicl., art. Synergystes.

(2) V.;d.,arl, Nicole.

liques pourront lui Duire. « Qu'on écrie-l-il ; le cartésianisme ne lié. ■ Il le considère, il est vrai, ' ingénieuse pour expliquer cer- : maist'c n'est, après tout, qu'un i'ijQ|irendouqu'on1aisseàsongré.

t:e et une mobilité d'opinion û ifficile d'avoir un système bien 1 a-l-il point. Nous n'avons pas me tel le Systema phUosophiœ , ■té une excellente analyse (1).

i^iel , destiné à l'enseignement, donner à ces indiscrétions et à <e1les qui sont le côlé vraiment <r1ant du haut de la chaire et -ts, le dogmatisme, siincom' un devoir de conscience et ôme dans cet ouvrage, dont iont cartésiennes, il est fatrace de doute , mainte où perce le génie critiilé pour l'abstention.

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siasme passager. Cet infatigable questionneur , ce critique impitoyable, est le premier à signaler les dangers de Tesprit philosophique : (1) « On peut comparer la philosophie à ces poudres corrosives qui , après avoir consumé les chairs baveuses d'une plaie , rongeraient la chair vive , carieraient les os et perceraient jusqu'à la moelle. » Ce dialecticien subtil qui semble n'avoir vécu que pour disputer, proclame bien haut l'impuissance et la stérilité de la dialectique : (2) « Rien n'est plus propre à brouiller et à obscurcir les matières , et à jeter des doutes dan^ l'esprit des auditeurs et des lecteurs^ que l'application aux subtilités et aux quintessences de la controverse , qui dégénèrent presque toujours en chicanes , en op iniâlreté , en mauvaise Toi et en vanité de sophistes. )> Ce contradicteur éternel s'écrie du ton le plus édifiant : (3) « Oh ! que c'est un mauvais caractère que l'esprit de contradiction ! Il fait remuer les bornes les plus sacrées. »

Ses idées philosophiques avaient subi les mêmes vicissitudes que ses convictions religieuses. Aussi n'est*il guère plus embarrassé des unes que des autres. D'abord il tient pour la philosophie de ses cahiers; il est un des champions les plus fermes de l'École ; il vient à Genève, se lie avec M. Chouet, fervent cartésien ; et là, comme chez les jésuites de Toulouse , après deux ou trois conversations, il est conquis, passe dans le camp opposé,, et devient admirateur passionné de Descaries. Plus tard , sur le point de se rendre en Hollande , on lui objecte que

(1) Dict., art. Acosta.

(2) Dicl., art. Euclide.

(^ Dict., art. Cast^lvetro.

ses opinions philosophiques pourront lui nuire. « Qu'on ne s'en inquiète pas , s'écrie-t-il ; le cartésianisme ne saurait être une diffieuité. » 11 le considère, il est vrai, comme une hypothèse ingénieuse pour expliquer certains effets delà nature ; mais ce n'est, après tout, qu'un amusement d'esprit, qu'on prend ou qu'on laisse à son gré . Avec une insouciance et une mobilité d'opinion si complaisante, il est difficile d'avoir un système bien arrêté : aussi Baylè n'en a-t-il point. Nous n'avons pas cru devoir étudier comme tel le Systema philosophiœ y dont M. Damiron a donné une excellente analyse (1). C'est là un ouvrage ofiiciel , destiné à l'enseignement. L'auteur n'a pu s'y abandonner à ces indiscrétions et à ces contradictions perpétuelles qui sont le côté vraiment original de son génie. Parlant du haut de la chaire et s'adressant à des jeunes gens , le dogmatisme, si incomplet qu'il fût , était pour lui un devoir de conscience et de profession. Néanmoins, même dans cet ouvrage, dont presque toutes les solutions sont cartésiennes, il est facile de saisir çà et là mainte trace de doute , mainte objection restée sans réponse, où perce le génie critique du maître, et son goût décidé pour l'abstention.

(1) GeUe œavre n*a aucune espèce d'originalité. En général, Bayle se contente de reproduire les arguments et les objections des philosophes antérieurs avec un éclectisme timide , et sans donner jamais de conclusion rigoureuse : ce Nous ne sortirons point du che> min battu, et nous diviserons notre système philusophiqu ', comme on fait d'ordinaire, en logique, morale, physique et métaphysique, quoique d'ailleurs nous n'approuvions pas que dans une même parlie delà philosophie, savoir dans la métaph}sique, on traite de l'Être en général et d'une espèce d'Être en particulier, l'Être spiri- ^uel.» Cette dernière critique de Bayle nous semble, du reste, parfaitement juste.

La loi suprême de la philosophie » c'est l'évidence* L'important est donc de trouver un critérium auquel l'homme puisse s'arrêter. Le demanderons-nous à la raison individuelle, comme le veut Descartes? Il semble que toutes les sympathies de Bayle soient de ce côté. Mais la raison est à chaque moment enveloppée d'obscurités; ff comme une autre Pénélope, elle détruit ellemême son propre ouvrage :

Dirait, xdificat, maUl qiudnU retondis. »

Les choses lui apparaissent sous une face multiple : Terreur prend les livrées de la vérité. Pour bâtir sur une base solide , il faudrait qu'elle pût trouver un premier principe. Où ira-t-elle le chercher ? Le célèbre axiome : CogiiOj ergo sum^ est-il bien lui-même un premier principe ? On peut répondre oui et non en même temps. « Non, car on peut le prouver par cet autre principe (1): Le néant n'a point d*antécédent , ou Tagir suit l'Etre. Oui , car il n'y a pas de sceptique qui, en disant : Je doute, ne soit forcé d*avouer qu'il pense, et par suite qu'il existe.» Croirons- nous, avec les épicuriens, au témoignage des sens ? Mais ils nous trompent continuel* lement. Chercherons- nous ce critérium dans le consentement universel des peuples? Mais la généralité et l'antiquité d'une opinion ne prouvent rien en sa faveur. L'homme est naturellement paresseux : il croit volontiers ce qu'on a cru avant lui , ce qui le dispense de chercher autre chose (2). D'ailleurs, Bayle a pour Topinion

(1) Sjst. philos.

(2) « En pareil cas, dit Malebrandie, la compagnie difcrtit et console.» (Préf. de la Rech. de la vérité.)

de la multitude un peu de ce dédain qu'affectait Socrale. Enfin, s'en rapportera-t-on à l'autorité des grands philosophes du passé? Jurera-t-on par Aristote, Platon ou Descartes? Le maître Va dity c'était là le principe de la Schotaslique. Bayle , qui repousse rinfaillibilité des conciles et des Pères de l'Église , ne reconnaît pas davantage celle des écoles et des docteurs. Tous ces grands génies sont à ses yeux des inventeurs de conjectures plus ou moins heureuses pour conduire l'homme sur la route de la vérité» sans l'atteindre jamais. La probabilité est le seul terme auquel nous puissions arriver. Quoi qu'on fasse 9 l'erreur a toujours une part nécessaire dans nos jugements. Faut-il s'en plaindre ou s'en étonner ? Nullement. Les préjugés , les passions, sont autant de maux indispensables au salut de la société : (1) » En général , il est vrai de dire que le monde ne se conserve dans l'état où nous le voyons qu'à cause que les hommes sont remplis de mille faux préjugés et de mille passions déraisonnables ; et si la philosophie venait à bout de faire agir tous les hommes selon les idées claires et nettes de la raison , on peut être très assuré que le genre humain périrait (2). »

Bayle conteste de prime abord à la philosophie sa puissance et son utilité. Ne croyez pas cependant qu'il y renonce : c'est un champ trop vaste en contradictions pour l'abandonner ainsi. On peut s'y promener du soir au matin y questionner les passants, et recommencer le lendemain, sans être plus avancé que la veille. C'est là

(1) Nouv. lett. crit. sur l'hist. géD. duGalv., leU. 16.

(2) ce Rien ne résiste au raisonnement, et la société moins que tout le reste. » (Lamennais, Essai sur Tindifférence.)

surtout que le scepticisme a beao jea pour confondre Forgueil da dogmatisme. Aussi tous ces problèmes, autour desquels est venu échouer l'esprit des sages, vont-ils être agités, tourmentés par lui. Il prend plaisir à renouveler ces grandes défaites de la raison humaine. Esprit moqoeur et vagabond , nous le verrons passer d'une école à Tau» tre, en rassemblant les objections qu'il rencontre sur son chemin. Il nie la Providence avec Epicure, le mouvement avec Zenon , la liberté avec Spinosa ; il doute de tout avec Caméade, élève et renverse tour à tour cha* que doctrine , comme un château de cartes, dont il s'amuse un instant. Parmi ces jeux d'esprit se mêlent des réflexions morales sur la vanité des conceptions humaines, sur la faiblesse de la raison, sur la bonté de la Providence. Bayle n'est jamais plus religieux que lorsqu'il parle philosophie ; il n'est jamais plus philosophe que lorsqu'il traite de la religion. « (i) H semble que Dieu agisse en Père commun de toutes les sectes, c'est-à-dire qu'il ne veuille point souffrir qu'une secte puisse pleinement triompher des autres et les abîmer sans ressource. »

La conclusion d'un pareil aveu, c'est que chaque secte a tour à tour raison ,et tort : raison lorsqu'elle attaque ; tort, lorsqu'elle se défend. Le parti le plus sage est de les consulter toutes , sans s'attacher à aucune , de garder autant que possible l'offensive , et de ne se prononcer jamais. Le scepticisme n'est donc pas chez lui un résultat de la fatigue ou du découragement , mais un parti pris d'avance, un plan de campagne qu'il s'est tracé

(1) Dict. hist. et cril., art. Rorarios.

comme le plus sûr et le plus commode pour voyager librement à travers les sectes, sans être arrêté à chaque instant a par ces objections ad hominem^ qui font quelquefois tant de peine ». Chevalier errant de la philosophie , il rompt des lances contre tous venants ; il s*arréle un moment sur la porte de toutes les écoles , s'entretient avec les maîtres, et se moque d'eux après avoir emporté le secret de leurs doctrines. Parfois aussi, il s'amuse à les mettre aux prises, et s'institue jugé du combat; il prend un malin plaisir à pousser Epicure contre Platon, Aristcle contre Descartes ; feint de rester neutre tout en faisant passer des armes à l'un et souvent à chacun des deux partis, et balance de telle sorte les avantages , les parades et les ripostes , que toute conclusion devient impossible. Dans une lettre écrite en 1673, à un âge où l'homme se porte d'ordinaire avec toute l'ardeur et la présomption de la jeunesse vers la recherche de la Vérité, il riait de cette belle inconnue; il avouait à M. Minutoli son intention bien arrêtée de disputer et de douter de tout. Pour justifier ce pyrrhonisme prémédité, il citait des autorités imposantes: Montaigne, son maître et, avec Plutarque, l'auteur chéri de sa jeunesse , La Mothe le Vayer, Gassendi ; il rappelait Phérécydes écrivant à son disciple Thaïes : ce J'ouvre les choses plus que je ne les découvre »; Socrate répondant à toutes les questions : «Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien»; Démocrite plaçant la Vérité au fond d'un puits ; Cicéron avouant qu'il doute le plus souvent et se oontredit : aDicendum est, sed ita ut nihil affirmem , quœrens omma , dubiians plerumque et. mihi

^pie dimdtni (I). m Le grand saint Augustin lui-ménie est un peu touché de b malëdie ÊCëiémique. Bayle se félicite d*étre malade en si glorieuse compagnie. Il cherchera donc la vérité, non pour se guérir, mais pour 8*amuser, comme le chimiste q[ui chercherait la pierre fdiilosophale pour le seul plaisir de laire des expé-

Une pareille philosophie manquera nécessairement de profondeur et d^élévation. Elle n'a conBance ni dans son principe, la raison; ni dans sa fin, la vérité. Elle portera partout un ton de légèreté et d'incrédulité railleuse, une suhtilité taquine , un hon sens étroit , qui amoindrit les plus grandes questions ; elle ne sera puissante que pour analyser, critiquer, détruire. En effet, l'œuvre de Bayle est d'épuiser tous les systèmes, de leur laire rendre tout ce qu'ils contiennent , et parfois même ce qu'ils ne contiennent pas, sous Tétreinle [Massante de sa dialectique (2). En même temps qull ressuscite pour un momrat l'hérésie des manichéens , qu'il rajeunit les (directions d'Epicure et de Zenon, qu'il lait ressortir les contradictions de Platon et d'Âristote , qu'il rassemble c<mlre le dogmatisme du passé tous les doutes et tous les sophismes it^andus dans les écoles depuis Chrysippe jusqu'à Gassendi , son scepticisme arrête et discute au passage les prindpales hypolhèses de la philosophie oimtemporaine , les automates de Deseartes, rharmonie préétablie de Leibnitz , le médiateur plastique de Cudworth , le

(1^ Cit., I>e diT., lib. % cip. 3.

(2) c Jaouis acadèmiden, sans eicqiter Carnèade, n*aim mieu Cûl sentir les difScallés.» (Lnl»., Rép. à rwt. Ronriiis.)

panthéisme de Spinosa. Avec ce sens critique désespérant, qui saisit au premier coup d'œil les faiblesses, les exagérations et les dangers réels ou imaginaires d'une doctrine y il fait apparaître tour à tour les fantômes du matérialisme, de l'athéisme et de la fatalité, comme s'il voulait effrayer la raison de son propre ouvrage , et montrer que les plus hautes conceptions du génie aboutissent toutes à un terme fatal : l'incertitude ou la contradiction. Nous essaierons de suivre et de rattacher entre elles, en insistant seulement sur les points principaux, cette longue série de réfutations interrompues, reprises et disséminées çà et là dans ces énormes volumes in-folio.

Entre tous les problèmes sur lesquels s'exerce l'activité de l'esprit humain , il en est un certain nombre qui intéressent à la fois les théologiens et les philosophes. C'est de ce côté que Bayle a tout d'abord porté la guerre. Il a établi, comme nous l'avons dit précédemment, Timpuissance absolue de la raison à rien démontrer dans le domaine de la foi ; mais, en dehors de ce monde supérieur et surnaturel , dans les régions des vérités purerement humaines, où elle semble avoir le droit d'exercer plus librement son contrôle , peut-elle se flatter de construire un édifice solide, à Tabri des atteintes du scepticisme? — La question de la certitude des connaissances est la première qui doive préoccuper un philosophe, puisque l'existence même de la philosophie en dépend. Bayle la résout négativement. Toutes les parties de la science, même les plus sereines, sont enveloppées de nuages: la métaphysique est pleine de galinialias, la physique d'erreurs , la logique de tromperies , la mo-

raie de contradictions; les mathématiques, si iières .de leur certitude, ne sont fondées en grande partie que sur des chimères : « Elles supposent qu'il y a réellement, hors de notre esprit, des superficies sans profondeur, des lignes sans largeur et des points sans dimension (i).» L'objection n'était pas neuve ; elle avait couru toutes les écoles de Tantiquilé depuis Zenon : Cicéron l'avait reproduite dans ses Académiques; enfin , un demi-siècle avant la publication du Dictionnaire, le chevalier de Méré, dans une lettre célèbre adressée à Pascal , avait attaqué avec plus d'esprit que de force la certitude des démonstrations géométriques (2). Bayle, toujours prêt à saisir au vol le moindre doute , reprit assez étourdiment ces objections sans les approfondir. Lui-même avoue que, pour être en état d'attaquer sérieusement, il faudrait avoir creusé ces matières (5). Or, il n'avait guère eu le temps ni la patience de creuser quoi^que ce fàt, et les mathématiques moins que tout le reste : il s'était arrêté aux premiers livres de la géométrie; mais, pour un esprit vif et délié comme le sien, l'offensive était facile : le peu qu'il avait appris lui suffisait pour

(1) Lett. à M. des Maizeaux, 1705. — Dict.^ art. Zéoon.

(2) (c J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés dans sa lettre à M. Pascal... Il semble qu'il se moque un peu comme les gens du monde qui ont beaucoup d'esprit et an savoir médiocre : ils voudraient oous persuader que ce qu'ils n'entendent point est peu de chose. Il aurait fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval. » (Leibnilz, Rép. à l'art. Rorarius.)

(3) «M. des Billeltesme raconla comment le chevalier de Méré avait donné occasion aux mathématiciens de méditer sur le hasard , De aléa. Gela me donna occasion de déchiffrer quelque chose dans les œuvres posthumes de M. de Méré , où il écrit à M. Pascal ce que M. Bayle n'avait point entendu, » (Leibnitz, Nouv. litt., juin 1705.)

douter de loul et tenir en échec des hommes beaucoup plus profonds que lui. Il eut un moment le plaisir d'arrêter un des plus grands mathématiciens du XVII'' siècle, le rival de Newton , Leibnitz. « M. Leibnitz, écrivait-il à M. Desmaizeaux, ayant lu dans la seconde édition de mon Dictionnaire ce que je dis sur cela, n/écrivit une lettre (1) où il tâchait d'accorder l'étendue actuelle de la matière avec les idées mathématiques ; mais je sentais bien, en lisant sa lettre, qu'il s'y trouvait embarrassé.» Bayle garda donc ses doutes, tout en félicitant son adversaire des louables efforts qu'il avait faits pour débrouiller un sujet si épineux.

La science exacte par excellence a échoué sur le problème de la certiude : la géométrie ne nous montre que de beaux et brillants fantômeSy dont notre imagination se repait, mais qui ne satisfont point la raison. Si, descendant encore un degré de l'échelle pour nous rapprocher de la terre, nous passons des conceptions abstraites et idéales de l'esprit à la contemplation des réalités extérieures , nous entrons dans dç nouvelles ténèbres. Les notions de substance, de corps , d'âme , d'étendue, de mouvement ^ sont au tant de points de controverse inextricables (2). Qu'est-ce qu'une substance ? comnoent peut-on la distinguer de ses qualités? quelle

différence certaine établir entre les principes constitutifs

d'un être et ses modification? La matière existe-t-elle? qui nous le prouve? Nos ^ens, disent les épicuriens. Mais nos sens nous représentent les couleurs, les saveurs,

(1) La réponse de Leibnitz fut insérée dans le journal de Basnage.

(2) Dicl., art. Zenon. — Ibid., art. Pyrrhon.— V. la fameuse dispute de Tabbé pyrrhonien.

les odenrs, comme autant de réalités ; notre raison , mieux informée, nous apprend que ce sont là des apparences et de simples relations. Les cartésiens croient avoir résolu la difliculté en établissant que Tessence des corps réside tout entière dans l'étendue. Mais qu'est-ce que cette étendue? Ne serait-ce pas encore une apparence comme les couleurs? a (1) Un cartésien n'a pas plus de peine à suspendre son jugement sur Texistence de rétendue 9 qu'un paysan à s'cmpécher d'affirmer que le soleil luit , que la neige est blanche, etc. » Une autre preuve souvent invoquée est celle qu'on tire du mouvement. Mais le mouvement est-il plus réel que l'étendue? Notre raison peut-elle le définir ou l'expliquer? Ici reparaissent les objections traditionnelles conservées dans les écoles, le fameux argument d'Achille et de la tortue; l'exemple de la flèche ce qui doit se trouver à chaque moment dans un espace qui lui est égal , et par conséquent rester en repos j car on n'est point dans un espace d'où Von sort. » Toute cette partie de la sophistique ancienne, si subtile et si embrouillée, est rajeunie avec une extrême habileté. Bayle découvre à chaque pas de nouvelles difficultés, auxquelles Zenon et Carnéade n'avaient point songé ; il rejette comme un sophisme ridicule la réponse de Diogène : (c Je marche ! » , attaque la preuve tirée de la divisibilité infinie, passe en revue les définitions du mouvement données par Âristote, Descartes, Régis, Rohault, et les trouve toutes absurdes, contradictoires ou incomplètes.

Dès qu'il s'égare sur cette question, l'esprit ne trouve

(I) Dict. bist. etcrlt., art. Pyrrhon.

d^aulre issue que l'hypothèse de Zenon , le système de Tacatalepsie ou de Tincompréhensibilité universelle. Mais qu'on ne s'effraie pas de ces conséquences ; Bayle a pour les âmes timorées des autorités imposantes: le disciple de Zenon est ou prétend être un parfait orthodoxe. N'enseigne-t-on pas dans un grand nombre d'écoles théologiques , en Italie , que la révélation seule peut établir d'une manière certaine l'existence des corps (1)? Le père Malebranche n'est-il pas allé chercher un critérium hors de ce monde, en affirmant que, pour assurer positivement l'existence des corps, il est nécessaire de connaître que Dieu nous en donne le sentiment , et de savoir qu'étant infiniment parfait, il ne peut nous tromper. La route est un peu loujgue, il est vrai ; mais c'est le seul biais que la raison ait trouvé pour tourner la difficulté ; encore ne la résout-il que très imparfaitement.

De quelque côté que l'homme porte ses regards, qu'il essaie de remonter vers Dieu, ou qu'il contemple le monde au milieu duquel il est jeté, partout il est réduit à répéter cet éternel Que sais-je? qui semble le dernier mot de la sagesse ici-bas. Hors de lui tout est mystère. Se connaît-il mieux lui-même? Peut-il se flatter de démêler, à la lueur vacillante de sa conscience et de sa raison, le secret de son être ? — L'observation lui révèle en lui deux ordres de phénomènes, les uns physiques, les autres moraux, qu'il rapporte à deux substances parfaitement distinctes : le corps et l'âme. Mais quelle est la nature de ces deux substances? Quelles différen-

(1) Ibid.

ces spécifiques les séparent? Comment se trouvent-elles associées Tune à l'autre ? Nouveaux problèmes, sur lesquels la raison est ramenée sans cesse , et dont elle ne peut triompher.

Nous avons déjà vu les difficultés que soulève l'existence de la matière. La nature de Tàme est-elle plus compréhensible? Les scolastiques l'appellent une substance indivisible, immatérielle, immortelle; mais on ne définit^poinl les choses en disant ce qu'elles ne sont pas. Si vous me répondez qu'un rat n'est point un éléphant , vous ne m'apprenez pas ce que c'est qu'un rat. Toutes les preuves données dans les écoles et les académies sur la spiritualité et l'immortalité de l'âme ne mènent à aucun résultat décisif. Pomponace a donc eu raison, selon Bayle, d'attaquer les arguments, sur lesquels les théologiens de son temps fondaient le dogme de l'immortalilé. Ceux-ci furent des impertinents et des sots de le condamner, puisqu'il admettait ce dogme comme très certain, et n'en attaquait que la démonstration. Bayle ne manque jamais d'insister sur ce point en philosophie comme en théologie : il tient à établir qu'on peut impunément révoquer en doute les preuves d'une vérité, sans porter atteinte à celte vérité même. On la respecte , on la glorifie ; seulement on lui enlève cet échafaudage d'arguments, de distinguo et d'hypothèses, sur lequel la raison prétendait l'asseoir. A ses yeux , le scepticisme ainsi compris n'engage en rien la conscience: il reste purement extérieur. C'est une arme, un procédé de controverse, plutôt qu'une opinion (1).

(1) Dlct. hist. et crit., art. Pomponace.

— Itl —

Malgré son désir bien arrêté de contester toute espèce de preuves , il avoue cependant que Descartes a réussi là où Platon , Aristote et ses disciples» avaient échoué. En faisant consister Tessence de Tâme dans la pensée comme celle des corps dans l'étendue, en établissant que tout ce qui pense est distinct de la matière, il a tiré de cette définition un argument solide en faveur de la spiritualité et de rirpmortalité de notre âme ; il a séparé nettement les deux substances par un abime infranchissable, que Bayle prend plaisir à creuser, comme pour empêcher la raison de jeter un pont d'une rive à l'autre, quand il s'agira d'expliquer l'union de l'âme avec le corps. La preuve cartésienne est donc excellente : ses partisans feront bien de la développer, de la soutenir jusqu^au bout contre leurs adversaires; puis, après avoir tiré parti de leurs avantages, après avoir bien réfulé, bien objecté, bien prouvé, la conduite la plus sage pour eux , comme pour les autres , ser^i de revenir à la foi, de s'en tenir à cette ancre ferme et sûre de Vâme: car, avec un peu de malice et d'entêtement, on pourrait les forcer dans leurs derniers retranchements^ Des esprits pointilleux leur objecteraient <r que les substances distinctes des corps sont peut-être de nature à pouvoir garder leur existence sans avoir aucune pensée; qu'ainsi la spiritualité n'est pas une preuve nécessaire de l'immortalité ; que, si la vie de l'âme consiste dans la pensée, la cessation totale de la pensée serait une vraie mort de l'âme ; que l'âme pourrait donc mourir sans cesser d'être une substance spirituelle, comme les chiens meurent sans cesser d'être une substance corporelle. )> Pour peu qu'on le pressât , il est facile de vioir

- lis —

f{9if« ffuy h imfiierail bien vile de la looange i la critiqae : (M^t^ prtruve» qui lui paraissait tout à l'heure le chefil'M.Mvrv étt la raison humaÎDe, fond comme un morceaa Oo ukic^ f ulro ses maÎDs. Heureusement fl l'abandouDe (K^Mtf ciHirir à de nouvelles objections.

ï*^t Mue condition fatale imposée à noire raison, nous u*^VMtt$ pas plus tôt établi une vérité, fn'eUe devient ^lk>-ixièine une source d'erreur et dfSneerlitude. Si la (jkéftnilion de Fàme, telle que Fa donnée Descartes, «at juste, si la matière est incapable de penser, et par smU^ d^agtr et de sentir, il faut admettre que tout ce qui seul, pense et agit, esl doué d'un principe spirituel. Ués lors, il faut accorder une âme aux bêles. La difficulté était sérieuse : die intéressait à la fois la justice de Dieu et la dignité de l'homme ; elle fournissait aux matérialistes des arguments redoutables contre la spiritualité et rimmorlalité de l'âme. Enfin , ce qui ajoutait encore à I embanas, Phypothèse, c'est-à-dire le champ illimité du païadfxe, était la seule voie ouverte i la raison ; la prùbabililé, le scnl lenne auquel die put aboutir. Bayle ne pouvait manquer de se lancer sur ce terrain mouvant, où ilfan élail si facile de mettre en déroute toutes les sedes. « Les opinions extrêmes sur ce snjel sont absurdes ou très dangereuses ; le milieu qu'on y veut gaider est insoutenable (1). > Aussi le voyons-nous aborder la discussion avec un luxe inoui de dtations, d^arguments , de réfutations , de oontradiclîons. Après avoir demandé pardon au lecteur de vider ainsi devant lui le rê^enmr de toutes les sedes , il rappelle les opi-

(I) Dkt, «H. Nfltiia.

nioDS émises sur les bétes depuis Salomon jusqu'à Leibnitz, oppose et mêle tour à tour les témoignages de la théologie et de la médecine , de la jurisprudence et de rhistoire naturelle, de la métaphysique et de la poésie, Virgile et saint Thomas, Justinien et Grolius , Averroès et Pline l'ancien, Celse et saint Bernard, le rabbin Maïmonides et le bénédictin dom Lami (1). Ces mille voix contradictoires , qui partent de tous les siècles ne sont pas faites, on le conçoit, pour éclaircirla question. Bayle demeure fidèle à son rôle de Jupiter Assemble-nues ; il commence par étourdir Tesprit sous cet amas de citations, du reste as^ez amusantes, puis le précipite tout chancelant et tout dérouté à travers les fils inextricables de la discussion. Parmi les hypothèses inventées pour arriver à la solution de ce problème , il en distingue trois principales : les automates de Descartes, Tâme sensitive de l'École, et Tharmonie préétablie de Leibnilz.

Aux yeux de la raison pure, Thypothèse de Descartes est la plus simple (2), la plus logique et la plus or-

(1) y. le Dict., an. Pereira et Rorarias.

(2J Le système des automates avait été déjà soutenu au XYI*' siècle par on médecin espagnol nommé Gomesius Pereira. La Fontaine, qui trouTait et qui donnait tant d'esprit aux bêles, disait à ce sujetqu'une pareille chimère avait dû prendre naissance dans le pays des châteaux en Espagne. L'idée des animaux-machines n'ayail été d'abord qu'un hardi paradoxe bien vite oublié : Descartes en fit un système. Ses adversaires lui reprochèrent d'avoir puisé sa doctrine dans le livre de Pereira; mais il est permis d'afiirmer qu'il ne le connaissait pas. D'ailleurs, comme Va remarque Bayle, Pereira n'ayant pas tiré son paradoxe des véritables principes, et n'en ayant point pénétré les conséquences , il ne peut empêcher que Descaries ne l'ait trouvé le premier par une méthode philosophique. Tout en rendait justice à Descartes comm^ inventeur de l'hypothèse, Bayle, trompé par jde &ux bruits, avait at'Grmé assez légèrement , dans sejf

thodoxe : elle sauve à la fois la dignité de l'homme et la bonté de Dieu ; elle maintient les distinctions essentielles entre la matière et Tesprit. Dès qu'on l'abandonne, on s'expose aux plus grands dangers ; on se trouve obligé ou de reconnaître que la matière peut penser, ce qui est absurde , ou d'attribuer une âme aux bêtes, ce qui est xtùpie. Par là, on ruine le plus solide fondement de notre immortalité ; on tend la main aux athées, qui affectent de rapprocher les animaux de la perfection de l'homme ; on fait injure à Dieu, en supposant qu'il a pu créer des âmes capables de connaissance et d'amour, sans les obliger à le connaître et à l'aimer. Tant que nous restons dans le domaine de l'abstraction et de la théorie , ce système est inébranlable : il est construit avec toute la rigueur d'une démonstration géométrique. Aussi Pascal le regarde-t-il comme la plus belle partie de la philosophie cartésienne.

Malheureusement, il croule bien vite dès qu'on descend à l'application. Bayle^ qui a longuement développé les raisons favorables à l'hypothèse cartésien** ne , énumère plus longuement encore les arguments qui la combattent. Il en appelle à notre expérience da chaque jour, à ces exemples de ruse, de précaution,

Nouvelles de la république des IcUres (1686), qu'elle avait été poar l'auteur des Méditations un expédient, un pis-aller; qu'après avoir construit son système, comme s'il n'existait dans le mondé que dei esprits purs et des corps, il n'avait trouvé d'autre issue pour échapper aux objections. Plus tard, les témoignages invincibles de Baillet et la lecture d'une lettre écrite par Descaries au père Mersenne, en 1631,1e firent changer d'avis. Il avoua franchement qu'il s'était trompé, et reconnut que l'hypothèse des automates était de quinze ou seize ans antérieure aux Méditations et à la Méthode.

de mémoire , d'attachement même, que nous fournissent les animaux; il cite Virgile, regardant Tâme desabeilles comme une parcelle de la divinité ; Pline, mettant la religion parmi les vertus morales de l'éléphant; Celse, attribuant aux bêtes une forme de gouvernement, Tobservation de la justice et une certaine cQpnaissance de - . ' la magie; le rabbin Maimonides, leur accordant une sorte de libre arbitre , ce qui taisait dire au grave Arnauld qu'il devait exister alors un paradis pour les ralâ. En dehors de ces exagérations, les faits les plus simples ne nous attestent-ils pas chez les bêtes une part d'intelligence et de réflexion? « Un chien, battu pour s'être jeté sur un plat de viande, n'y touche plus, quand il voit son maître le menacer du bâton, il faut nécessairement que ce chien raisonne ; il faut qu'il compare le présent avec le passé , et qu'il en tire une conclusion ; il faut qu'il se souvienne des coups iqu'on lui a donnés, et pourquoi il les a reçus (i). »

Avec de. pareils exemples , les philosophe^ de TÈcole triomphent aisément des cartésiens, tant qu'ils gardent roflensive; mais ils se trouvent bientôt embarrassés de lear victoire, dès qu'on leur demande d'expliquer ces faits surprenants, à laide desquels ils ont ruiné le système de Descartes.

Les bêtes ne sont pas de pures machines , soit! elles ont une existence propre, individuelle ; elles sentent , eHes désirent, elles se souviennent. Elles ont donc une âme ? Sans doute , reprennent les disciples d'Aristote , mais une âme d'une espèce particulière, âme inférieure.

(1) Dkt., art. Rorarius.

capable de sentir, mais dénuée de raison et de liberté. Nous l'appelons âme sensitive. — Le plus grand défaut de cette hypothèse , c'est qu'elle ne résout rien , et nous plonge dans de nouvelles incertitudes en compromettant encore une fois notre immortalité. Qu'estce que cette ^me sensitive ? Quels caractères spécifiques la distinguent de celle de l'homme ? Dira-t-on qu'elle est matérielle ? On admet donc que la matière est capable de sentir, d'aimer, de haïr ? Qui nous em* pèche alors de supposer que l'âme humaine est de même nature , et agit de la même façon ? Est-elle immatérielle? Mais dès lors elle est immortelle. Il ne reste plus aucune différence spéciûque entre l'âme d'une béte et celle d'un homme. On peut croire que son infériorité vient uniquement de rimperfection des organes auxquels elle est unie. L'âme d'un chien, jetée dans le corps d'Aristote ou de Cicéron , aurait pu composer la Politique ou prononcer les Catilinaires.

Du moment où l'on accorde au;i bêtes une âme immatérielle, si limitée, si imparfaite qu'elle soit, on se trouve donc entraîné aux plus fâcheuses extrémités» Toutes ka restrictions imaginables ne sufBront point à h distw*" guer de l'âme humaine. — Espère-t-on se dérober à ces conséquences en supposant, avec le Père Daniel» que l'âme sensitive est une espèce d'être mitoyen eûr tre la matière et l'esprit ? Mais de deux dioses Tune , ou elle est étendue , ou elle ne l'est point : elle ne saurait être l'un et l'autre à la fois. Si elle ^t étendue , on aurait grand tort de la distinguer de )a ipa<tière ; si elle ne l'est point , de quel droit la distinguetpon de l'esprit ? Pourquoi cet être mitoyen qui sent

chez ranimai ne serait-il pas le même qui raisonne chez l'homme ?

Le système de Descaries et celui de l'École se réfutent mutuellement, sans rien prouver. L'un , exact en théorie, est démenti par l'expérience; l'autre, fondé sur une juste observation des faits, aboutit à des conséquences absurdes et immorales» Ces deux hypothèses écartées, restait celle de Leifonitz.

Cette fois Bayle trouvait sous sa main une doctrine fraîchement éclose, que la discussion n'avait point encore épuisée. C'était une bonne fortune pour un esprit curieux de nouveautés. De plus, ses critiques ne s'adressaient pas seulement aux disciples , aux héritiers d'une grande écoie , mais au maître en personne» à un homme de génie patient et modeste, qiui savait écouter les objectifs sans se fâcher , y répondre souvent et en proifiter toujours. Les deux adversaires s'abordèrent avec une courtoisie qui n'est pas un des moindres charmes de cette controverse. Malgré leur érudition et leur talent, on ne put leur appliquer ce que Bayle disait malignement, à propos d'une dispute scientifique entre Vossius et le Père Simon : « Quand on sait l'érudition extraordinaire de ces deux messieurs, on peut deviner qu'ils n'ont pas écrit deux fois l'un contre l'autre sans se mettre bien en colère , et sans se dire bien des injures (1) ». Il y eut des répliques départ et d'autre , mais avec des témoignages mutuels d'estime et d'admiration. Ce ne sont plus là les récriminations passionnées , les accusations de mauvaise foi, les dénonciations odieuses

(1) NouY. de la ftép. des lett., avril 1^85, ch. 7.

qui éclatent, à chaque inslant, dans la controverse avec MM. Jurieu , Bernard-, Leclerc et Jaquelot : c*esl une partie loyale engagée entre deux jouleurs habiles, qui s'instruisent Tun l'autre aux parades et aux ripostes. Bayle se félicite des réponses qu'il s'attire, parceqn'elles lui permettent d'entrer plus avant dans la matière et de pousser ses objections. Leibnitz, de son côté, se trouve heureux el honoré de ces luîtes, où il prend de nouvelles forces, comme le géant Antée. Cette discussion occupe une place considérable dans le Dictionnaire et dans le Journal des Savants (ann. 1693 et suiv.).

Mettant à profit les travaux de la science moderne et les découvertes récentes de MM. Hartsoeker et Lewenhoeke, Leibnitz (1) suppose que les animaux sont organisés dans la semence. D'un côté , il admet que l'idée de substance ne peut suffire pour définir un être , si l'on n'y joint Tidée de force ; de l'autre, il établit que l'unité seule constitue la réalité de l'existence, et que cette unité véritable ne peut se trouver dans la matière, puisque tout n'y est que collection ou amas de parties. Il commence donc par rendre aux bétes l'activité et rindividualité , dont les cartésiens les avaient privées. Tout animal est uni à une forme qui est elle-même un être simple, indivisible, véritablement unique. Cette forme ne quitte jamais son sujet ; elle a été créée dès l'origine du monde : d'où il suit qu'il n'y a réellement ni mort , ni génération dans la nature , mais seulement suspension ou brusque cbangementd'action, (2) t/^/çu^

(1) Leibn., op., t. 5, p. 171 ; 6, p. 193 et suit.

(2) Leibo., op., LeU. à M. de Monlmort, t. 5, p. 18.

serait le saut ou la cataracte d'une rivière ». Et ce n'est pas seulement l'âme qui se conserve , mais la machine organique elle-même, bien que la destruction des parties grossières l'ait rendue imperceptible à nos sens. Au lieu de la transmigration des âmes, il n'y a qu'une transformation d'un même animal , selon que les organes sont plies différemment, ou plus ou moins développés (1). Leibnilz a soin de ranger l'âme humaine dans une classe à part ; il la distingue de ces formes enfoncées dans la matière, et auprès desquelles elle est comme une petite divinité ; elle reste soumise aux lois générales qui gouvernent la société des esprits.

Bayle ne souleva pas d'objection sérieuse contre cette première partie de l'hypothèse leibnitzienne ; il ne songea pas même à inquiéter l'auteur sur celte distinction arbitraire établie entre ces forces ou âmes inférieures et l'âme humaine : il réserva toutes ses objections pour la partie la plus hardie et la plus originale du nouveau système , celle où Leibnitz entreprenait d'expliquer l'union de l'âme avec le corps et l'action réciproque des deux substances.

Descartes avait renoncé à rendre compte de ce mystère. Ses disciples, pour compléter sa doctrine , inventèrent l'hypothèse des causes occasionnelles ou de l'intervention divine produisant tous les mouvements des corps. Malebranche la résuma dans cet axiome célèbre : a In Deo vivimus , movemur et sumus » . Les philosophes de l'École admettaient tout simplement l'influence directe d'une substance sur l'autre , sans l'expliquer.

(1) Leibn., Journ. des Savants, 1693.

Leiboitz n'avait pu se résoudre à accepter ce Deus ex maefnna , qui transformait en Véritables miracles les actes les plus insignifiants de la créature. D*un autre côté y il sentait l'impossibilité de combler cet abiroe que la définition cartésienne creusait entre la matière et Tesprit. Comment admettre que deux substances si différentes par leur nature eussent la moindre action Tune sur Tautre ? Il supposa qu'elles étaient organisées pour agir séparément , mais avec une parfaite concordance , comme deux horloges, dont Taiguille marcherait en même temps. Par cette voie d'harmonie préétablie» le corps sonne à une certaine heure ; l'âme y répond de son côté , en thrant de son propre fonds toutes ses modifications. En même temps , pour la mettre en corn-* munication avec le monde extérieur, Leibnitz conçoit rame comme un miroir où vient se refléter l'univers par rapport à son corps. Cette machine si savante et si compliquée offrait une ample matière à la discussion.

Bayle commence par donner les plus grands éloges au nouveau système : ses avantages sont considérables ; il ouvre à la philosophie des aperçus inconnus jusque là ; il élève outi'e mesure la puissance de l'art divin ; en un mot, il est admirable , édifiant, parfait : il ne lui mianque qu'une qualité , d'être possible. Il serait supérieur à celui de Descartes , s'il ne contenait des difficultés tout aussi graves.

D'abord, la comparaison de Tàme et du corps avec deux pendules est une hypothèse inexplicable. Comment imaginer, en effet, une harmonie continuelle entre deux substances qui n'agissent point l'une sur l'autre ? Supposons que les valets soient des machines

qui exécutent ponctuellement les ordres de leur maître, encore feudrà-t-il une parole, un geste du maître, pour ébraiiter les organes des valets. D'ailleurs, peuton croira <|uê cette harmonie subsiste sans être jamais dérangée par dés circonstances fortuites? Le choc des objets extërieuris, un coup de vent , une tuile qui tombe, viendront contrarier ou modifier les mouvements du cùrps. L^actïon simultanée des deux substances est déjà une première impossibilité : leur action séparée est encore plus difficile à comprendre^ « Figurez-vous un vaisseau qui , sans posséder ni senthnent ni connaissance, aurait la vertu de prendre toujours un vent favorable , d'éviter les écueils, d'aborder au port , tout •c'éla par lui-même et de son propre mouvement : à coup sûr, la nature d'un vaisseau ne vous pafaitra pas susceptible de recevoir de Dieu cette vertu-là. » Eh bien ! la machine iù corps , selon Leibnitz , est encore plus surprenante que ce vaisseau. Le corps de Céèar serait allé au sénat, y aurait prononcé un discours , tel jour, à telle heure, lors même qu'il eût plu à Dieu d'anéantir son âme le lendemain du jour où elle fut créée.

Leibnitz répond que ce vaisseau , dont Bayle fait une merveille impossible, pourrait devenir une réalité ; qu'il suffirait à Dieu de le vouloir, pour le créer. Du reste, ajoute-t-il , ce n'est point à un vaisseau naviguant seul qu'il faut comparer le corps , mais à ces bateaux de trajet qui traversent la rivière à Taide d'une corde (1). « C'est comme dans les machinés de théâtre et dans

(1)Leibn.,Jdairn. desSavanls, 1693.

les feux d'artiGce , dont on ne trouve plus la justesse étrange, quand on connaît la main qui les conduit.» Ici, prenons garde ! s'écrie Ba} le , nous retomlxms dans le système des automates et des causes ooeasionnelles. Mais soit , acceptons le corps comme mi aotamate merveilleux : nous n'avons pas encore résolu la question capitale, celle de Tàme. Comment pourrons-nous concevoir que cette âme tire d'elle-même toutes ses modiûcations , par sa seule spontanéité , et avec une parfaite conformité aux choses du dehors ? Comment admettre, par exemple, que Tâme d'un chien éprouve le sentiment de la faim et de la soif, quand même il n'y aurait aucun corps dans l'univers , quand même il n'existerait que Dieu et elle ? Ce n'est là qu'une hypothèse idéale, dit Leibnitz. Qu'importe? reprend Bayle, c'est une hypothèse impossible. D'un autre côté, l'on comprend qu un chien occupé à manger un morceau de pain passe brusquement de la joie à la douleur lorsqu'il est interrompu par un coup de bâton ; mais qu'il éprouve ou puisse éprouver cette sensation douloureuse dans l'âme lors même que le bâton ne l'aurait pas frappé , voilà ce qu'on ne saurait imaginer, et pourtant ce qui doit arriver si l'hypothèse de Leibnitz est vraie. Enfin la nature même de Tâme n'exclut-elle pas cette succession de sentiments contraires? L'âme est un être simple (i), indivisible : elle doit donc agir uniformément. On ne comprend pas comment elle peut diversifier ses opérations, passer de la joie à la tristesse, sans qu'une cause étrangère vienne la détourner. Leibnitz invoque celte

(1) Journ. des Savants, 1693. — Dicl. hist. et cril., art. Rorarius.

vertu représentative dont l'âme est douée et qui lui permet de réfléchir ce qui se passe dans le corps. Mais alors OQ revient aux causes occasionnelles : « La seule diiïérence entre les cartésiens et M. Leibnitz , c'est que les premiers prétendent que Dieu est l'auteur de ces modifications, tandis que le second suppose que l'âme les exécute elle-même. » Encore faudrait-il pour cela qu'elle eût les instruments' nécessaires. Or elle ne les a point et ne saurait les avoir. La comparer à une pendule est une grave erreur : on ne saurait mettre en parallèle Faction d'une machine composée de diiïérentes pièces avec celle d'un être dont les attributs essentiels sont l'unité et la simplicité. Si l'on veut trouver un terme de comparaison exact , il faut plutôt supposer uu atome au sein du vide. Tant que vous l'abandonnez À son propre mouvement, cet atome devra toujours suivre la même direction. Epicure le comprit si bien, qu'il fut réduit à inventer ce fameux clinamen dont on s'est tant moqué. i\ura-t*on recours^pour l'âme humaine à un pareil expédient?

Leibnitz n'hésita pas à déclarer que cette objection était redoutable et vraiment digne de son auteur. Il la tourna très habilement, en répondant que Tâme contenait en germe une multitude de modificalions diiïérentes , toutes attachées les unes aux autres , et destinées à se développer successivement. « Ces perceptions confuses enveloppent tout ce qui est au dehors, et renferment des

rapports infînis Là, comme partout, le présent est

gros de l'avenir. » Bayle trouva la réponse ingénieuse ; il engagea l'auteur à poursuivre dans cette voie, qui pouvait le mener à un bon résultat. Bn attendant , il

faisait ses réserves , et promettait de se rendre quaod on aurait résolu toutes ses objections. LeibnitE connaissait trop bien son adversaire pour 6sp6rir jamais nne pareille victoire. ""

En somme, le seul résultat positif auquel nous ait conduit le nouveau système, c'est qu'il ajoute une hypothèse à celles de Descartes et de TÉcole. 11 a succombé sous les coups de l'analyse et de la critique, il a échoué dans l'interprétation des faits. Qu'importe? Tous en sont là. 11 honore du moins l'esprit humain, et recule les bornes de la philosophie. €'est un nouveau champ de bataille ouvert à la controverse par un homme de génie. Il faut donc s'y lancer hardiment, sans prétendre néanmoins arriver à la vérité absolue. Même au milieu de ses admirations les plus sincères, Bayle condamne la philosophie à ce rôle étemel de Sisyphe roulant son rocher. Il applaudit aux efforts de ceux qui tentent de le soulever, il les encourage, les aide même à gravir la pente; puis, au moment où il)s croient avoir fixëie roc fatal, on le voit rouler de nouveau, entraînant dans sa chute les systèmes les plus opposés. Cet infatigable questionneur prend plaisir à humilier la raison humaine dans ses plus illustres représentants, non par envie ou défiance, mais pour la forcer, elle aussi, à devenir modeste et tolérante, à déposer la morgue du dogmatisme, où Ton tombe si aisément quand on se croit maitre de la vérité.

Outre ces trois hypothèses principales , îl en est une quatrième, moins importante , il est vrai , dont Bayle n'a rien dit à l'article de Rorarius , mais qu'il eut occasion de relever plus tard dans la continuation des

Pensées sur les comètes et dans la seconde partie de ses Réponses bwl questions d'un provincial : nous voulons parler des nftares plastiques de Cudworth. Cette doc-^ trine , antérieure à celle de Leibnilz » avait prodwt une vive sensatioQ en Angleterre , lorsqu'elle parut pour la première fois, en 1678. L'auteur, grand théologien, profond érudit, et l'un des plus habiles bomnies du XVIIP siècle , nous dit Bayle , ne pouvant goûter le dogme quji attribue à Dieu la production des animaux, ni celui qui l'attribue aux êtres matériels , imagina des substances immatérielles, des formes ou forces intermédiaires char** gées d'organiser les corps, mais dépourvues de connais*sance et de sentiment : il les appela natures plastiques^

Cudworth n'était plus là pour répondre aux objee*^ tions ; mais son système trouva daps le savant Lederc UD champiçn toujours infatigable forsqu'il s'agissait d'attaquer Bayle (1). Une polémique interminable s'ou-r vfit entre eux.

Noos avons là en quelque sorte une contre«partie do la discussion engagée avec Leibnilz. Leclerc erie, isf'é«* chauffe , s'emporte , fait VOrlanda furiosOj couvre SOQ embarras et ses colères des intérêts de la vraie foi, Ses réponses tournent bien vite au réquisitoire et à la dé*» nonciation. Bayle, de son côté, gardant toujours les ap^ parences du sang-froid , même alors qu'il est piqué au vif, sifDe et raille son pesant adversaire avec une supers riorité dédaigneuse (2) , se moque de ce beau feu qu'il

(1) Hisl. des ouv. des Savants» août et déc. 1714. — Bibl. chois., t. 4, 6, 7.

(9) Rèp. AaiL^jB^ft. 4^110 provioeial» ^ti 9" Pir).

éprouve pour la religion, lui vieux rationaliste, imprudent complice des origéûistes et des socinîens. Il lui objecte qu'on pourrait l'arrêter tout court par les deux mots du capucin Valérien Magni, qui sont devenus un formulaire consacré depuis Pascal ; mais il ne le fera pas : il se contentera de le convaincre de jugement téméraire et de calomnie. En même temps , il a soin de faire remarquer que la question dont il s'agit n'intéresse en rien la religion, que c'est là tout simplement un problème de logique et de physique ; enfin il offre de s'en rapporter au jugement des universités. Si l'arbitrage eût été accepté , Bayle s'en fût sans doute peu inquiété. Les universités furent assez sages pour laisser les deux adversaires aux prises , sans intervenir dans le débat.

Nous n'essaierons point de suivre pas à pas cette longue dispute, où l'auteur du Dictionnaire déploie toutes les qualités que nous lui connaissons déjà , la verve, la malice, la dialectique rapide , serrée , l'art d'opposer les écoles entre elles et d'enfermer ses adversaires en champ clos , tandis que lui-même se tient hors de por-* tée. Ici , c'est Stralon qui se charge de confondre Cudi?i^orth ou plutôt Leclerc, car, si Cudworth eût vécu, il aurait corrigé son système : Bayle n'en doute point un instant.

 ses yeux , Phypothèse des natures plastiques présente quatre défauts essentiels :

l*" Elle anéantit une des plus fortes preuves de l'existence divine ;

2** Elle fournit aux stratoniciens des arguments considérables ;

3^ Elle ressuscite les formes substantielles du moyen

âge, depuis long-temps tombées en désuétude eteon- .damnées par toutes les écoles ;

4** Expliquée de la manière la plus favorable , elle aboutit tout au plus au système des causes occasionnelles, que Cudworth avait voulu éviter.

Ce prétendu pont, jeté entre la matière et l'esprit, nous ramène au point d'où nous étions partis, ou nous con* duit à Tabime sans fond du naturalisme athée. La fille de Cudworth, lady Masham, alarmée du (ort qu'une pareille critique pouvait faire à la mémoire de son père, écrivit à Bayle une lettre de réclamation. Celui-ci s'empressa de rendre justice aux vertus, aux talents et aux excellentes intentions de Tillustre défunt; mais il n'en maintint pas moins la rigueur de ses conclusions , bien qu'elles eussent été loin de la pensée de rauleur. Par un jeu bizarre et fatal de la raison, l'instrument avait tourné entre les mains de Cudworth : il avait fourni un argument aux athées en croyant les combattre. En cela, il partageait le sort des plus grands philosophes : on pouvait donc aisément s'en consoler.

Les deux attributs essentiels de l'âme humaine, la spiritualité et l'immortalité, nous ont paru étrangement compromis à travers tous les systèmes que nous avons parcourus. C'est là déjà pour la raison un grave échec; mais admettons que ces vérités incontestables, puisque la religion nous les enseigne, soient démontrées par la philosophie : nous n'avons pas Thomnie complet ; on n'a pas tout dit, quand on l'a défini un être doué d'une âme spirituelle et immortelle. Il faut joindre à ces titres ceux d'être raisonnable et libre. Bayle nous a déjà fait voir ce qu'était sa raison : il s'agit de montrer mainte-

DâDl ce que peut la philosophie pour établir sfi liberté.

 coup sûr 9 il n'est poiot de dogme plus important pour l'homme, puisqu'il est le fondement de ses droits et de ses devoirs ici-bas , et de ses espérimces dans l'autre vie. Il n'en est pas de plus évident à première vue, ni de plus obscur, quand on essaie de l'approfondir. Interrogez le paysan qui passe ; demandei^lui s'il est libre de marcher ou de se s'arrêter, de parler ou de se taire : il vous répondra sans hésiter. Ouvrez les codes des nations , partout vous retrouvez cette idée que l'homme est responsable de ses actes, et par consé* quent doué de liberté. C'est donc là une vérité qui semble d'abord toute simple , tout élémentaire ; mais appelez la raison à la définir et à la démontrer, vous la verrez se troubler, hésiter, et succomber aux objections. Quelles sont les preuves qu'on invoque en faveur de notre liberté? La plus forte est celle qui se tire du sentiment intérieur. Mais. ce sentiment ne peut-il pas nous tromper ? N'aurions-nous pas une fausse idée de nos perfections ? La plupart des gens s'imaginent que leur volonté meut directement leur bras , et cependant les cartésiens démontreqt qqe la chqse est impossible (IV

Si cette révélation immédiate de la conscience n'a pu suffire, il faut donc recourir à la réflexion. Ici est l'écueil , contre lequel la liberté menace de se bri3er. a (2) Ceux qui n'examinent pas à fpnd ce qui se passe en eux-mêmes , $e persuadent facilement qu'ils sont libres, et que, si leur volonfé les porte au mal, c'est leur

(1) Rép. aux quest. d'an provincial, 2« part., ch. 136, 1^, 138 «t soiv.

Ç^ D^t. hifl. et.cri^., fr^ flÂl^e.

faate, c'est par un choix dont ils sont maîtres. Ceux qui font un autre jugement sont des personnes qui ont étudié avec soin les ressorts et les circonstances de leurs actions, et qui ont bien réfléchi sur les progrès du mouvement de leur âme. Ces personnes-là, pour l'ordinaire, doutent de leur franc arbitre. » Ainsi s'établit dans les temps anciens la croyance à la fatalité : Hélène , Médée, Phèdre, sont des victimes du destin, «c Selon ce principe, si Hélène et Médée deviennent amoureuses, il faut s'en prendre à celui qui- a formé et arrangé les parties de leur corps, tout de même que, s'il fume dans une chambre, quand le ventsouffle, il faut imputer cela non pas au vent, mais au maçon qui a fait la cheminée (1). )> Cette doctrine est fausse, immorale, décourageante : Bayle ne le nie pas ; mais enGn la raison, abandonnée à ses seules forces, destituée de la grâce et des lumières de la révélation, va droit à ce nouvel abîme. — Cette question de la liberté est si obscure, que théologiens et philosophes discutent depuis des siècles sans avoir pu Téclaircir. Ceux même qui s'accordent à reconnaître ce dogme comme très certain se divisent dès qu^il s'agit de l'expliquer. Les uns admettent une liberté d'indifférence illimitée : ils supposent que la volonté se prononce sans égard aux motifs qui peuvent la déterminer. Mais alors l'homme devient un être indisciplinable ; le caprice est la seule règle de sa vie ; on ôte ainsi à la raison tout ce qu^on donne à la liberté. Les autres reconnaissent dans tout acte de volition l'influence nécessaire

(1) Rép. aax quest. d'un provincial, ch. 138, 2<» part.-- /6t(i., 89. — Rép. à MM. King et Jaqaelot.

d'un motif. Celte doctrine est en effet la plus raisonnable. Mais prenons garde aux conséquences. Si la présence d'un motif est nécessaire, la volonté sera fatalement entraînée; elle inclinera de tel ou tel côté, comme une balance, selon que Tun des deux bassins sera plus chargé, «c (1^ Si les raisons tirées de la conscience et de la religion convertissent un vieux scélérat , c'est à cause qu'elles sont d'un poids supérieur à celui du vice. Le bassin de la crainte de l'enfer ou de Tespérance du paradis se trouve alors plus chargé que celui des affec* tions charnelles : il attire donc l'âme visiblement de ce côté. » Comme la passion est presque toujours d'un poids supérieur à la raison, sa victoire est assurée. C'est elle qui conduira les individus, et par eux les sociétés. Ainsi, voilà encore celte liberté qui nous glisse des mains, au moment où nous croyons la posséder.

Bayle eut pourtant l'air un instant de la défendre contre les objections de Spinosa ; mais ses réponses sont si faib'es, si incomplètes, qu'il semble partager Tavis de ceux qu'il combat. Sa prétendue justification du libre arbitre, à Tarticle Buridan , lui attira de vifs reproches de la part de M. Jaquelot. On connaît la fameuse hypothèse de l'âne qui, placé entre un seau d'eau et un picotin d'avoine, ne sait lequel choisir, et reste ainsi suspendu entre deux motifs égaux. Spinosà n'hésite pas à déclarer qu'un homme placé dans cette position périrait infailliblement de faim et de soif. Bayle répond que cet aveu est très mal fondé, « qu'il y aurait au moins deux voies par lesquelles l'homme pourrait se dégager des

(1) Rép. aaxqaest. d'un pro? incial, 2" part., ch. 139.

— lai —

pièges de Téquilibre. L'une serait de supposer que, pour se flatter de l'agréable imaginalioD qu'il est le maître chez lui, il prend tel ou tel parti ; l'autre serait celle du sort ou du hasard (1). » Ouvrir à la liberté cette double issue, après lavoir traquée de tous côtés , n'était-ce pas l'entraîner dans un piège , la tuer en prétendant la sauver ? Bayle a soin d'ajouter, il est vrai, qu'il est ici tout simplement historien , rapporteur plutôt que juge des opinions. Il ne se prononce pour aucun système, et se contente de les embarrasser tous à la l'ois.

La question de la liberté, prise isolément en ellemême, est déjà inexplicable ; mais, en philosophie^il ne s'agit pas de démontrer seulement un dogme séparé; il faut encore le concilier avec lesdogmes voisins ; il faut que l'affirmation d une vérité ne soit pas la négation d'une autre vérité. Or prenez les systèmes les plus favorables, celui des cartésiens par exemple, le seul qui soit arrivé presqu'à la certitude sur la spiritualité et l'immortalité de rame ; demandez lui de faire une p'ace à la liberté sans déranger, sans contredire ses propres principes: il échouera visiblement. D après Descartes et Malebranche, la conservation des créatures n*est qu une création continue. De plus, un être créé ne saurait être la cause première de quoi que ce soit. Enfin les attributs ne font qu'un avec la substance. Ces trois principes une fois établis. Dieu, qui est l'auteur de notre existence, sera aussi la cause de s(S modifications. Hira-t-on que nos actes de volition sont distincts de la substance? Alors on en fait autant de petits êtres à part. Les cartésiens

•^immirtmfmfmmm

(l)Dict. bisl. etcrit., art. Buridaih

ont supposé que notre âme est passive à Tégard des sensations et des idées de Tentendement. PourqiM» n'ont-ils pas poussé leur système jusqu'aux actes de volition?Par respect pour les vérités révélées. Usraaraient fait, s'ils eussent été conséquents.

Le voisinage des bêles, les merveilleux exemples de ruse et d'industrie qu'on leur attribue, ont fourni tout à l'heure un argument redoutable contre la nature de rame humaine. Les attributs divins, à leur tour, semblent limiter et démentir notre liberté. Ainsi , que l'homme regarde soit au dessous, soit au dessus de lui, il se sent amoipdri, débordé des deux côtés, ici par les créatures inférieures, qui semblent lui disputer son domaine et ses titres de royauté; là par le Créateur, qui l'écrase. sous ses perfections inGnies. Entre ce double flot, la raison cherche vainement un milieu solide, où elle puisse asseoir, d'une manière inébranlable, le dogme de notre liberté.

Du moment où nous admettons un être souverainement parfait, nous devons lui reconnaître en même temps une bonté et une sagesse infinies. Or comment cet être infiniment bon a-t-il pu donner à l'homme une faculté qui devint l'instrument-ide sa perte et de sa damnation éternelle ? Ici nous retombons dans la question de l'origine du mal. S'il est infiniment sage, il connaît l'avenir, il sait d'avance, de toute éternité, ce qui doit se passer dans le monde, jusqu'à la consommation des siècles. Dès lors, tentez de concilier la prescience des futurs contingents avec la liberté de la créature. « Si Dieu a prévu que Pierre péchera demain, il s'ensuit nécessairement que Pierve péchera demain : donc Pierre

péchera demain nécessairement (1). » Il y a là, en efTel, une objection insoluble, avec laquelle les sociniens tiennent en échec toutes les écoles. Bayle montre du doigt la profondeur de Tabime ; il invite la raison à s'en approcher, la pousse en avant ; puis , là voyant reculer effrayée , il rit de ses terreurs , de son impuissance , et Finvite à laisser de côté encore une fois ce problème désespérant de la liberté. Bossuet, arrivé devant ce précipice , où le vertige du doute avait saisi tant d'esprits faibles, s'était arrêté avec respect, en répétant cette parole de saint Paul : <r O altitudo ! » Mais cette humiliation volontaire de la raison n'était pas une abdication. Il ne méconnaissait pas pour cela la puissance de cette faculté supérieure qui met l'homme en communication avec Dieu ; il tenait d'une main ferme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'il renonçât à comprendre comment l'enchaînement se continuait. Descartes, lui aussi, avouait l'impossibilité de concilier ces deux vérités; mais il n'en regardait pas moins comme incontestables et ces vérités elles-mêmes, et les preuves sur lesquelles on les feisait reposer. Sous prétexte ^ue la raison ne peut combler l'intervalle, il ne doutait pas plus de la liberté et de la prescieâie divine que de l'existence de la matière et de l'esprit, bien qu'il eût renoncé à démêler le secret de leur union. — Rappelant à ce sujet la preuve tirée du sentiment intérieur, il écrivait ces simples paroles, plus fortes que tous les raisonnements métaphysiques : a Nous aurions tort de douter de ce que nous apercevons intérieurement et savons par expé-

(1) Rép. aux quest. d'an provincial, 2" part., ch. 140.

rience être eu nous , pareeque nous ne comprenons pas une autre chose, que nous savons élre incompréhensible de sa nature (1) >».

En parlant ainsi , Dcsearles , le plus hardi génie du XYll^^siëcle, donnait aux philosophes une leçon de modestie et de bon sens. Bayle, au contraire, exagérait outre mesure et à dessein, en prétendant que la seule objection tirée de la prescience suflisait pour infirmer Tévidence de toutes les preuves en faveur de la liberté. Est-oe à dire qu'il soit fataliste? H a pour cela trop de bon sens, de sagesse pratique et d'antipathie conlre tout système absolu. Le seul résultat auquel il prétende, c'est de montrer qu'en théorie, de simple philosophe à philosophe, la question du libre arbitre est au dessus de la décision. Dans les faits, il lui laisse sa place, bien restreinte, il est vrai, car les influences du tempérament, les révélations de Tinstinct, les entraînements de la piassion, se réunissent pour la limiter de tous côtés. « La vie (2) humaine n'est autre chose qu'un combat perpétuel des passions avec la conscience, dans lequel celle ci est presque toujours vaincue.^ En cela, Bayle représente déjà une tendance fatale de l'école philosophique au X Vil 1"" siècle, il ne prétead pas glorifier ni justifier ces égarements ; mais, à force de montrer le triomphe perpétuel de la partie la plus indisciplinable et la plus aveugle de l'âme humaine, n'est -il pas à craindre qu'on ne décourage la volonté? Le spiritualisme peut avoir ses exagérations, ta vertu ses pédants, la liberté ses

(1) Princip., art. 41, l*«parl.

(2) Dict. hiil. eicrit., art. Hélène.

fanfarons; mais, en somme , on peut dire des philosophes ce qu'un poète de nos jours a dit des femmes : a II vaut mieux pour eux que l'idéal soit en haut qu*en bas. *> — Or ridéal de Thomme, tel que Ta conçu Bayle, manque de grandeur et de dignité. D'où vient donc celte fâcheuse disposition? Est-ce dégoût d'une âme que le monde n'a pu remplir, comme chez Pascal? Est-ce colère ou rancune contre la société , comme chez Rousseau? Non : Bayle n'a point de ces haines vigoureuses, de ces élans passionnés et éloquents à la façon d'Âlceste; il ressemble plutôt à Philinte : il éprouve comme lui une indulgence mêlée de compassion et de mépris. Pascal, à travers ses sombres accès de misanthropie, exalte et ravale tour à tour l'humanité : ce Quelle chimère estce donc que Thomme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige! ' Juge de toutes choses, imbécile ver de terre , dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers ! » Pour Bayle, l'homme n'est ni un ver de terre ni un roi, ni le rebut ni la gloire de l'univers, mais tout simplement un être changeant, vain, faible , ignorant , sans grande méchanceté ni grande vertu, quelque chose de médiocre (1). Le roseau pensant de Pascal est à lui seul plus grand que le monde qui l'environne : il se relève par le sentiment de sa propre faiblesse. Bayle trouve l'homme déjà trop plein de lui-même pour lui laisser ce légitime sujet d'orgueil. Son incrédulité railleuse s'attaque aux deux plus

(1) « La plupart des hommes ne sont que médiocrement méchants.» (DîcIm art. Hobbcs).

beaux attributs de rhumanité: la Liberté et la Vertu. La passion et l'inslioct, telles sont , selon luijes deux forces principales qui nous gouvernent. La volonté ne vient qu'après, même dansles actes les plus désintéressés en apparence, même lorsqu'il s'agit défaire le bien. Bayle se sent peu de goût pour le stoïcisme. Il ne croit pas à ces bravades de la liberté. « (1) C'est avec raison, écrit-il à M. Minutoli,son confident, que Gatona été incompréhensible à son siècle et que sa vertu passait les gens. Aussi voyons-nous que Virgile, le trouvant trop vertueux pour les gens de ce monde, en a fait présent à ceux de l'autre :

Secretosque pios, his dan tem jura Gatonem.^

A ses yeux, Tégoïsme et la vanité sont les deux grands mobiles des vertus bumaines , surtout chez les femmes : la crainte de la médisance est la meilleur» sauvegarde de leur chasteté (2). Par un travers d'esprit déplorable , qu'il tient de son propre fonds et des écrivains du XVP siècle, il ne manque aucune occasion de lancer un trait satirique ou licencieux contre les dames de France, d'Espagne et d'Italie : « Il paraît que les femmes de Paris sont devenues grandes buveuses d^eau'de-^ie et grandes preneuses de tabac, sans parler de la coquetterie, etc.. (3). » Bayle est un de ces éru-

(1) Corresp.» 31 jany. 1673.

(â) L'honnêteté des femmes est souvent l'amour de leur réputaion et de leur repos.» (La Rochefoucauld, Pensées.) (3) Lett. à M. Lenfant .

A se barbouiller de tabac Trouvait-on de la gloire?

Se piquait-on d^un estomac Qui fût si propre à boire?

dits solitaires, qui se désennuient du célibat en médisant du mariage , et dont toutes les galanteries se bornent à lire ou à raconter un conte graveleux, dans leur cabinet, au coin du feu. Les quatorze heures qu'il donnait chaque jour à Tétude lui laissaient peu de temps pour les promenades , collations, parties de plaisir et autres bagatelles. Il prend sa revanche en écrivant.

Vertueux par tempérament, doué d'une nature douce, honnête, froide et modérée, incapable d'héroïsme et de bassesse , ennemi de l'orgueil et de la roideur chez les hommes , de la pruderie chez les femmes , il croit pou-^ voir jouer impunément avec la morale , la retourner, la contredire, toujours par amusement d'esprit ; et il ne semble pas soupçonner qu'à ce jeu on court risque d'ébranler les plus saintes convictions de l'âme humaine. Ce qui le pousse dans cette voie fatale du paradoxe, c'est d'abord son éternelle manie de disputer, puis sa haine de l'affrmation absolue, du dogmatisme, en quelque lieu et sous quelque forme qu'il se présente. Les moralistes sont comme les géomètres : ils prétendent établir leurs doctrines sur des axiomes inébranlables. Bayle entreprend de leur montrer que ces axiomes sont sujets à contradiction; que ces vertus dont on parle tant changent avec les climats, qu'elles tiennent souvent aux préjugés, aux mœurs du peuple, aux inventions de la politique ; que ces hommes dont on veut faire des héros sont la plupart du temps de pures machines. Le

Certaines dames de ce temps L'emportent, poar ces beaaz talents, Sar Jean de Vert, sur Jean de Vert.

(Dict., art. Jean de Vert.)

relatif opposé à l'absolu, les exceptions à larëgle, l'apparence à la réalité, la forme au fond » tel est le secret de cette polémique.

Précédemment» quand il s'agissait de prouver qu'un athée peut être honnête homme, nous l'avons entendu invoquer ces vérités morales antérieures à toute religion. 11 s'en rapportait alors à la pui>sance de la raison , aux révélations de la conscience; il citait l'exemple du lettré chinois affirmant, avec les théologiens et les philosophes de tous les temps, la certitude de cette maxime : ce // faut pratiqtier la vertu ». Puis, le voilà qui se retourne brusquement contre les moralistes, et leur conteste l'argument même sur lequel il s'appuyait tout à l'heure. Cette universalité de la loi morale n'est-elle jamais démentie par Texpérience? Sans doute tous les hommes ^ ou presque tous, avouent qu'il existe une distinction essentielle entre le bien et le mal ; mais dès qu'il s'agit de définir l'un et l'autre, sont-ils toujours d'accord? La morale nelsemble-t-elle pas changer avec les latitudes, et ne peut-on pas dire , en retournant un mot fameux : Vertu en deçà des Pyrénées , vice au delà ? Choisissez parmi les sentiments du cœur humain, parmi lès devoirs les plus universels et les plus incontestés, l'amour paternel ou la piété filiale. Certes, s'il est une loi de la nature et de la morale qui semble ne point souffrir d'exception, c'est celle qui impose aux parents Tobligation de nourrir, d'élever et d'instruire leurs enfants. Expliquez donc alors pourquoi les femmes de Sparte immo* laient leurs fils difformes ; comprenez la conduite des Chinois, qui , sans remords et avec l'autorisation de la loi, exposent leurs nouveau-nés ou les donnent à man-

ger aux porcs, quand leur famille est trop nombreuse. — Le fils, de son côté, doit honorer, protéger et nourrir son père devenu vieux. Le parricide e^t de tous les crimes le plus odieux el le plus sévèrement puni par les lois, et pourtant, chez certains peuples sauvages, le père de famille ne souhaite qu'une chose, être tué et mangé par les siens. Enlln, à toutes les époques, la cbasleté a été regardée comme le plus bel apanage des femmes : pourquoi donc le libertinage est-il devenu dans certains pays un métier honorable? Pourquoi voit*ondes peuples offrir leurs femmes aux étrangers? Pourquoi, sous le règne de Louis VII, une jeune fille, soupçonnée d'appartenir à la secte des publicains , fut*elle brûlée pour avoir cru que la perte de sa virginité entraînerait sa damnation éternelle? (1) Ba}le reprend ici un des chapitres les plus piquants , les plus risqués et les plus faux de Montaigne. Toute cette argumentation roule sur un sophisme qui saute aux yeux. Il s'arrête aux apparences; il ne se demande pas si le sentiment qui porte le jeune sauvage à tuer et à manger pieusement son père, pour le sauver des outrages de l'ennemi, n'est pas le même qui pousse ailleurs un fils à nourrir et à prolonger la vieillesse de celui ^qui a pris soin de son enfance. Aussi toutes ces contradictions extérieures ne prouvent rien. Qu'importe à la certitude de la loi morale que la forme change, si le fond reste le même ? Quant à ces exceptions monstrueuses nées de la misère , de l'abrutissement ou d'une politique impitoyable , l'horreur qu'elles inspirent confirme la règle dont nous parions.

(1) Rép. aax qaeM, (Tan provincial, 4* pari., cb. 10.

Du reste, Bayle n*est pas dupe de ces objections ; il sait parfaitement les réfuter au besoin. S'il les prolonge, c'est pour déconcerter les philosophes et intimider la raison.

La preuve tirée du consentement universel a déjà été rejetée par lui dans la question de Texistence divine. Elle est frappée de la méine impuissance lorsqu'il s'agit d'établir la certitude de la loi morale. Mais si Ton ne s'en rapporte pas à la voix de tous les hommes, peutêtre s'en rapportera-t-on à celte voix intérieure qui approuve ou condamne nos actes , et qu'on nomme conscience. Chacun de nous porte en lui un juge incorruptible. Le niera-t-on ? Non pas, dit Bayle ; mais ce juge est-il à l'abri des faiblesses, des erreurs, des préjugés, qui enveloppent notre pauvre humanité ? Les païens envoyaient les chrétiens à l'amphithéâtre par principe de conscience ; les catholiques ont proscrit les protestants par le même principe : osera-t-on soutenir qu'ils ont bien fait (1) ?

Les inspirations de la nature ne trompent jamais et sont toujours bonnes , reprennent certains philosophes. Cette idée fournit à Rousseau, quelques années plus tard, son fameux axiome : «( Tout est bon venant des mains de la nature ; tout est mauvais sortant des mains de l'homme.» Bayle ne croit ni les hommes si méchants, ni la nature si parfaite. Celle-ci a jeté dans nos cœurs les germes de la vanité, de l'égoïsme, du mensonge, comme elle a mêlé le poison au suc des plantes et attaché le venin à la langue des serpents. S'en rapporter uni- Ci) Rép. aux qaest. d'an proTindal, 4* part.^ ch. 4.

quement à ses inspirations serait donc une voie périlleuse. On légitimerait ainsi bien des vices, qui doivent nous paraître aussi naturels que les vertus. Enfin, cette nature, où la trouver? N'est-elle pas écrasée, modifiée à chaque heure, par les influences qui nous entourent, par l'habitude ou l'éducation? Tous les hommes, comme il l'a déjà dit, n'ont-ils pas été siffles dès le berceau ? Et qui sait si les plus saintes affections de la famille , de la cité, de la patrie , ne sont pas une invention du législateur, une spéculation habile de l'égoisme individuel ou social? Admettre que les vertus peuvent être le résultat des mœurs ou de l'habitude , une invention même de la politique, c'est reconnaître que l'éducation a le pouvoir de métamorphoser les hommes, de les pervertir ou de les améliorer. Dès lors, le mot de Leibnitz est vrai . « Changez le système d'éducation et vous changerez la face du monde. » — Mais Bayle ne fait point tant d'honneur à la liberté humaine. Chez lui l'affirmation entraîne toujours à sa suite une négation correspondante : le jeu de bascule revient sans cesse. Cette influence de l'éducation qu'il reconnaît sur un point, il la conteste sur un autre ; si elle peut donner à Thomme certaines vertus, elle ne peut diminuer sa malice. « L'homme est un animal incorrigible; il est aujourd'huui aussi méchant qu'aux premiers siècles. » Pascal avait dit, à peu près dans les mêmes termes : « Les inventions vont en avant de siècle en siècle ; la bonté et la malice du monde, en général, est la même. » Cette idée de perfectibilité^ de progrès, qui assigne un buta la vie collective de l'humanité comme à celle de l'individu, cette aspiration de toutes

les âmes généreases que le désenchaoteroent n'a point encore flétries» Bayle la rejette comme une chimère. Singulier aveu dans la bouche de l'homme qui combattit jusqu'à la mort pour le triomphe d'une idée nouvelle, destinée à changer la face et l'esprit de la société !

Cependant, il ne faut pas trop prendre au sérieux ces boutades paradoxales. Quand il s'attaque aux plus nobles sentiments du cœur humain, parle-t-il sincèrement ? Sa vie entière prouve qu'il fut tendre fils, bon frère, ami dévoué, sans ambition ni cupidité, supérieur même sous ce rapport à Leibnitz, qui eut un faible pour l'argent. Piqué au jeu de la discussion, il se laissait entraîner à ces bravades de scepticisme, qui venaient sur ses lèvres, et qu'il désavouait du fond du cœur. Montaigne, lui aussi, son maître en pyrrhonisme, n'avait-il pas dit: c Donnez-moi la plus belle action du monde, et je vous ferai voir qu'elle peut avoir cinquante méchants motifs »? Et ce même homme qui révoquait en doute les plus beaux traits de dévoûment, de patriotisme et de charité chrétienne, donnait l'exemple du plus profond atlachement pour son ami La Boètie, et de toutes les vertus civiques, au milieu des malheurs qui désolaient son pays. Il honorait par sa conduite l'humanité, qu*il avait tant de fois calomniée dans ses écrits , et, par une contradiction touchante, montrait que le cœur valut encore mieux chez }ui que l'esprit. Il en est ainsi chez Bayle : l'auteur vaut mieux que la doctrine. Il médit delà vertu, qu'il pratique ; de la philosophie, qu'il aime ; de la religion, qu'il ne hait point, quand elle ne se

fait pas violente et oppressive ; de l'humanité, qu'il sait estimer, plaindre et consoler au besoin (1).

Scepticisme politique.

Déjà nous avons eu occasion de signaler la part immense que Bayle fait à l'instinct et à la passion. Ce qu'il a dit pour l'individu, il l'applique aux sociétés. Selon lui, la raison n'a point présidé à leur établissement. L'instinct seul les a créées et les conserve. L'organisation de la famille, cette base éternelle des sociétés humaines, est l'œuvre d'un sentiment aveugle plutôt que d'un choix libre et réfléchi. La raison pure, abstraite, dépouillée de toute faiblesse et de toute passion, conseillerait, dit-il, la communauté des femmes, témoin Platon, qui fut amené logiquement à l'introduire dans sa République. Mais le senliment intérieur y répugne. La jalousie, que Dieu a déposée dans le cœur de l'homme, est la sauvegarde des familles* < Il n'y a point de doute que la jalousie n'ait empêché V introduction de la communauté des femmes^ qui eût été une source de confuMon dans la société civile (2). » Nouvel argument qui démontre l'utilité des erreurs et des passions dans la société. Il est vrai que l'auteur se hâte d'ajouter qu'en parlant ainsi il considère la raison séparée de la grâce et des lumières de la foi, deux préservatifs qu'il a toujours soin d'invoquer dans les cas embarrassants.

Une fois réunie, la société doit se proposer un but, ne

serait-ce que celui de vivre; et pour l'atteindre, elle

I ■ ■■ I I ■ I ■ I I II I I ■ I ■ Il ■ Il

(1) V. la lelt. à M. Minatoli sar la mort de son fiK % Noav. lett. crit. sur THist. gén. da CaW., lelt. 17.

doit s'organiser d'après certaines lois. De là l'origine des gouvernements. La forme la plus simple, celle qui apparaît tout d'abord, c'est le pouvoir du père de famille se continuant dans l'Etat^ le roi gouvernant ses sujets comme ses enfants, disposant de leurs biens et de leurs personnes. Telle est la monarchie des Hébreux^ tel est l'idéal de Bossuet dans sa Politique tirée de l'Écriture sainte, et le type de la royauté en France au XYIP siècle. Cette forme de gouvernement n'est autre chose que le principe de l'Eglise catholique appliqué à l'ordre civil, l'autorité absolue. Le protestantisme, apportant dans le monde Tidée de contradiction, réveille aussi celle de liberté, étouffée depuis des siècles. L'esprit d'examen passe du spirituel au temporel. Dès 1559, la déclaration des protestants de Magdebourg établit le droit d'insurrection contre les magistrats ; le livre de Buchanan et celui de Junius Brulus viennent bientôt définir et réglementer l'exercice de ce droit (1). Au XVIP siècle, écrasés comme parti politique, les protestants s'étaient ralliés franchement au principe monarchique. La révocation de l'édit de Nantes réveilla les hostilités. Aigris par l'exil, unissant dans la même haine Louis XIV et la monarchie absolue, ils opposent à la souveraineté du roi celle du peuple. Jurieu applique au gouvernement l'idée du contrat (2). C'est au nom de ce principe, que s'opère la révolution de 1688 en Angleterre ; la nation se prétend

(1) y. dans Bayle ane longue dissertation sar ce M?re| qae les lins attribuent à Longuet , les autres à Duplessis-Mornty*

(2) Les soupirs de la France esclave, qui aspire aprèi^ liberté, 1685. (Ou?, de Jurieu, réimprimé depuis, en 1789II.]

trahie, et rentre dans ses droits, c'est-à-dire dans la libre possession d'elle-même.

Placé entre les deux camps, Bayle n'a point d'affections ni d'opinions politiques bien arrêtées. L'utopie n'est pas son défaut ; il a trop peu de foi dans l'âme et trop d'esprit pour s'y laisser prendre. Il croit peu à l'efficacité des systèmes, et beaucoup à la puissance des faits. Pourtant, si ennemi qu'il soit de toute règle et de toute contrainte, bien qu'il admette à la rigueur qu'une société peut exister sans religion, il ne suppose pas encore, comme fera plus tard un de ses disciples, qifelle puisse vivre sans gouvernement. 11 en faut un nécessairement. Lequel choisir? La question est difficile. Tous ont leur bon et leur mauvais côté, et le meilleur offre de grands abus. Au milieu de ces hésitations, il est facile de voir cependant que Bayle incline plus volontiers vers la monarchie. Ses ennemis lui en firent un reproche; ses amis même s'en plaignirent quelquefois. « J'apprends que les plaintes que ce seigneur (milord Sunderland) (1) fait contre moi sont fondées sur la supposition que je sème des principes monarchiques et arbitraires^ que j'élève perpétuellement la grandeur de la France, et que je rabaisse le mérite des alliés et de leurs généraux. » Du reste, il ne cherche pas à rendre compte de ces sympathies. Il y tient par habitude d'abord : la société française a tellement pris la forme du moule mo-

(1) Lett.àM. Desfnaizeaux, 28 juin. 1706.

Milord Sonderland, ministre anglais, songeait à faire expulser Bayle de Hollande. Heureusement , le comte de Shaftsbury, ami et protedeàr du philosophe, intervint en sa faveur et calma la colère da miniitre.

Darchique , dans lequel on Ta jetée depuis des siècles, qu'il ne conçoit guère qu'elle puisse exister autrement. Il y tient encore par amour du repos : les révolutions reiïraient ; protestant, il en est presque à regretter la réforme de Luther et de Calvin, à cause des désordres qu'elle a produits dans le monde. Il y tient enfin par un certain fonds de défiance, dont il ne se départ jamais, tout ami qu'il est des nouveautés.

Mais sa foi monarchique est loin de ressembler à celle de Louis XIV et de Bossuet. Il ne croit (1) guère au droit divin ; 1 n'ad met pas que les souverains aient qualité pour intervenir dans les affaires de conscience ; il veut que les sujets puissent librement professer, publier, enseigner leurs opinions ; dans la question de l'Eglise gallicane, il donne raison au Saint-Siège contre LouisXIV; il doute fort que les Français éprouvent en général pour leurs monarques cette idolâtrie dont on parle tant; il fait remarquer que les républiques ont souvent humilié les rois ; il rappelle aux admirateurs enthousiastes d'Auguste ce que devint Rome sous les Tibère et les Néron; et, citant les plaintes éloquentes de Tacite : « Dedimus profeeto grande patientiœ documentum » , il oppose aux maux du despotisme les charmes de la liberté, a Après tout , soyez assuré , monsieur, qu'il n'y a rien de plus doux que la liberté. On n'en peut pas dire comme on l'a dit de la guerre , qu'elle n'a des agréments que pour ceux qui ne la connaissent pas : Dulee belluminexpertis. Plus on la goûte , plus la veut-on goûter. » (2)

(1) V. Examen du discours de Sorbière sur le despotisme. (Rép. auxquest. d*un provincial, 1'* part., ch. 6i.}

(2) Rép. aux quest. d'un provincial, ibid.

Le respect qu'il affecte pour les monarchies ressemble assez à celui qu'il a pour les religions : il est surtout extérieur. On voit qu'il tient à garder prudemment les règles des convenances et de l'étiquette, du moins envers les pouvoirs. Ainsi » il blâme les libelles diffamatoires que ses coreligionnaires publient en Hollande , et avoue qu'ils ont souvent raison dans le fond , mais tort dans la forme ; il veut qu'on ait des égards même pour le sultan et sa famille. « Quelque Turcs que soient les gens , on doit toujours respecter le caractère de monarque. » (1) Ailleurs, il répond à quelqu'un qui l'interroge : « (2) Vous me demandez si je crois que les princes de la maison d'Autriche ont le don des miracles. . . je n^en sais rien. » Il pense bien que non, mais il ne le dit pas , tant il craint de s'attirer des embarras , comme ceux qu'il eut un moment avec Christine de Suède.

Malgré son titre de protestant, son séjour en Hollande, et la haine légitime qui animait les réfugiés contre le gouvernement de Louis XIV, Bayle se sentit toujours peu de goût pour ce qu'il appelle les préjugés républicains (5). Le dogme de la souveraineté populaire, proclamé et défini par Jurieu, lui était suspect à plus d'un titre. Habitué à saisir en toutes choses le mal plutôt que Je bien, il signale avec une merveilleuse sagacité les périls attachés à ce nouveau principe ; il le perce à jour dès sa naissance, en y rattachant comme conséquences fatales le droit de révolte permanent , l'anarchie et la guerre

(1) NoQT. de la rép. des lelt., ann. 1682.

(2) Rép. aax qoest. d'un proTincial, 7^ part., ch. 122.

(3) Lett. à M. Desmaizeauz , 28 jaiU. 1706.

civile. Partisao de b liberté religieuse , il croyait qoe cette conquête suffisait au présent : il s'eflrayait de voir les protestants, imbus d'an esprit chagrin et séditieux j compliquer la question en réclamant la liberté politique» et exciter contre eux les défiances des souverains. Pour faire accepter ces idées de tolérance, dont il était alors le défenseur opiniâtre, il fallait montrer que le changement de religion n'entraînait pas celui de gouvernement, qu'on pouvait être protestant et dévoué à la monarchie. • Le parti le plus honnête et le plus utile pour une religion est celui que Tauleur soutient (le respect dû aux rois). Sa doctrine est fort commune parmi les protestants , comme il parait par une infinité de livres On

ne laisse pas de les accuser d'un esprit démocratique , et de les rendre responsables de ce qu'ont écrit Buchanan, Milton et quelques autres plumes vénales du temps de Cromwell. « (i)

Une difficulté surtout l'a frappé dans toute es[]réce de gouvernement : où commencent, où s'arrêtent les droits des gouvernants et des gouvernés ? 11 touche du doigt ce nœud gordien , qu'on peut trancher d*un coup d'épée un beau matin , mais qui se renoue le lendemain plus compliqué que la veille. Quoi qu*on fasse, il y a là un problème insoluble , aussi embarrassant pour les théoriciens politiques que la question de la foi et de la raison pour les théologiens et les philosophes.

Ira-l-on consulter l'Evangile? * (2) Saint Pierre et saint Paul ont dit, en termes exprès, non seulement

(1) NouT. delà rép. des lett., ann. 1685, art. 6.

(2) Nou?. de la rép, des lett., juill. 1684.

qu'il faut obéir à ses souverains quand ils s oât Justes et bons, mais aussi quand ils sont mécbantis ; et ils ne se contentent pas de dire quil faut obéir par le nrotif de la crainte: ils veulent de plus qu'on obéisse par un motif de conscience. Voilà qui est bien clair d'un côté ; mais de l'autre, saint Pierre n'a pas dit moins clairement

qu'il vaut mieux obéira Dieu qu'aux hommes » Or

qu'en résulte-t-il ?.... « Les souverains , se persuadant que leur droit est clairement contenu dans l'Ecriture , traitent d'impies tous ceux qui ne leur obéissent point ; et les sujets, se persuadant que Dieu leur ordonne de désobéir à tout ce qui est contraire à sa volonté , se font un Qd^iie de feur désobéissance. » — Essaierat-on de 8*(B|i rapporter à la raison? Reconnaîtra-t-on aux sujets îè droit d'examen illimité ? Leur permettra -t-on de discuter leur obéissance, comme Bayle lui-même semblait l'indiquer plus haut en disant : Toute loi qui n'est pas juste n'est pas une loi ? Mais c'est exposer l'Etal à des révolutions continuelles. — S'inclinera-t-on dans une soumission aveugle ? Mais on ouvre ainsi un libre cours au crime et à la violence ; on arrive aux conséquences absurdes d'Ignace de Loyola, qui se laissait martyriser par un médecin ignorant, pour ne pas manquer au grand prinieipe d'autorité.

Ce juste milieu , où les droits réciproques des uns et des autres soient respectés, est impossible à trouver dans une monarchie absolue, où le peuple est sacrifié au souverain , comme dans une république, où les magistrats sont à la merci des citoyens. Ira-t-on le chercher dans cette forme mixte , qui semblait si bien appropriée au génie éclectique de Bayle , dans ce gouvernement

que Monleflqiiiaa enviait à TAiii^eterre? Bayle traite asses eavafièrmieiit cette machine si compliquée , qui doit toajoun d^géoérer en monarchie ou en république, seloo que les lois ou les sujets sont les plus forts. «(1)0» met trop ou trop peu de quelqu'un des ingrédients, et cest ce qui gâte tout; c'est un principe néces-saire d'altération et de maladie. » Il n'y a pas jusqu'à ce malbeureuiL régime parlementaire, siattaquédenos jours, qui ne soit censuré, raillé par lui avec une verve incrédule (2), à laquelle, il faut le dire, aucun gouvernement ne saurait échapper, pas même celui de la Providence.

Bayle continue à désenchanter le Bi|îlPl ? il frappe à la fois sur la Liberté etrÂulorité, sut^fiii||Ni sur l'avenir , prévenant l'enthousiasme trop ''iM0e> ébranlant les convictions trop absolues, faisant ressortir partout et toujours cette éternelle contradiction qui est au fond des systèmes, des institutions et des croyances du genre humain. « Nous connaissons si mal les choses, que nous disputons presque sur tout. Il faut donc que les choses se présentent à nous sous diverses faces , qui prennent chacune les couleurs de la vérité , et que les principes qui prouvent les choses soient combattus par d'autres principes, d Pascal, lui aussi, ce grand contempteur de la raison humaine , avec son effrayante imagination de philosophe poète, qui perce les choses d'outre en outre

(1) Rép. aux quest. d'an proYincial, l'* part., ch. 65.

(2) ce Le pauvre peuple se persuade qu'il jouit d'une perpétueUe souverainelé , sous prétexte que tous ces ballottements ne dépendent pas du caprice d'une seule tète , mais de celui de deux ou trois cents.» (Avis aux réfugiés.)

et va au delà, précipite rbomme d'un extrême à l'autre, de la misère à .la grandeur, de l'être au néant, du pyrrhonisme au dogmatisme le plus absolu ; puis, après ravoir tenu suspendu au dessus de l'abîme , il le laisse tomber de toute la hauteur de ses illusions perdues, de son orgueil brisé et de sa raison confondue :

Ut lap^u gra?iore raat.

Bayle saute de contradictions en contradictions avec la légèreté étourdie et un peu brouillonne d'un bel-esprit , qui s'est Tait de Tincertitude non un supplice , mais un amusement. 11 |eurne dans une série de cercles vicieux, qu'Use crée €0Sttlfi à plaisir:

Ceu^pil^wii Yolitans sab yerbere turbo , CanraÉi tiMrW spatiis

Chez l'un, le principe de contradiction aboutit à Thumiliation et à la foi ; chez 1 autre, il n'engendre que doute etnégalioD.

Cependant Bayle a de temps à autre des retours soudains, des aveux étranges, devant lesquels la critique a hésité. Sur certains points , il semble admettre l'existence d'une vérité absolue ; sur d'autres , il la rejette. Aussi s'est-on demandé s'il était complètement sceptique. M. Damiron (1) pense qu'il faut l'appeler plutôt un incertain. Cet euphémisme , si indulgent qu'il soit , ne saurait aboutir qu'à désigner un genre de scepticisme particulier. Le fait est vrai, du reste: chez lui, le doute n'a rien de systématique, du m9ins en apparence ; il se produit capricieusement , avance , recule , se retourne parfois contre lui-même. Certes, il y a loin de cette al-

(1) Mém. del'Acad. des se. mor. et pol., ann. 1849.

lure indécise à la marche hardie et géométrique do scepticisme allemand. Hegel et ses disciples ont une foi immense dans les opérations de la raison pure : à force d'être conséquents dans leurs doutes et leurs négations, ils reviennent presque au dogmatisme. Bayle est un pyrrhonien, qui ne croit pas même au pyrrhonisme, qui s'en moque au besoin, qui le prend ou le laisse, comme un instrument de circonstance. En réalité , il ne doute pas un instant de l'existence des corps, du mouvement, de la liberté, de la morale, etc. ; mais il veut prouver qu'il est impossible de les définir et de les démontrer à l'aide de la raison. Ne voir en lui qu'un incertain serait donc, à notre avis, en faire un sceptique trop'iiiigéim : peut-être serait-il plus exact de dire qu'il est, a^hqaiillte^ tontradicleur. Son but est de ruiner ou d'ébranler l'affirmation, en quelque lieu et sous quelque forme qu'elle se présente : voilà pourquoi il raille et combat les pyrrboniens eux-mêmes, à ce seul titre qu'ils ont la prétention de posséder une doctrine. Or, toute doctrine, même négative, est une sorte d'affirmation.

Parmi ces contradictions sans nombre dont fourmillent ses œuvres , la plupart sont préméditées et déve- ^ loppées avec un soin particulier. Le but de l'auteur est évident : il veut montrer que deux opinions contraires peuvent également se soutenir, et tirer de là une obligation de tolérance et de modestie pour toutes les sectes. Mais parfois aussi ces contradictions sont involontaires, ou tiennent aux défauts naturels de son esprit. Luimême s'est chargé de nous les expliquer avec franchise, sans phrases ambitieuses, sans théorie systématique. Sa confession est éparse çà et là dans ses œuvres : il suffit de la recueillir.

Elles viennent d'abord, selon lui, d'une certaine force d'imagination, qui .fait qu'on exagère leschoses, et qu'on est réduit à démentir ensuite ce que l'on avait avancé. Lui-même en donne l'exemple dans son plaidoyer en faveur de l'athéisme; il hésite, tergiverse, eflace, et finit par se contredire.

Joignez -y ce fonds d'irrésolution naturelle à tout homme doué d'une science étendue, d'une àme pacifique et d'un caractère indépendant, a (l)Un tel homme ne trouve guère que le fort soit tout d'un côté : il découvre un fort et un faible dans chaque parti ; il comprend tout ce qu'il y a de spécieux dans les objections de ses adversaires; il'ftit, dis -je, toutes ces choses, pourvu qu'il ne soit pas d'un tempérament bilieux. » Car, avec de la bile , de l'orgueil et de Tentélement , on est facilement amené à une foi exclusive et tyrannique,témoin Jurieu , que Bayle dépeint indirectement sans le nommer. Cet aveu, échappé à l'auteur du Dictionnaire, nous explique parfaitement ses hésitations et ses démentis perpétuels. Son grand malheur, en effet , c'est de voir presque toujours les objets sous une double face, sans savoir où s'arrêter. Il est un peu comme les gens qui , à force d'avoir abusé de leurs yeux, finissent par être atteints de dyopie ; seulement, il se montre ici trop indulgent pour ses défauts. Ce qu'il appelle force nous parait tout simplement faiblesse , étourderie d'un esprit incapable de se concentrer sur un seul point. Quoi qu'il en dise, l'exemple de Leibnitz, son correspondant, prouve qu'un grand génie, soutenu d'un grand savoir,

(1) Dict. hist. et crit., art. Mélanchlon.

n*est pas fatalement coodanuié à errer sans cesse à la recherche de la vérité, et que, sans trop de bile , d'orgueil ni d'entêtement , on peut arriver à ce repos si désirable que l'esprit trouve dans la certitude des connaissances.

Une autre raison que Bayle invoque , et que nous devons accepter vdontiers, surtout pour lui, c'est l'absence de mémoire. Ignorant (1) ce qu'il allait dire le lendemain , il oubliait bien souvent ce qu'il avait dit la veille. Il lui arrivait , comme à Montaigne, de prendre au sérieux la thèse qu'il se proposait de réfuter, c Maintes fois, comme il m'advient de bire voloQliers, ayant pris pour carrière et ébat à maintenir une caMraire opnioa à la mienne, mon esprit, s'appliqoanl et tournant de ce côté-li, m*y allacbe si bien , que je ne trouve ^us la nîsQO démon premier avis etm*en dépars.»

Enfin, lliabîtQde de discuter et de contredire devient, an boni d'on certain temps, un besoin et une passion: c'est là, selon la remarque de Warbuiton, le grand dan* ger de ce ^aisir qu'on trouve dans rexerdoe purement académique de T^priL Bayle dispute trop soavent comme certaines gms jouent aux éebecs : il tient a gilgner la partie, paramoor-propre de joueur, beaucoup plus que dans llntérél de ses convidioiis. Leifanite connaissait bien ce travers lorsquil disait : «Le vrai moyen de faire écrire otilenHit M* Bayle*^ œ serait de T^Uaqner (en appamee) lorsqall dit de bonnes dioses et vraies: car ce serait le moyen delepiqpier pour oonti-

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Duer; au lieu qu'il ne faudrait point l'attaquer quand il en dit de mauvaises, car cela l'engagera à en dire d'autres aussi mauvaises pour soutenir les premières , neperpluant (1).)»

Avec son sens droit d'honnête homme et de philosophe convaincu 9 Leibnilz blâmait ces amusements d'esprit, que Bayle prolongeait sans remords. Tout en avouant ses sympathies et son estime pour l'auteur du Dictionnaire, il regrettait vivement qu'il n'eût pas employé les ressources infinies de sa dialectique à établir des vérités, plutôt qu'à rechercher les applaudissements des libertins. « Ses libraires , écrivait-il à M. Bierlingius , auraient moins gagné d'argent; mais il en eût retiré plus de gloire solide et de vraie tranquillité. » (1) — La seule réponse qu'on puisse apposer à ces paroles d'ailleurs si sensées de Leibnilz, c'est que tout dogmatisme répugnait à la nature de Bayle , c'est qu'il était né pour combattre, disputer et contredire. Aussi la gloire des génies créateurs ne fut pas la sienne ; il a été l'homme d'un jour, d'une bataille. Mais il eut l'esprit de comprendre et d'accepter son rôle : il ne s'exagéra jamais la valeur de ses écrits. Dans une lettre à M. Sylvestre il dit, en parlant du Dictionnaire : « Je n'ai jamais écrit ni ne prétends écrire à l'avenir pour acquérir le titre de bon auteur, ne le trouvant pas digne d'être souhaité. )» Â chaque instant il répète : « Je ne serai jamais profond..... Je suis un auteur sans conséquence. )> Peutêtre y aurait'il moins de profondeur à ne pas le dire si

(1) LeiboUz, op., t. 6, p. 175.

^) Leibnîtz, op., t. 5, p. 354.

souvent 9 mais il faut pourtant l'en croire on peu sur parole. L'un de ses plus ardents admirateurs. Voltaire, porte sur lui le même jugement ; il l'appelle dialecticien admirable plutôt qtie profond philosophe. En effet, la profondeur suppose fixité et concenlration des forces sur un même point; elle est le propre des esprits puissants et convaincus, de ceux qui , comme Descartes et Newton , creusent pour jeter les bases d'une

science ou d'un système complet. L'instrument de Bayle, c'est la dialectique légère y flexible, destructive et vagabonde. Il est, avant tout, disputeur et chercheur de contradictions, raisonneur plutôt que philosophe.

Un écrivain qui faisait si bon marché de ses idées offrait une large prise aux attaques de ses ennemis. Ceux-ci profitèrent d^ ses aveux pour lui contester sa science 9 ne pouvant lui disputer son esprit. Leclerc, battu dans la discussion , se venge en écrivant que « toutes les lumières philosophiques de M. Bayle codsistaient en quelque peu de péripatétisme , qu'il avait appris chez les jésuites de Toulouse, et un peu de cartésianisme, qu'il n'avait jamais approfondi. » Si ennemi qu'on soit d'un homme, on est tenu d'être juste. Or Leclerc ne l'a point été. On ne peut nier que Bayle a fait preuve d'une science étendue, quoique superficielle, dans cette rapide revue de tous les systèmes ; seulement , il se contente d'en faire le tour : la vivacité de l'imagination l'emporte ; il a construit sa réfutatioa avant d'avoir étudié à fond la doctrine. Il devine souvent , mais il devine juste , car il a du critique deux qualités précieuses: le tact et l'intuition.

Ce qui manque à celle philosophie encore phis que

la prorondeur, c'est le sentiment de sa propre efficacité. En général, les libres penseurs du XVIIi* siècle ont cru que la raison pouvait suffire au gouvernement du genre humain. Ils saluent d'avance le jour où le flambeau de la Vérité aura fait disparaître ce qu'on appelait alors les erreurs et les superstitions du vieux monde. Bayle ne partage pas ces illusions ni ces espérances. Le règne de la raison «st à ses yeux une utopie ridicule , et qui deviendrait désastreuse, si elle se réalisait jamais. La philosophie n'est qu'un amusement, incapable d'aider ou de supplanter la religion. Aussi ces prétendus jeux d'esprit sans conséquence , pour lesquels il réclame une liberté illimitée , ne conviennent-ils pas à tout le monde. Parprudence, et peut-être aussi par honnêteté» il croit que ces discussions, qui mènent au pyrrhonisme, doivent être réservées à un petit nombre d'initiés, gens de loisir et de cabinet. De pareilles questions ne sont de la compétence ni du peuple ni des femmes. « (1) Les esprits vulgaires se perdraient dans cet abime, s'ils essayaient de le sonder... Si les femmes continuent à étudier et à faire des livres , il est à craindre qu'elles ne tournent du roman au raisonnement , et qu'elles ne donnent tête baissée dans le libertinage de religion (2).» Bayle prêche l'indifférence comme vertu politique; mais, s'il veut que le remède profite à tous sans distinction , il ne veut pas que tous aillent le chercher à leurs risques et périls. Il demande qu'on puisse disputer à son aise sur toute espèce de sujets , mais entre gens faits pour

(1) Rép. aax quest. d'un proYincial, 2« part., ch. 112.

(2) LeU. à M Rotterdam, 13 mai 1697.

se comprendre. Il déclare bien haut quHl n'y a pas de prescription contre la vérité , mais il faut prendre garde qu'elle ne devienne une cause de désordre dans les familles et les sociétés, «c Lorsque les circonstances des temps et des lieux ne souffrent pas que Ton propose de nouveautés vraies , tant qu'il vous plaira , sans causer mille désordres dans les universités » dans les familles , dans toute la république, il vaut cent fois mieux laisser les choses comme elles sont , que d'entreprendre la réforme (1). » — Que le peuple travaille, vive et meure dans la foi de ses pères, sans pwrtant y être contraint; que lés femmes élèvent leurs enfants, aillent au sermon, et ne se mêlent ni d'écrire ni de raisonner ; que les savants puissent discuter, enseigner, publier leurs opinions , sans être inquiétés ; que les gouvernements administrent les affaires civiles, sans opprimer les consciences , là s'arrêtent ses vœux de libre penseur et de philosophe.

(1) Dict. hist. et crit., art. Arminius.

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