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SCEPTICISME HISTORIQUE

importance du scepticisme historique. — Critique générale de l'histoire du cal- ▼inisme. — Dictionnaire. — Incertitude de la tradition. — Livres saints. — Temps anciens. — Temps modernes* — MouTenMnt critique provoqué par Bayle.

Le scepticisme envahissant Thistoire, discutant la valeur des témoignages, révisant les arrêts de la postérité , et troublant dans la paisible possession de leur gloire les saints et les héros du passé , n'est pas seulement un événement scientifique , mais un fait moral de la plus haute portée. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour comprendre Tinfluence et le succès du Dictionnaire. L'histoire établit la suite des traditions. Â ce titre, elle est une des parties les plus importantes de l'enseignement , une des forces les plus actives dont dispose l'esprit humain pour conserver une société ou en hâter la ruine. Euripide, et après lui Lucien, en altérant ou en ridiculisant les vieilles légendes de la Grèce, bouleversent l'éducation nationale . L'Essai sur les mœurs de Voltaire est peut-être l'ouvrage le plus hardi du XYUP siècle. Aussi, dans l'ancienne Rome, l'histoire resta-t-elle le privilège exclusif des patriciens. Les livres des pontifes étaient soigneusement fermés aux yeux de

la foule (1) ; on eût craint qu'il n'ea sortit tôt ou tard une révolution. Dans tous les gouvernements qui aspirent à l'immobilité, les mêmes précautions se reproduisent. Rien de plus logique , car la discussion du passé amène celle du présent. A mesure que l'interprétation des faits» même les plus reculés, se modifie chez un peuple , on peut affirmer que les idées et les croyances de ce peuple subissent une pareille transformation.

Quel est donc le caractère de l'histoire au XVIP siècle? Elle est, comme le siècle lui-même, profondément dogmatique. Les travaux isolés de quelques érudits ne changent rien au caractère général dont nous parlons. Sur les temps anciens, on ne songe guère à contester l'autorité de la Bible , de Josèphe , d'Hérodote ou de Tite- Live. Sur les temps modernes, chaque parti a ses traitions plus ou moins exactes, qu'il accepte avec ses préjugés et ses passions héréditaires. Les catholiques disent tout le mal possible des protestants et des autres sectes dissidentes ; les protestants rendent la pareille aux catholiques. Mézeray, qui s'était signalé par les mazarinades et qui resta frondeur toute sa vie, garde rancune à Colbertde sa pension supprimée, et, tout honnête homme qu'il est, annonce l'intention de s'en venger un jour en écrivant.

L'histoire, qui a cessé d'être une chronique , est encore une œuvre oratoire avant tout. Bossuet intitule son ouvrage si original et si profond : Discours sur VUstoire universelle. Bien dire, et souvent embellir les faits

(1) « Si non ad fastos, non ad commentarios pontificum admiUimur, ne eaquidem scimasquœomnesperegrinietiam sciant, etc.» (Apad Tit. Liv., lib. 4. Orat. Canuleii ad Plebem.)

est pour les écrivains d'alors, comme pour Tile^Live et Plularque, la première loi (lu récit. Louis XIV choisit pour historiographes deux poètes , les deux maîtres de la langue , Biacine et Boileau , l'auteur du Passage du Rhin et de Tode sur la prise de Namur, deux pièces à coup sûr peu historiques. La critique proprement dite, Télude comparée des documents contemporains et contradictoireSy telle que l'avait conçue Bacon dans sa méthode , telle qu'elle a été appliquée de nos jours avec succès, n'existe pas encore.

Cependant Thistoire tend à entrer dans une voie nou<-> velle : elle devient un instrument de polémique : Bossuet compose son livre Des variations des Églises protestaisteSi Quoique le but de cet ouvrage soit surtout théo-* logique, son importance historique est incontestable. De cette controverse sur les faits et les hommes du passé naîtra nécessairement un premier essai de criti* que; mais les partis sont trop animés, pour qu'une analyse calme, impartiale, soit possible à Bossuet ou à Ju* rieu. Bayle, étranger par tempérament à ces excès de zèle, qu'il regrettait si fort dans saint Augustin, se trouve cette fois encore entre les deux camps. Déjà, tians ses Pensées sur les comètes, attaquant les superstitions en général, il avait signalé particulièrement celles des historiens. Il s'était promis de revenir sur ce sujet : il tint parole. L'année suivante (1682), il publiait sa Critique générale de l'Histoire du calvinisme, parle P. Maimbourg. Cet ouvrage parut sons forme de lettres (1). —

(1) Ce fat aassi la forme qu'adopta de dos jours un grand historien, au début de sa carrière, jM. Augustin Thierry, l'auteur des Lotirai sur Finstoire de Franéë.

Le P. Maimbourg, ex-jésuite, fin courtisan, toot dévoué à la politique de Louis XIV , qu'il avait préféré même à son ordre et au pape, s'était moins proposé d'écrirq une liistoire qu'une satire. Le vent tournait contre les huguenots : il n'avait donc cherché là qu'une thèse pour ditTamer un parti qu'on allait bientôt proscrire. Son livre, inspiré et payé par la cour, était un appel fait aux vieilles haines, une tentative sur lopinion, qu'on voulait préparer tout doucement aux rigueurs de la révocation. L'effet prévu arriva : l'ouvrage, agréé du roi, le fui aussi du public, qui s'était amusé déjà des satires de Maimbourg contre les jansénistes dans son Histoire de TÂrianisme, et de ses hardiesses gallicanes dans celle des Iconoclastes. Bayle vit le coup, comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et riposta avec la rapidité d^on homme déjà rompu au métier de la polémique. En quinze jours, il avait réuni ses documents, composé, rédigé et porté lui-même aux libraires d'Amsterdam sa réponse, qui arriva bientôt en France. Cette critique vint brusquement interrompre, comme un coup de foudre, le triom* phe de Maimbourg. Sans violence , sans emportement, tout en rendant justice aux qualités de son adversaire, aux agréments de son style, à la vivacité de son esprit, au brillant de son imagination, avec les seules armes dune ironie contenue , d'une gailé intarissable, d^un scepticisme égal pour tous , Bayle mettait en pièces et l'histoire et l'historien. Le succès de cet ouvrage fut immense, même parmi les catholiques. Maimbourg y conlribua, en provoquant les rigueurs de l'autorité. Cependant l'auteur était resté caché sous l'anonyme : on fut deux ans sans le connaîtra. A.aeU« épu^qiu» , Bnyl^

publia HQe nouv^le série de lettres ; mais le premier fi^ était jeté , le combat fini, Maimbourg châtié. Cette secoDde partie , plus agressive et plus philosophique, n'dHiat pas le succès de la première , malgré l'éclat de<iuelques morceaux, et notamment de cette fameuse Lettre sur la Conscience Errante , dont nous avons déjà parlé.

Considéré à distance et dégagé du mérite de l'à-pro^ pos, le livre de Bayle n'est remarquable ni par la profondeur, ni par l'étendue des recherches; mais il y règne un certain ton vif et alerte, un esprit d'indépendance qui sied bien à la critique, enfin une connaissance générale des écrivains catholiques et protestants du XVP et du XVU* siècle. C'est une œuvre mixte comme les Penséessur les comètes, traitant un peu de tout, de philosophie, de théologie, de politique, d'histoire. Cependant l'élément historique domine , et intervient sans cesse dans la discussion.

Ce premier essai de critique est loin encore d'une complète impartialité. En présence dés calomnies et des persécutions qui pesaient sur les réformés, à le veille de la rëvocatiMT de l'édit de Nantes, et de plus ayant à répondre aux diatribes du P. Maimbourg , si indifférent que fût Bayle , il lui était difficile de se tenir en garde contre toute passion ; il laisse donc visiblement pencher la balance du cdté des protestants. 11 plaide la cause de Calvin, tout en blâmant comme une grande faute le supplice de Servet (1) ; ii défend la traduction française des

nwnsn^p^^w

(1) « Lf ai^ppUce de Servet est une action haïUeroeot désapprott* 16 par les protestants, et, pour un qui l'excuse, je fuis sûr qu'il y

psaumes et la religion de Marot , tout en abandonnant ses mœurs à la critique; il réclame contre le silence de Maimbourg en faveur du prince de Condé, personnage doué des plus grandes qualités, malgré ses intrigues galantes. D'un autre côté , il traite sévèrement Mené Stuart» dont les catholiques ont fait une sainte et une martyre^^t que ses impudicités poussèrent aux plus grands crimes; il ne ménage ni le due de Montpensier, dévot brutal et cruel , que le P. Maimbourg a Taudace de comparer à saint Louis; ni les Guise, ni les Ligueurs^ rebelles à leur souverain légitime ; et néanmoins bons car iholiques ; mais il y a toujours dans ses blâmes et ses éloges un certain fond de modération, qui contraste avec le ton enthousiaste ou haineux des écrivains des deux partis.

Bayle instruit de nouveau ce grand procès, qui s/agite depuis un siècle et demi entre Rome et Genève. Ce qui semble le plus original dans sa méthode, c'est le parti qu'il sait tirer des écrivains catholiques : il leur surprend des aveux dont il se fait une arme contre l'Église. Là, comme en philosophie, il s'amuse à réfuter ses adversaires par leurs propres arguments. La Réponse au P. Maimbourg n'est pas seulement une œuvre de circonstance, ni la revanche d'un parti ; c'est ie premier appel d'un esprit indépendant qui cherche à s'affranchir des haines et des. préjugés traditionnels, qui proclame la nécessité d'élever la critiqne historique au dessus de toutes les coteries et de toutes les cabales, qui, pour

en a mille parmi noas qui la condamnent. (Grit. deTHisl. dactW., letl..^, 9» part.}

renverser des mensonges accrédités depuis des siëclesi ne craint pas d'ébranler la certitude des faits et l'inviolabilité des réputations les mieux établies.

Ce plan allait être appliqué bientôt, d'une manière plus large et plus hardie , à la revue entière du passé. La grande œuvre critique de BayJe, celle qui prépare dans la science une véritable révolution, c'est le Diction^ naire. Bayle apportait là un esprit nouveau, le même qui avait présidé à la rédaction des Pensées sur les comètes et du Commentaire philosophique. Il embrassait à la fois l'histoire des hommes et des idées, des partis et des systèmes, opposant ici les arguments, là les témoignages, mêlant le vrai et le faux, les chroniques scandaleuses et les récits édifiants, démentant un fait par une date^ une date par une citation géographique (1), et faisant jouer partout, sous mille formes diverses, son éternel principe de contradiction.

Nous l'avons vu tour à tour battre en brèche le double fondement du dogmatisme religieux et philosophique, l'Autorité et la Raison'; en histoire il s'attaque à la Tradition : <( Un tel fait est-il vrai ? Les uns le nient, les autres l'afKrment : c'est ce qu'il y a de certain. Pour le reste, la vérité n'est guère moins le désespoir de Thistoire que celui de la philosophie. » D'où vient donc celte incertitude? Elle tient à la nature même des choses et aux passions de l'homme. Le monde des faits, comme celui des idées et des corps, est plein de mirages, d'obscurités et de tromperies. Les jeux de la perspective varient à rinfmi, et changent les couleurs de l'histoire. La

(1) V. Dict., art. Babylone, Lcmnos, Tanaqai) , etc.

postérité voit les acteurs en scène , avec leur costume d'apparat ou de convention, mais elle n'est as dans les coulisses, et ignore le secret de la comédie. La vérité, si difficile à trouver par elle-même, est encore travestie par nos passions. Chaque parti, chaque peuple, veut avoir raison, l'histoire aussi bien que l'épée à la main. La victoire est incertaine ; on chante un Te Detan de chaque côté, et les historiens des deux partis ne manquent pas d'enregistrer dans leurs ouvrages un éclatant triomphe à la gloire de leur nation. C'est ainsi que se forme ce tissu de fables convenues, qu'on appelle Annales des républiques ou des monarchies. « (1) On aocom^^ mode l'histoire à peu près comme les viandes dans une cuisine ; chaque nation les apprête à sa manière, de aorte que la même chose est mise en autant de ragoûts diffOrenls qu'il y a de pa^s au monde. » Varillas habille lou» les faiis à la romaine; Sandoval, Thistorien de Choi les-QuInt, prétend que les Espagnols, vainqueurs à Ceriiiolles, se rendent au général français par suite d'un miibnleudu. Aux préjugés de secte et de patrie vien-^ wui ne Joindre les petits intérêts personnels de l'écri*» viiiii, la manie de flatter ou de dénigrer. « (2) Vous n'auri)! point de peine à comprendre qu'il ne doit y avoir guère de bonne foi dans les histoires du P. Maim* hpurgi excepté peut-être dans les choses qui n'ont au^ OMii rapport ni aux desseins de la France, ni auxjan«* M^iiili^iii ni aux calvinistes, ni aux autres passions de ee HHmiiit^ur«là« H Les témoignages en histoire sont comaie

-i^ I IB — I— ■—mf-rri ■ —"-^ tA.Aj^

'4) i^i il. di» rHiM« «Mi« (la calT., 1» part.« lelt. S.

les arguments en philosophie, presque tous sujets à la rétorsion. Protestants et catholiques se réfutent à chaque instant.

Quelque part qu'on aille la chercher, Tautorité de la tradition est impossible à établir. S'en rapportera-t on aux histoires écriles? Elles sont le plus souvent l'œuvre des flatteurs, des envieux ou des ennemis. Aux monu^ ments? aux médailles ? aux colonnes? aux arcs de triomphe? Mensonge encore que tout cela! Les inscriptions fastueuses des conquérants , les titres magnifiques in* scrits sur le marbre et l'airain, ne prouvent qu'une chose bien certaine, la folle vanité des uns et la basse servilité des autres. En croira-t-on les traditions orales et ces rumeurs dont Tacite s'est peut-élre trop spuvenu? Mais qui ne sait de quels contes se repait le vulgaire? Une merveille absurde, une satire sanglante, est sûre d'obtenir les honneurs de la publicité. Les faiseurs de nouvelles enchérissent tous les uns sur les autres. Le premier se contente d*un On dit^ le second avance un On tient; le dernier est toujours le mieux informé. Quels bruits n'a-t-on pas fait courir sur l'hérésie de Charles-Quint vers la fin de sa vie^ sur le prétendu serment prêté au Grand-Turc par François P', sur les infamies de Henri III (1), sur les cruautés de Richelieu? Que n'a-ton pas dit de Luther, de Calvin, de saint Dominique, de Jacques Clément, de la duchesse de Montpensier et de tant d'autres? Bay le s'amuse à ramasser çà et là toute ces fables, pour montrer l'incertitude et l'absurdité

(1) Dict., an. Henri III, Loai8 XHI, é(c. — /6td., art. Périclès, sur les médisances des poètes.

de la tradition populaire. « Je crois qu'on peut dire qu'il est certain que c'est une chose très incertaine (1). j» Les dépositions mêmes des mourants ne sauraient fournir une preuve suffisante. Â cette heure suprême , quoi qu'en dise Lucrèce» bien des gens gardent encore leur masque ; la vanité, la peur, Tidée de servir une cause, font souvent dire des mensonges. Ainsi, dans cette fameuse conspiration des poudres dénoncée par Titus Oates, un certain nombre de témoins et d'accusés ont attesté à leurs derniers moments, les uns qu'il existait un complot, les autres qu'il n'en existait point. 11 faut nécessairement qu'il y ait eu d'un côté ou de l'autre de fausses dépositons. Auxquelles croire? On n'en sait rien. Le plus sage parti, pour l'historien comme pour le philosophe, est donc de suspendre son jugement et de s'en tenir au doute absolu. « Dispute là-dessus qui voudra ; mot, je veux être pyrrhonien (2) : je n'affirme ni Fun ni l'autre. » Voltaire a dit en parlant de Bayle : « Il est l'avocat général des philosophes, mais ne pose jamais ses conclusions. » En histoire, on peut dire qu'il est l'a* vocat général de tous les partis ; il rédige tour à tour le réquisitoire et le plaidoyer, mais sans en tirer les conséquences (3). Provisoirement, il se contente d'assembler les nuages, et laisse au lecteur le soin de prononcer, s'il peut, h fiât lux.

Ses incertitudes sur les faits se reproduisent lorsqu'il s'agit d'en expliquer les causes. L'histoire ne se borne

(1) Dict., art. Carranza.

(2) Grit. gén. de l'Hist. da calv., i^ part., lett. i^.

(3) V., dans leDict., le doable plaidoyer pour et conUrele maréchal de Marillac.

pas à enregistrer les événements; elle doit encore en rendre compte. L'étude des causes est aussi importante pour elle que celle des lois en physique ; c'est par là qu'elle devient réellement une science et un enseignement moral. Ainsi» dans Hérodote, une idée générale domine tout le récit , celle de la fatalité ; elle est comme le pivot sur lequel roulent les destinées deThumanité* Dans Salluste, ce sera la lutte des patriciens et des plé-* béiens; dans Tite-Live, la marche conquérante et civili<r satrice de Rome à travers le monde; dans Tacite, les profondeurs et les mensonges de la politique impériale ; dans tel historien moderne, le principe de liberté se dé* veloppant d'âge en âge ; dans Bossuet, la Providence menant les peuples par la main, suscitant les conquérants, les bourreaux et les victimes, élevant ou renversant les empires pour l'accomplissement de ses desseins. Cette dernière idée est commune alors aux écrivains religieux des deux partis : chacun revendique pour soi, dans le passé comme dans le présent, l'appui de la divi* nité. Bayle soupçonne qu'elle pourrait bien n'être ni avec les uns ni avec les autres : a Pour bien connaître la fausseté de ce lieu commun, il ne faut que prendre garde que toutes les sectes s'en servent, et, s'il m'est permis de parler ainsi, que c'est une selle à tous chevaux (1). » Esprit contradicteur, il a horreur du lieu commun, et s'en éloigne d'autant plus que tout le monde s'y rattache. Homme positif, il croit peu au merveilleux, surtout en histoire. Cette manière d'appeler la Providence pour en faire la complice des misères ou des

(1) Dict., art. Milletière.

ambitions humaines lui parait une puérilité et presque un sacrilège.

S'il croit peu aux desseins de Dieu en histoire, du moins croira-t-il à ceux des hommes ? Oui, sans dôute^ mais encore dans une certaine mesure. Par orgueil ou par crédulité, les hommes ont souvent exagéré les profondeurs de la politique. Les historiens ont prêté leurs conceptions aux chefs d'États et aux ministres. Il n'y a ni tant de génie, ni tant de calcul, dans ce qui se fait icibas. Les passions humaines jouent le principal rôle, et^ parmi elles, les plus légères et les plus folles. Le caprice d'une coquette amène la guerre de Troie ; une aventure galante attire Bonnivet et l'armée française à sa suite au delà des Alpes. Et voilà Torigine d'une expédition en Italie, des batailles de Marignan et de Pavie ! fiftyle appartient à cette école historique qui va chercher volontiers les grands effets dans les petites causes, qui fait naitre de la chute d'un verre d'eau celle d'un ministère. Il y a dans cette manière de considérer les faits quelque chose d'imprévu et de risqué qui prête au paradoxe, et qui devait séduire un esprit toujours disposé aa doute et à Tironie. Néanmoins, avec ce bon sens qui ne l'abandonne jamais, il prévoit les dangers d'une pareille méthode, et ne veut pas qu'on transforme l'histoire en roman. Il relève les médisances et les mensonges des faiseurs de mémoires (1). Par exemple, il blâme cette bizarre imagination de Guy Patin, qui attribue la mort du jeune de Thou à un passage contenu dans l'histoire

(1) Dict. hist. et crit., art. LoaisXIII. — Mensonges contenus dans les Mém. d'Ârtagnan.

de son aieul, où il est dit, à propos du grand-père de Richelieu, qu'on Tappelait vulgairement LeMoine.

Bayle se pique surtout de ramener les personnages historiques à leurs véritables proportions, de renverser ces monstres et ces idoles qu*ont élevés les superstitions de la haine ou de l'admiralion. En général, il est aussi incrédule sur les hommes que sur les faits : « QMllè comédiCy bon Dieu ! mus jouent les princes et les rois l » Il ne faut donc pas se contenter de sifQer ou d'applaudir avec les coteries et les cabales, car il y en a même dans k postérité. L'impartialité calme et raisonnée est le devoir de tout historien^ « Défions^nous des satires et des flatteries, et ne nous décidons qu'après une forte discussion des faits (!).•• Un historien, en tant que tel, est comme Melchisédech, sans père, sans mère, sans généalogie. Si on lui demande : D'où venez-vous? il faut qu'il réponde : c Je ne suis ni Français, ni Allemand, ni Anglais, ni Espagnol , je suis citoyen du monde ; je ne sers ni l'em-* pereur^ ni le roi de France^ mais je suis au service de la vérité {2). u Celte obligation absolue d'aller chercher d^ns la critique, appliquée à tous les écrivains et à tous les temps, sans acception de secte, de parti ou de nation, la base de la science historique, apparut d'abord comme QOe nouveauté bizarre et téméraire. Même après Bayle, ea plein XVIIl* siècle, au milieu de cette société si insouciante et si légère, qui applaudissait aux scandales des Lettres persanes,qui jouait avec les doctrines matéria-

(1) Dict. hist. et cril., art. Louis XIII. — Ibid.^ art. Capriata.

(2) Fénelon, quelquefois si novateur et si hardi, donne les mêmes conseils dans sa lettre h T Académie.

listes des Helvétius et des d'Holbach, Fréret était mis à la Bastille pour avoir soutenu que les premiers Francs étaient simplement des barbares. Lenglet-Dufresnoy expiait par trois ou quatre lettres de cachet Undiscrétion qu'il avait commise , en publiant les mémoires de quelques contemporains de Charles IX et d'Henri IH. Pour les hommes d'alors, formés au respect de la tradition, il y avait quelque chose de singulièrement hardi dans ces recherches sur les origines des races et des dynasties, dans cette activité curieuse qui fouillait et livrait au grand jour de la publicité les confidences intimes des grandes familles, le secret de leurs fautes et parfois de leurs crimes. « Si je parlais du maréchal de Luxembourg, disait Bayle(l), je n'omettrais point la prison de la Bastille, eije tâcherais de percer le voile épais sotis lequel on tient couvertes les procédures de la chambre de l'Arsenal contre lui. 3> — EuGn ce tribunal d'appel ouvert à tous les partis, vainqueurs ou vaincus, compromettait Fautoritè du passé. Il ne s'agissait pas seulement d'un Luxembourg, d'un Marillac, à condamner ou à réhabiliter, mais de toutes les causes proscrites, flétries par l'Eglise et la politique, Albigeois, Vaudois, Protestants, Anabaptistes, qui allaient se lever sanglants de l'échafaud et du bûcher, pour réclamer contre les sentences de leurs juges; H s'agissait des princes, des rors, des pontifes, de tous les grands acteurs qui avaient occupé la scène du monde, et qui pouvaient être dégradés par les mains de l'histoire, tîomme si ce n'était pas assez de l'humiliante égalité de

(1) Avert. sur la 2" éd.. da Dict.

la mort. Les troupes célestes elles-mêmes n'étaient point à Tabri de cette révision. ^ (i) Les faux saints, s'écriait Bayle, ne se sont pas moins multipliés que les faux nobles. Il faudrait que le clergé nommât des commissaires aussi rigides que Boisseau » pour examiner les titres ^t les lettres de sainteté. »

Avec de pareils instincts, la critique, si impartiale qu'elle soit, est exposée à des témérités inévitables. Quand on veut tout savoir, tout creuser, tout analyser, on court risque de découvrir bien des misères. Bayle incline trop volontiers vers ce côté indiscret et médisant; il est souvent irrévérencieux pour dés noms qu'il eût dft respecter. Mais est-ce à dire pour cela que son Diction^naire soit, comme l'a prétendu le P. Le Fèvre, un recueil delibellesdiflamatoiresin-folio? Non. Bayle, même avec ses abus de critique, est encore plus équitable que la plupart des historiens du XVII^ siècle, surtout quand il arrive aux temps modernes. Un philosophe écossais, connu par sa modération et sa bonne foi, Dugald Stewart lui rend ce témoignage : « (2) De toutes les leçons dé scepticisme données par Bayle, aucune n'est plus pré-<cieuse,surtoutdans des temps de révolution, comme ceux où nous vivons, que celle qui est relative aux portraits biographiques des personnes distinguées tracés par leurs adversaires théologiques ou politiques. » Seulement , il s'est permis trop souvent des libertés de récit que réprouvent la gravité de Fhistoire et la morale, plus res*pectable encore que la vérité.

(1) Dict. b»t. etcrit., art. Jean deLaunoi.

(2) Dagald Stewart , Hist. de la philof»

Antiquité sacrée.

Le premier monumeat de la tradition que Bayle trou* vât en face de lui était l'Ecriture -Sainte. Toute critique, toute innovation en pareille matière, était pleine de périls. Dès les premiers siècles de l'Eglise, saint Jérôme lui-même, annonçant l'intention de travailler à une non-* velle version de la Bible, avait alarmé un moment toute la chrétienté. Quelques années avant la publication du Dictionnaire, un prêtre de l'Oratoire, le P. Simon, esprit inquiet et curieux , s'était permis de publier une histoire critique de l'Ancien et du Nouveau Testament. L'ouvrage, interdit en France, avait attiré sur son auteur les foudres d'Arnauld et de Bossuet. Malgré son désir bien arrêté de contester toute espèce de témoignages^ Bayle comprit qu'il ne pouvait mettre en doute une seule ligne de l'Ecriture sans pier Tinspiratioa divine, et sans ébranler, du même coup, les fondemeols du christianisme. « En ruinant la divinité de l'Ecriture, on renverse toute la révélation , en suite de quoi tout n'est que dispute de philosophes (1) ». Fidèle à ses habitudes de [prudence , il commence par déclarer qu'il accepte le texte sacré les yeux fermés ; il le prend comme venant des mains de Dieu. Cette déclaration une fois posée, il réclame, au nom de l'histoire, les mêmes privilèges qu'il revendiquait ailleurs au nom de la philosophie. Il s'attaque aux gloses, aux commentaires du texte, comme il s'attaquait aux preuves des dogmes,

T'' "ii ^ j ^^mr^-m^^iF^^m^

(f ) Dict. bist., art. Socin.

tout en respectant les dogmes eux-mêmes. Sa tactique ressemble à celle d'une armée, qui, n'osant assié.^er une ville sainte , se contenterait de ravager, de brûler et de piHer les environs. Il discute longuement las hypothèses des rabbins, des Pères deTEglide et des théologiens, pqur expliquer et compléter le sens du livre divin ; il s'en prend aux traditions secondaires^ venues d'une antrf^ source, et qui se confondent dans l'esprit de beaqcoyp de gens avec les récits dé l'Ancien et du Nouveau Testament, comme les super^^tition^ av^ la religion véritable^ ; il fait ressortir et blâme, avec une indignation qui n'^^( malheureusement pas toujours assez sérieuse, les témérités de Suidas, de Jos^phe, de Philon» qui ont osé se mettre en opposition avec la Bible. Hors du texte sacré, il ne voit que des contes invraisemblables ou ridicules, ce (I) Un homme (Josèphe) qui faisait profession ouverte de judaïsme, dont la foi était fondée sur la divinité de l'Ecriture,; ose raconter les choses autrement qu'il ne les lit dans la Genèse. »

Son respect pour TEcriture ne l'empêche cependant point de mettre en relief les contre-sens des traducteurs (2) , les transpositions probables des versets, les lacunes ou les contradictions apparentes du récit original. Ces inconséquences, dans Thucydide et Tacite, feraient douter de l'exactitude et de la bonne foi de l'historien ; mais sur l'Ecriture, un tel soupçon serait injurieux. Le désordre même de la narration prouve qu'une main humaine ne Fa point composée. Les traces

(1) Dict. hist. etcrit., art. Abimélecb.

(2) V. Dict. et hist. et trit., art. £lie.

d'inspiration sont évidentes ; on voit que cette histoire a été écrite pour être crue plutôt que pour être discutée. ^ c( De la manière que Moïse raconte la tentation , il parait bien que son intention n'a pas été que nous sussions Comment Tafl^ire s'était passée, et cela seul doit per« suader à toute personne raisonnable que la plume de Moïse a été sous la direction particulière du Saint- Esprit (1). »

Le meilleur parti est^onc de s'en rapporter aux écri* vains inspirés, et de leur dire, comme autrefois les poètea aux Muses :

Et meministis enim Divœ, et memorare potestis. Ad nosyix tenais famœ perlabitar aura (2).

Âpres cette sage déclaration , il n en continue pas moins à faire courir sa critique légère et indiscrète autour du texte sacré. Ce ne sont pas des attaques directes, mais des demi-mots , des insinuations malicieuses , des réflexions graves ou plaisantes , des comparaisons perfides, où il associe l'erreur et la vérité. S'agit-il du miracle de Jonas ? Il ne songe pas à le contester ; seulement il fait remarquer que les païens ont volé cette légende à la Bible, et ont raconté la même chose de leur Hercule, qui passa trois jours dans le ventre d'un poisson , et en sortit n'ayant perdu que les cheveux. Il ajoute que ce ne fut pas à Ninive, comme on l'a dit, mais à Joppé, que le prophète dut débarquer. Ailleurs, les merveilles du tombeau d'Ezéchiel lui inspirent une longue diatribe contre Timperlinence des conteurs et la crédulité du

(1) Nouv. de la rép. des lett., jaUl. 1686, art. 6>

(2) Dict., art. Eve.

genre humaiD ; et cet ennemi des contes ridicules s'amuse à ramasser tout ce qu'on a débité de plus invraisemblable et de plus absurde sur la figure du serpent, sur l'arbre de la science, sur le veau d'or, sur l'inslrument dont se servit Gain pour frapper Âbel, etc.!... Toutes ces questions oiseuses , que d^ théologiens et des rabbins pouvaient traiter avec conscience et respect, même en se trompant, deviennent entre ses mains autant de matières à plaisanterie. Il les prolonge outre mesure , pour avoir le plaisir de les mettre en pièces. Certes^ quand Bayle nous dit qu'il faut s'en rapporter au texte, et se moquer des révélations d'Antoinette Bourtignon sur le double sexe d'Adam, et des incertitudes de Tabbé Rupert sur son salut ; quand il critique Moreri qui s'autorise d!un texte mal compris de Josèphe pour affirmer que le père du genre humain était savant dans l'astrologie, il n'a pas tort. S'il eût entrepris seulement, avec toute la réserve obligée , de débarrasser le récit primitif des légendes naïves ou ridicules et des hallucinations mystiques, pour le rétablir dans sa majestueuse simplicité, son intention eût pu être louable; mais il ne s'en tient pas là. Tout en laissant intact le fond même de l'histoire, il finit par lui donner, au moyen de notes et de réflexions, une physionomie nouvelle. Le point de vue auquel il se place, n'est plus celui du chrétien discret et respectueux, mais du critique méticuleux et opiniâtre, qui, après avoir admis l'authenticité de certains faits incontestables, se réserve le droit de les apprécier à sa façon. Â l'aide de ce procédé , il tire les personnages de ce lointain merveilleux où les avait placés la

tradition antique ; il ramène à des proportions presque

bourgeoises ia vie des patriarches, des prophètes et des rois juifs ; il les juge comme des hommes de son temps, et, malgré 1 impartialité dont il se pique, ses jugements portent souvent l'empreinte de Tétourderie et de la malignité, dont on use volontiers envers des contemporains. Le souvenir des luttes et des passions du jour a laissé là son reflet; on sent trop que la Bible porte la peine de la révocation de l'édit de Nantes. « Le Targum de Jérusalem raconte qu'une dispute s'éleva entre Gain et Abel au sujet de la Providence. Ce fut un mauvais commencement des disputes de religion (i). » Enfin, à ia forme grandiose et poétique du récit divin, il substitue un récit familier, moqueur, licencieux, souvent digne d'un conte ou d'un fabliau grivois. L'histoire d'Adam et d'Eve dans le paradis, celle d'Abraham, d'Agar et de Sara, d'Aaron et du veau d'or, de Judith, de Cham et de Noé, sont racontées avec une liberté de plume qui était à la fois une nouveauté et un scandale.

Ces témérités devaient exciter un nouvel orage contre l'auteur; il éclata enfin quand parut l'article du roi David. Il y aurait toute une longue histoire à faire sur ce fameux article, sur les avis, les jugements, les corrections, les subterfuges, les réfutations, dont il fut l'objet. Bayle , cédant aux remontrances du consistoire de Rotterdam (2) , promit de le supprimer en partie dans

(1)Dict., art. Abel.

(2) ce M. Bayle réformera entièrement Tarticle de David, de manière que les bonnes âmes ne pourront plus être scandalisées, coriime il Pa promis ; et pour cela , il se conformera à ce que l'Ecriture-Samte nous dit de ce grand prophète. Il doit même en faire l'apologie.» (Âct. du consist. de Rotterdam contre le Dict. crit.)

la seconde édition; mais le public s'enléta de son côté, et refusa de s'abonner au Dictionnaire si l'article incriminé ne s'y trouvait tout entier. Les libraires le firent imprimer à part ; des milliers d'exemplaires furent répandus dans toute l'Europe. L'auteur laissait faire , protestant qu'on agissait sans son aveu ; en même temps, il ne négligeait aucune occasion de vanter les premières éditions en général , comme exprioiant plus fi&èlement la véritable pensée de l'écrivain. Il introduisait furtivement, en les rattachant à des noms moins éclatants, une partie des hardiesses condamnées dans le premier article. Cette ruse est facile à saisir à chaque page du Dictionnaire. C'est ainsi qu'il renvoie à Tarticle Guillemette l'histoire de la belle Sunamite ; qu'ailleurs il rend aux marcionites, aux pauliciens et autres hérétiques, les arguments enlevés aux manichéens. On comprend l'irritation que devaient éprouver Jurieu et les autres ennemis de Bayle contre un adversaire insaisissable, toujours prêt à se soumettre, pour recommencer le lendemain. Même après les corrections, l'article de David conservait un ton dlronie agressive qui en faisait presque un pamphlet. Bayle avait dû supprimer un certain nombre de ré«- Qexions telles que celle-ci : a (1) Finissons par dire que l'histoire du roi David peut rassurer plusieurs têtes couronnées contre les alarmes que les .casuistes sévères pourraient leur donner, en soutenant qu'il est presque impossible qu'un roi se sauve. » Mais il laissait encore plus d^une malice , cachée à l'ombre des restrictions et des parenthèses, dans ces longues remarques, qui ne

(1) Dict., art. David, l'^édit.

semblent souvent placées à la suite du texte que pour lui donner un démenti. «David était, disait-il, un soleil de sainteté dans TËglise ; mais ce soleil avait eu ses taches. » Et il s'arrêtait à les compter avec tant d'opiniâtreté, qu'il finissait par amoindrir et dégrader la noble figure du roi-prophète. Les protestations édifiantes par lesquelles il désavouait son premier article avaient tout l'air d'une raillerie mal dissimulée. « 11 se rendait aux observations de personnes pieuses , et beaucoup plus éclairées que lui sur cette matière. »

Le roi David trouva de zélés défenseurs parmi les catholiques et les protestants. Une réfutation parut aussitôt sous le titre de David vengé (1) ; mais le coup était porté : Bayle venait de jeter à la discussion un nom jusqu'alors vénéré, autour duquel allaient se livrer de nouveaux combats. Quelques années plus tard, le souvenir de cette polémique inspirait à je ne sais quel auteur anglais un mauvais pamphlet traduit par d'Holbach (â), et à Voltaire son poème burlesque de Saûl.

En somme, cette première tentative de Bayle sur l'Écriture méritait de graves reproches. Au point de vue scientifique , elle était nécessairement très incomplète. Obligée de s'arrêter devant un texte inattaquable, réduite à se dissimuler le plus souvent sous forme de réticence ou d'insinuation malicieuse, sa critique manquait de franchise et de netteté , deux qualités indispensables à toute étude sérieuse. D'un autre côté, celle manière nouvelle déjuger et de présenter les faits

(1) V. aussi Exam. da scept. mod., par Grouzas.

(2) David, oa l'homme selon le cœur de Dieu.

n'était pas seulement une inconvenance , mais souvent une injustice et une atteinte à la vérité. Bayle, qui se glorifiait d'être impartial, eût dû se rappeler que le respect est une partie de l'équité , même en histoire. Au point de vue religieux, le péril était grand; Bossuet l'avait entrevu lorsqu'il condamnait l'entreprise du P. Simon , et s'efforçait de placer les personnages de la Bible à l'abri de la discussion. Quelques erreurs relevées çà et là dans Suidas et dans Josèphe ne rachetaient pas le trouble jeté dans les consciences par ces doutes semés autour de la tradition véritable. Bayle s'était arrêté, il est vrai , sur la limite du texte , sans oser la franchir ; mais il avait signalé les endroits faibles ; là comme ailleurs il avait planté les échelles , et indiquait à d'autres les moyens d'emporter la place. Cette ironie, encore discrête et modérée, qui s'attaquait aux plus grands noms de l'Écriture, frayait la voie aux parodies sacrilèges du Dictionnaire philosophique.

Antiquité profane.

Hors des livres saints, la critique de Bayle n'offre plus les mêmes dangers et n'est plus arrêtée par les mêmes scrupules; elle se débarrasse des subterfuges et des demi-mots, et, en devenant plus franche, devient auss plus féconde.

Les auteurs profanes eux-mêmes^ avaient profité du respect général qui s'attachait à la tradition. Les récits d'Hérodote, de Plutarque et de Tite-Live, étaient acceptés presque sans contrôle par la plupart des historiens,

imités, embellis» etparrois même appliqués d'une manière assez étrange aux faits de Thisloire moderne. Le monde ancien apparaissait enveloppé de celte majesté solennelle, mais un peu factice» que Téloignement et les traditions de Técole contribuaient à maintenir. Les grands hommes de Sparte, d'Athènes et de Rome, étaient encore aux yeux de bien des gens de véritables héros de théâtre. Nous ne prétendons pas, à coup sûr, contester à ce XVU* siècle , qu'on accusait naguère de paganisme, la connaissance profonde de l'antiquité; mais il la comprend en poète et en artiste plutôt qu'en critique. Bossuet a peint avec des traits pleins de force et de vérité la vieille société Égyptienne et les républiques plus jeunes d'Athènes et de Rome ; mais ce sont là de grands tableaux faits pour figurer dans une histoire épique, comme les fresques de Raphaël sur les murs du Vatican. D'ailleurs, ces vues profondes jetées en passant sur l'antiquité sont une intuition du génie plutôt que le résultat de la méthode et de la critique.

Au temps de Bayle, le principe de contradiction, appliqué à l'histoire comme à la philosophie, devient le signal d'une révolution importante dans l'étude et l'interprétation du passé. L'idée n'était pas nouvelle, il est vrai : au XVP siècle déjà des luttes mémorables s'étaient enr gagées autour des principaux monuments de l'antiquité. Budé, Henri Estienne, Scaliger, Juste Lipse, déployaient dans les querelles d'érudition toute laudace et la passion qu'on apportait alors aux questions politiques et religieuses. Au XVIP siècle, on étudie l'antiquité pour y chercher, des modèles plutôt que des matières à discus-

sioD. La critique compte encore dHQastres re présent taats, tels que Saumaise, Ménage^Vaugelas, etc.; mais, quoique les érudils d'alors aient conservé l'aigreur et l'orgueil de leurs devanciers, la science a perdu ce caractère remuant et novateur qu'elle avait au siècle précédent. On peut appliquer à Louis XIV le mot de Tacite sur Auguste à propos de l'éloquence : il a tout pacifié , ml^l^ l'érudition. Cependant quelques savants enfermés dans leur cabinet, Guy Patin , Samuel Sorbiëre, Tabbé Foucber, etc. • . , continuent à porter dans l'étude du passé un esprit de liberté qui semble en contradiction avec les mœurs et les idées de la société. Un redoutable disputeur de Sorbonne, la terreur du curé de Saint-Eustache et de tous les saints suspects, et l'un des premiers partisans du mariage civil, Jean de Launoi, écrivait sa dissertation De auctoritate negantis argumenti(l)^ contre les historiens sacrés et profanes. Un jésuite célèbre par ses excentricités et sa science , le père Hardouin, enveloppait dans un doute universel les médailles et les histoires des anciens. De l'autre côté du Rhin , d'intrépides chercheurs, poursuivant l'œuvre du XVI* siècle, se hasardaient sur la route que Niebuhr devait illustrer un siècle plus tard. Vossius composait sa critique générale des historiens grecs et latins ; Gronovius rejetait comme fabuleuses Thistoire de Romulus et de Rémus et les lé- . gendes héroïques de Tite-Live ; enfin l'auteur de la BiblioUièque choisie, le savant et pesant Leclerc, exposait dans son De arte critica les principes de cet art délicat

(l)Bayle invoque lui-même très souvent, dans la discussion des faits , raalorité de V argument négatif. (V. notammenl l*article sur la papeise Jeanne.)

et redoutable, qui allait devenir une des forces les plus actives de Tespril moderne. Mais jusque alors ces travaux, isolés, connus seulement des érudils, n*avaient point la valeur d'une grande manireslation. La première impulsion vraiment efficace donnée à la critique partit du Dictionnaire.

Si Bayle mérite une place à part entre les savants antérieurs ou contemporains, ce n'est à vrai dire ni par la nature des recherches , ni par la nouveauté de la méthode 9 ni par l'étendue de la science , mais par la manière dont il l'emploie, et par la forme dont il sait la revêtir. Pour lui, elle n'est plus seulement un passe-temps et un exercice, mais une arme (1) ; il lui donne des ailes, et la jette comme un puissant auxiliaire au milieu de la lutte des partis. Tout en réfutant Hérodote, il songe au père Maimbourg et à ces messieurs de l'Église Romaine, qui prétendent trouver une base solide dans la tradition. La critique, cette chose si savante et si consciencieuse , mais souvent si lourde et si monotone aux mains des Scaliger et des Lambin , devient entre les siennes vive, alerte, amusante. Elle tourne trop souvent sans doute à l'ironie et à Tépigramme , elle abuse de l'allusion , elle a des caprices de curiosité et des prédilections inexplicables ; elle effleure à peine les grands objets, el s'arrête un temps infini sur les détails oiseux ; elle s'abandonne volontiers aux histoires scandaleuses, aux commérages d'érudition , aux digressions et aux parenthèses; elle dégénère parfois en compilation inco-

(1) Henri Estienne ayaît déjà tenté la même chose dans sonApo* Jogie d'Hérodote.

hérente et désordonnée ou en taquinerie pointilleuse. Bayle n'ignorait pas ces défauts : ils étaient chez lui presque prémédités, «c Le (1) mélange de plusieurs formes, un peu de bigarrure, pas tant d'uniformité, sont assez mon fait. » Cette variété infinie de matières, cette forme pittoresque et capricieuse , ce ton agressif et moqueur, étaient une amorce pour le public : par là il séduisait un certain nombre d'esprits frivoles et délicats, que l'austérité de l'érudition aurait peut-être rebutés, a Nous sommes dans un siècle , disait-il , où on lit bien plus pour se divertir que pour devenir savant (2).» Décider ce siècle à prendre un peu de science en s*amusant, c'était déjà un grand résultat à ses yeux. Du reste, les amateurs d'érudition exacte et sérieuse trouvaient là aussi leur part.

Sous cette légèreté apparente se cachent des qualités solides, une lecture immense, une mémoire prodigieuse, une connaissance variée de l'antiquité. Bayle a sinon lu, du moins parcouru , feuilleté avec le coup d'œil du critique, la plupart des écrivains d'Athènes et de Rome, les narrateurs comme Hérodote et Plutarque , les historiens politiques et philosophes comme Thucydide, Polybe ou Tacite; les compilateurs comme Athénée, Yarron, Pline l'Ancien ; les géographes comme Strabon et Solin. Joignez à cela une revue générale des commentateurs et des traducteurs modernes, Scaliger, Juste Lipse, Gasaubon, Vossius, La Mothe le Yayer, Guy Patin, Huet, le P. Hardouin, tour à tour mis à contribution, cités ,

(1) Disc. conc. le proj. d'an Dict.

(2) Suite dea Béfl. sur le prêt. jag. du public.

discutés, censurés. Nul doute qu'il n'y ait au milieu de ces recherches beaucoup de science de seconde main, et par suite d'assertions téméraires, d'erreurs capitales. Pourtant sa critique se distingue par une précision de détails qui va quelquefois jusqu'à la minutie (1), par un amour de l'exactitude qu'on a trop souvent méconnu dans Bayle, à force de ne voir en lui qu'un éditeur d'histoires suspectes et de mensonges divertissants. Ces scrupules perpétuels sur la valeur des tex^tes , ces longues citations grecques ou latines , ces discussions chronologiques et géographiques, par dessus lesquelles sautait Saint-Evremond , attestent le travail d'un esprit curieux, qui conserve le goût du solide même au milieu des frivolités. C'est ainsi que le Dictionnaire a pu devenir une œuvre à la fois amusante et sérieuse , une mine inépuisable pour la polémique de circonstance comme pour la science pacifique et désintéressée , la bible du scepticisme et le manuel des érudits. C'est ainsi qu'après avoir obtenu ce succès de vogue que donne la passion des partis , il a conservé , même de nos jours, un rang honorable parmi les livres que l'on consulte encore avec fruit, et dont on profite souvent, tout en les traitant fort mal.

En histoire comme en philosophie , Bayle continue son rôle de questionneur fâcheux. Il voyage à travers les siècles, fouillant, compulsant, mettant aux prises les traditions comme les systèmes. Vrai limier de critique,

(1) «J'ai bien prévu que le minutissimarum rerum minutissi-mus sciscitator ne me serait pas épargné.» (Disc, sur le plaD d'un Dict.)

il suit à la piste les erreurs et les contradictions ; il s'inquiète moins de ce qui est que de ce qui n'est pas. Son pyrrhonisme s'attaque d'abord aux citations tronquées» aux traductions intidèies, aux compilations maladroites. Il recommande sans cesse de remonter aux sources originales, de ne point changer ni embellir les anciens, fiineste habitude trop répandue au XVIl'' siècle, entretenue encore au XViil'' par une fausse idée d'élégance et de noblesse, et abandonnée enfin de nos jours. Les textes une fois rétablis, il faut les étudier, les comparer. Au terme de cette critique, textes et commentaires finissent souvent par fondre entre ses mains. La seule conclusion à laquelle on arrive, c'est que Scaliger n'a pas compris , que Yossius a mal lu , que La Mothe le Yayer s'est trompé , que Moreri a copié jus* qu'aux fautes d'impression, qu'Hérodote n'a pas dit vrai et que Plutarque s'est contredit. « (1) Hérodote nous débite là un conte ridicule, mais qu'il fallait laisser tel.» Et ailleurs: <c Plutarque se rendait tellement maitre de certains faits, qu'il les tournait et les appliquait tantôt d'une façon, tantôt de l'autre. »

Sans arriver aux exagérations ridicules du P. Hardouin, Bayle n'attache qu'une médiocre confiance aux écrivains d'Athènes et de Rome. E)n générai , ils ont trop d'imagination ; ils sontpoètes et orateurs plutôt que critiques, mauvais géographes et détestables chronologistes. Pline l'Ancien se trompe grossièrement sur la position de l'ile de Lemnos ; Plutarque commet un lourd anachro*

(1) Dict. hÎ8t. etcril., art. Pbéron.

nisme à propos de la reine Tanaquil ; Tite-Live nous dit que les Romains du temps d'Alexandre n'entendirent jamais parler de lui de son vivant, et plus basil ajoute qu'ils songeaient à lui opposer PapiriusCursor(i ). Aucun d'eux n'a réussi à fixer d'une manière précise l'époque où vécut Lycurgue. Tout ce qu'on a dit sur ce sujet est si contradictoire et si obscur, qu'il est impossible d'en rien tirer. Les légendes héroïques de la Grèce ne sont qu'un long tissu de fables invraisemblables (2); c'est une carrière où chacun s'est lancé à sa fantaisie, sans s'inquiéter de ce qu'avait dit son voisin. L'histoire des premiers rois de Rome est tout aussi problématique. « (3) S'il n'y avait eu des annalistes à Rome, long-temps avant que l'on n'y enseignât la rhétorique, je croirais que l'on aurait converti en relations histopiques les déclamations, que les sophistes faisaient faire à leurs écoliers. Que sait-on si la plupart des anciennes fables ne doivent pas leur origiûe à quelque coutume de faire louer les anciens héros le jour de leur fête, et de faire conserver les pièces qui seraient les meilleures ?... N'est-ce pas ce qui est arrivé, par exemple, pour les vies des saints insérées dans le Martyrologe? » Bayle jetait là en passant, sans y attacher une grande valeur et sous forme dubitative, une idée dont la critique devait s'emparer plus tard : l'importance des chants funèbres ou chants des clients dans la

(1) La critique de Bayle n'est pa3 exacte : Tile-Live"dit sealement que Papirius Cursor eût été capable de tenir léte à Alexandre s'il eût tenté de passer en Italie. L'erreur vient d'une faute d'impression , destinarant au lieu de dettinant, (Tile^Live, liv. 9, ch. 16.)

(2) V. art. Achille, Jason , Hélène, etc.

(3) V. Dict« bist, et crit., art. Valérius.

formation des premières annales romaines est un fait généralement admis aujourd'hui.

Le scepticisme historique de Bayle ne s'attaque pas seulement aux textes et aux faits, mais aux personnages de l'antiquité. Déjà nous avons montré plus haut, en parlant de la Bible, comment, sans toucher au fond même de l'histoire, il finissait par amoindrir la grande image des prophètes et des rois juifs. Les héros grecs ou romains subissent la même transformation; il se plait à les faire descendre de ce piédestal où les avait placés l'admiration des siècles, où les maintenaient encore les traditions de l'école, elles ramène sur le terrain commun de l'humanité. En philosophie , il nous a montré dans tout système la contre-partie , la guerre éternelle de la thèse et de V antithèse , comme eût dit ^nesidème ; en histoire , il nous fait voir le revers de toutes les réputations. Alexandre et César passent tour à tour sous ce jeu de bascule diussi terrible pour la gloire des grands hommes que pour l'infaillibilité des docteurs de l'Eglise et derÉcole(l).

La perspective historique se trouve ainsi déplacée, ou du moins profondément modifiée. La vérité y gagne sous certains rapports. C'est une manière de restituer l'image de l'homme trop souvent obscurcie par l'apothéose du héros. Mais il y a là aussi un danger, auquel Bayle n'a pas toujours échappé. En faisant passer les personnages du monde idéal de l'imagination dans le monde réel de la prose et de l'analyse, il exagère souvent en sens contraire : il les rapetisse outre mesure.

(1) y. Dict. hist.et crit.» art. Alexandre et César.

Porfoisméme, il ne les comprend pas, faute de les placer dans leur véritable jour, au milieu de la société où ils ont vécu. Achille lui Tait l'eflet d un enfant qui pleure pour sa poupée , et d'un brutal qui n'a pas la moindre idée de l'héroïsme (1). La critique du XVllP siècle péchera souvent par cet excès de bon sens étroit et incrédule. Victime de ses préjugés philosophiques, entraînée par Tesprit de moquerie et d'irrévérence envers tout ce qui tient au passé, elle manquera d'imagination et de simplicité, deux qualités sans lesquelles il est impossible de bien comprendre les anciens, même historiquement.

Si imparfaite et si exagérée qu'elle soit dans quelques parties, cette épreuve à laquelle Bayle soumettait l'antiquité n'en a pas moins son importance. Par l'espri comme par la date, elle se rattache à la fameuse croisade de Perrault et de La Motte, dont l'auteur du Dictionnaire seml^e partager quelquefois les idées. En même temps elle marque Tapparition d'un système nouveau dans l'étude des anciens, les premiers eiïorts de ce qu'on pourrait appeler le réalisme historique contre les traditions héroïques et merveilleuses. La poésie s'éteint, l'âge de l'analyse et de la critique arrive , les dieux de l'histoire s'en vont !

Temps modernes.

C'est surtout dans l'étude des temps modernes qu'éclatent la nouveauté et l'audace de cette critique. Là, Bayle ne trouvait plus seulement en face de lui les tra-

(1) V. Dict., art. Achille.

ditions de l'école, mais les susceptibilités nationales, les haines de sectes et de partis, les mensonges entretenus par la politique comme indispensables au salut de l'Eglise ou de l'Etat. Là l'indépendance pouvait souvent passer pour une révolte, la vérité pour une offense, la justice pour une trahison.

 l'époque où parait le Dictionnaire, l'histoire de France proprement dite est encore peu avancée. Sur ce point comme sur tant d'autres, le XVP siècle avait porté son esprit curieux et novateur. Tandis que Ronsard, fidèle aux traditions des grandes chroniques de France, célébrait la légende de Francus et ajoutait libéralement une douzaine de siècles aux origines de la monarchie, Du Haillan contestait le passage du Rhin par Pharamond, l'institution de la loi salique et la création des douze pairs de C4harlemagne. Etienne PasquieretDu Tillet s'engageaient dans la même voie, au grand scandale des hommes prudents, qui voyaient là une atteinte à la gloire nationale. Malheureusement, ces premières tentatives devaient être bientôt démenties et gâtées par une maladroite imitation de l'antiquité. L'âge suivant, plus réservé, avait abandonné ces questions périlleuses et irritantes. La royauté, qui ne permettait autour d'elle aucune discussion dans le présent, qui avait supprimé les Etals-Généraux et fait taire les Parlements, eût-elle souflert davantage qu'on la discutât dans le passé ?

Cependant, à la fin du XVI^ siècle, un vague sentiment de doute et de curiosité semble ramener les esprits vers les origines de notre histoire. Bayle assiste à la naissance de ce mouvement ; il ne vécut pas assez pour y prendre part , mais il le pressent et le seconde en

éveillant le goût de la discussion sur toute espèce de matières, et eu contribuaut peut-être plus que personne à ruiner Vidolâtrie du passé. Il a lu les deux dissertations du P. Daniel sur Tbistoire de France, et il applaudit à ces progrès du pyrrbonisme, quivas'étendant tous les jours, et qui commence à soulever d*une main timide encore le secret de nos origines. Éloigné delà capitale, desbibliolbèques, manquant de livres, de documents originaux, il n*a que des connaissances très bornées sur cette première partie de notre histoire. Les vieux chroniqueurs, comme Grégoire de Tours, Frédegaire, Aymoin, Roricon, le Religieux de Saint-Denis, Villehardouin, Joinville, Froissart, lui sont moins familiers que Valère-Maxime, Aulu-Gelle, Pausaniasou Athénée ; à peine les a-t-il feuilletés en courant. Le plus souvent, il se contente de les citer d'après Du Pleix, Etienne Pasquier, Mézeray ou Valois; mais le choix de ses citations, mais les jugements qu'il porte sur les historiens modernes, indiquent assez la tendance générale de sa critique. Il prend le parti de Paul-Emile contre ceux qui lui reprochent de n'avoir rien dit de la sainte Ampoule, et il croit que sa jalousie dllalien n'est pas la seule cause qui Tait empêché d'en parler. Il félicite Du Haillan a d'avoir eu le courage de réfuter plusieurs traditions qu'un %èle indiscret pour la gloire de la France avait fomentées, et de parler librement sur les matières délicates, comme , par exemple , sur ce qui concerne la Pucelle d'Orléans (1). » Peu soucieux de ménager Ta-

(1) Dict. hîst. etcrit., art. DuHaiUan. Bayle lait allnsioa & des calomnies absurdes rapportées par Du Haillao, répétées par Ga-

l aL

moor-propre national, il ne craint pas d'enlever soixante ans d'ancienneté à la monarchie ; il soupçonne que l'hisloire des premiers rois francs pourrait bien ressembler à celle des rois de Rome ; il doute que Pharamond ait jamais existé ; il ne respecte guère plus le berceau du roi Clovis que celui du roi David ; il s'égaie aux dépens de la reine Basine, de Childéric^ et se mo* que du zèle monarchique du P. Lecointe et du P. Garasse, qui avaient déployé toutes les forces de leur éloquence pour réfuter Pasquier au sujet des mauvais bruit» répandus sur la naissance du premier roi très chrétien (1). Certes, nous ne prétendons pas donner ces doutes et ces objections, jetés en passant, comme une œuvre de critique bien profonde. L'histoire de la reine Basine et les réflexions qui l'accompagnenf ressemblent trop à un conte de Brantôme ; la discussion grammaticale sur un texte de Grégoire de Tours, où il s'agit de savoir si l'on doit lire viriliorem ou utiliorem en parlant de ChildériCy est une malice indécente plutôt qu'une étude sérieuse. Nous avons voulu seulement signaler l'esprit général qui préside à ces recherches, même superficielles, le ton de liberté qu'il apporte à discuter des traditions respectées , les encouragements qu'il donne à tous ceux qui seraient tentés de les ébranler ou de tes démentir. Du reste, pour lui, l'intérêt de T histoire moderne n'est pas de ce côté ; les questions de races et de

hriél Naudé, et au service desquelles Voltaire devait déshonorer sa plume un siècle plus tard. Heureusement, la critique historique a d'autres titres à invoquer. Mieux éclairée depuis, elle s^est trouvée d'accord avec la tradition populaire sur cette sainte jeune fille, la gloire la plus puce de notre France.

(1) y. Dict. hist. et crit., art. Basine.

dynasties, si débattues depuis , le préoccupent peu ; le moyen âge féodal est un monde inconnu, où il ne tente point de s'aventurer.

Les querelles religieuses Tattirent avant tout ; aussi les articles relatifs aux papes , aux théologiens , aux schismatiques ou aux orthodoxes célèbres, composent-ils à eux seuls un bon tiers du Dictionnaire. Là, Bayle trouve dans l'histoire non plus seulement une matière d'étude et de discussion , mais une occasion de plaidoyer, un enseignement moral à T usage des princes et des peuples (1); là, il rencontre dans le passé les mêmes partis qui se déchirent autour de lui , et il entreprend de leur appliquer malgré eux cette loi de justice et d'égalité qu'il s'efforçait vainement de faire prévaloir dans la société. C'est ce qui donne à sa critique un caractère particulier d'indépendance, qu'on chercherait vainement chez la plupart des historiens contemporains.

Jusque alors, en effet, l'histoire des guerres religieuses n'a été le plus souvent qu'une vengeance prolongée des

(1) u Ceux qui gouvernent devraient se faire dire tous les jours : Ne tourmentez personne sur ses idées de religion, et n'étendez pas le droit du glaive sur la conscience. Voyez ce que Charles IX et son successeur y gagnèrent: c'est un miracle que Ja monarchie française n'ait pas péri par leur catholicité.

ce Ceux qiii conduisent les affaires ecclésiastiques sont la seconde espèce de gens.qui doivent méditer profondément sur les désordres du X VP siècle. On leur parle de tolérance, ils croient entendre le plus affreux et le plus monstrueux de tous les dogmes. Vous ne voulez pas, peut-on leur dire , que cette secte prie Dieu à sa mode et qu'elle prêche ses sentiments; mais prenez garde, si Ton en vient aux épées tirées, qu'au lieu d'écrire contre vos dogmes elle ne renverse vos temples et ne mette vos propres personnes en danger!

a Enfin , que ces théologiens remuants qui prennent tant de plaisir à innover jettent continuellement la vue sar nos guerres sacrées. D •

vainqueurs ou une malédiction des vaincus. Les catholiques, après avoir exterminé les sectes dissidentes, brûlé leurs livres, détruit leurs autels, avaient complété l'œuvre en flétrissant leur mémoire. Les protestants, héritiers des malheurs et des rancunes du passé, avaient accueilli et propagé contre rÊglise romaine , contre ses papes , ses saints , ses martyrs , les calomnies les plus absurdes et les plus atroces. Juifs et mahométans étaient d'un commun accord mis hors la loi, en histoire con^me en politique. Ces traditions hostiles, qui se perpétuaient de père en fils, étaient le plus grand obstacle à la réconciliation des partis. Quand Bayle vient se poser sur un terrain neutre pour discuter et contrôler toutes ces légendes, quand il réclame Végalité de toutes les causes devant Thistoire, ce n'est pas seulement au nom de la vérité. La vérité! il y croit trop peu pour y attacher tant de prix. Il assigne à sa critique un but plus pratique, plus immédiat : il veut la faire servir au triomphe de la tolérance.

En rattachant ainsi Tétude de l'histoire à la question politique et religieuse , Bayle se trouvait naturellement ramené aux idées qu'il défendait dans les Pensées sur les comètes et dans le Commentaire philosophique. L'indifférence sera, selon lui, la première vertu de l'historien. Pourquoi Florimondde Rémond et Dupleix, pourquoi d'Aubigné et Duplessis-Mornai , ont-ils raconté tant de mensonges (1) ? C'est qu'ils étaient, ceux-là trop bons catholiques, ceux-ci trop bons protestants. Le zèle gâte toufr, en histoire comme en politique. Pour être

(1) Dicté hist. et crit., art. Florlmond de Rémond.

équitable envers les partis » il faut ne croire à aucun et se moquer un peu de tous. Tel est en effet le genre de justice qu*il leur rend le plus souvent.

Bayle confond ici deux choses profondément distinctes: rindifférence et l'impartialité. Il ne suppose pas que Tamourseuldu vraipuisse sullire à l'historien, comme la passion du beau à Tartiste, ou celle du juste à l'homme de bien. En présence de tant de mensonges accrédités par le zèle politique ou religieux , répétés gravement sur tous les ions par les gens sérieux et convaincus , il conclut que le meilleur gage d'indépendance et de justice pour l'écrivain sera la tiédeur et Tmcrédulité. Tout ce qui ressemble à l'afTirmalion lui parait trop absolu ou trop asservissent . Aussi s'arrélera-t-il presque toujours sur la limite du Que saisje? du Peut-être; mais du moins son sceplicisaie profite également à tout le monde j à Mahomet comme à Luther, aux Yaudois comme aux Jésuites. En celù réside son impartialité.

Dans ce travail de révison , Bayle ne se contente pas de révoquer en doute les traditions fausses et exagérées; il entreprend encore de nous expliquer comment elles s'organisent et se perpétuent à travers les siècles. Précédemment^ nous l'avons vu suivre à la piste les erreurs et les contradictions des savants , en passant de Moréri à Vossius, de Scaliger à Aulu-Gelle et à Plutarque. Ici, de même, il remonte a Torigine des calomnies ; il en suit la trace à travers les historiens catholiques et protestants ; il touche du doigt la source trompeuse à laquelle sont venus puiser Yarillas , Maimbourg et Jurieu. Ce terrible chercheur nous livre le secret des partis comme il nous a livré celui des écoles; il s'amuse

à percer à jour leurs expédients, à nous montrer les ressbrls cachés qui mettent en branle tant de mensonges. «Un des aphorismes de la politique ecclésiastique est de trouver toujours quelque marque de la colère divine dans la mort des hérétiques (1) »

• Quelques uns ont dit de Luther qu'il mourut de mort subite , d'autres qu'il se tua lui-même , d'autres que le diable l'étrangla , d'autres que son cadavre était si puant qu'on fut contraint de le laisser en chemin (2). » Un autre aphorisme de la même politique, c'est de représenter ses adversaires sous les couleurs les plus odieuses, de déshonorer leur naissance ou leur famille : témoin les mensonges de Bolsec contre Calvin, et du P. Garasse contre Luther.

Bayle ne récrimine pas, ne s'emporte pas contre ceux qui emploient de pareils moyens; il se contente de les dénoncer et d'en rire, il accueille d'un air moqueur et incrédule toutes ces monstruosités historiques qu'on se renvoie des deux côtés comme un défi; il signale les maladresses et les bévues contenues dans ces libelles a où l'on n'a pas même observé les règles de Vart de médire (3)«; et, après en avoir démontré l'absurdité, il demande qu'on cesse de se calomnier sur la cendre des morts, en attendant qu'on puisse se rendre justice entre vivants.

Lui-même commence par joindre l'exemple au précepte. Dans le Commentaire philosophique , il réclamait, au nom de la tolérance , une place même pour les juifs

(1) Dict. hist. et crit., art. Lubietnieski.

(2) ïbid.y art. Luther.

(3) Ibid.

et les mabomélans au sein de la société civile ; cette place, que les préjugés leur refusent, il la leur fait en histoire. Quelque Turcs que soient les gens, il pense qu'on est tenu de respecter la vérité à leur égard (i). Il se moque des contes ridicules répandus sur Mahomet, des miracles absurdes qu'on s*est plu à lui attribuer, des calomnies contre le Koran, qu'on n'a pas lu, de l'histoire du serviteur enseveli dans un puits et de la colombe qui venait becqueter l'oreille du prophète. Celuici n'est à ses yeux ni un ministre du diable, ni un Aolecbrist, comme le répétaient encore la plupart des écrivains religieux , mais tout simplement un politique, un imposteur habile, qui a su exploiter l'ignorance et le fanatisme de ses prosélytes au profit de son ambition. La manière dont il a étendu sa religion par le fer est sans doute atroce; mais les rois francs en Germanie, les Espagnols dans le Nouveau-Monde, ont-ils employé d'autres moyens ? Les dragons de Louis XIV ne ressemblentils pas aux soldats d'Omar et d'Âbu-Bekr? a Avouons la dette ! )> s'écrie Bayle ; et il continue d'accoupler, bon gré mal gré, dans ce parallèle, les noms et les causes les plus antipathiques (^). En somme , il est facile de voir

(1) y. Dicty art. Mahomet , Mahomet II. ce Trouvez-moi parmi les princes chrétiens des conquérants qui paissent tenir la balance contre les Saladin , les Tamerlan , les Amurat , les Bajazet, les Mahomet 11, les Soliman II !»

(2) Voltaire a sans doute puisé dans Bayle Tidée de ces comparaisons malignes entre la société musulmane et la société chré— iienfie. Le Mahomet qu'il a mis sur la scène est bien celui du Dictionnaire.

Dans les remarques de l'art. Mahomet, Bayle parle des propliè-^ ties, répandues même chez les Turcs, sur la ruine future du aiahométisme : a Une des plus célèbres est celle qui annonce qu'une famûle

que ces Turcs , si détestés encore à cette époque dans tout rOccidenl , lui inspirent peu d'aversiod. Il vante leur modération, leur équité, leur tolérance, qu'il oppose malignement aux persécutions et aux Sainl-Barthélemy des nations chrétiennes.

Bayle met une sorte d'audace et d'amour-propre à braver les préventions. Parmi les saints et les papes de l'Eglise romaine, les noms les plus odieux aux protestants sont précisément ceux auxquels il applique le plus largement le bénéfice de son incrédulité. Il n'ajoute pas plus de foi aux satires de d'Aubigné contre saint Dominique qu'à celles de Jurieu contre Sixte IV; il rejette comme un conte ridicule l'histoire de la papesse Jeanne, sur laquelle on publiait encore de gros livres au XVII* siècle , et engage ses coreligionnaires à laisser de côté cette arme usée, dans l'intérêt même de leur parti ; il fait ressortir le talent politique de Jules II et des Borgia ; il rend hommage au génie de Grégoire VII , dont OD pourra dire tout le mal possible, mais qu'on ne saurait empêcher d'avoir été un grand homme, digne de figurer à côté des Alexandre et des César (i). Il avoue bien, d'un air goguenard, que son alliance avec la comtesse Mathilde a beaucoup fait jaser le monde; mais, après avoir compulsé les témoignages de Maimbourg et de

&/ond6, avec ses compétiteurs, mettra en fuite les musulmans.» Bayle, qui n'y croit (^u reste pas, pense qu'il s'agit ici des grands-ducs de Moscovie. Cette citation est assez curieuse, si Ton songe qu'à l'époque où ces lignes étaient écrites , Pierre le Grand travaillait à Rotterdam dans les ateliers de construction, au grand étonnement de Bayle, qui ne pouvait comprendre ce travers d'esprit. » (V. sa Cor-

resp.^ LeU. à M , Rotterdam, 28 nav. 1697.)

(1) V. Dict. hisl. et cril^, art. Grégoire VII.

Duplessis-Mornai , il s'abstient de se prononcer sur un point que les rancunes pro lestantes avaient résolu depuis long-temps. Malgré son titre de réformé, il déclare hautement que le pouvoir auquel sont arrivés les papes est une œuvre plus étonnante que la vaste monarchie de V ancienne Rome, une de ces merveilles qui ne se réalisent qu'une fois dans la suite des siècles. Quelques années plus lard , dans la FV* partie de ses Réponses aux questions d'un provincial , il soutint, d'accord avec Arnauld contre Jurieu , la légitimité de la monarchie ecclésiastique , en démontrant qu'elle n'était contraire ni à l'Évangile ni aux préceptes de saint Paul. Cette demijustice rendue à l'Eglise romaine alarma sérieusement le consistoire de Rotterdam. L'auteur fut invité à ne pas réfuter légèrement ce que les théologiens protestants avaient dit de certains papes vicieux, « attendu (1), portait l'arrêt, que, s'il peut alléguer quelques conjectures pour la défense de ces papes sur certains faits, on peut lui opposer de fortes raisons pour leur condamnation, et qu'il est sans nécessité de prendre le parti des séducteurs qui ont fait tant de mal à l'Église , et de vouloir faire passer nos auteurs pour des accusateurs téméraires. » L'esprit de parti avouait naïvement ses faiblesses et ses défiances contre la vérité. La théorie du mensonge utile, de la calomnie consacrée au service de Dieu et à l'édification des âmes, était enseignée des deux côtés. Bayle n'en garda pas moins ses doutes, et continua de juger avec la même indiflérence amis et ennemis.

Déjà, dans sa réponse au P. Maimbourg, il avait tra-^

Cl) Remontrances dii consistoire.

versé celte sombre histoire des guerres religieuses au XVi'' siècle, écrite en traits de feu et de sang par d'Aubigné, grosse d'anathèmes et de colères, que les dernières persécutions avaient rallumés. Il y revient dans le Dictionnaire , plus calme , plus tolérant , plus incrédule que jamais. Il rencontre sur sa route les figures des Guise, de Henri II, de Charles IX, de Diane de Poitiers, et, malgré quelques malices jetées çà et là , il les peint sous des couleurs que l'histoire impartiale n'a pas désavouées depuis. La politique et la passion du temps exigeaient que tout sectaire zélé donnât toujours tort à ses adversaires, et raison à son parti. C'est à ce titre que Jurieu défendait le supplice de Servet, que bon nombre de catholiques justifiaient la Saint-Barthélémy. Bayle ne pousse pas si loin le dévoûment. Il a fait justice des pamphlets ridicules débités par les catholiques contre Luther et Calvin : tant que la cause est bonne, il la défend ; dès qu'elle devient mauvaise , il Tabandonne. S'agit-il du meurtre de Servet , du double mariage du landgrave de Hesse , des conversations de Luther avec le diable et de ses paroles imprudentes sur les femmes , si nolit uxorj ancillaveniaty il se met du coté de Bossuet contre Jurieu, 'de Nicole contre Claude, passant et repassant d'un camp à l'autre , comme un soldat d'aventure, qui ne reconnaît ni mot d'ordre, ni drapeau. Le XVI* siècle, qui a ouvert par le schisme l'ère de l'émancipation religieuse et philosophique, le XVI* siècle, dont il est lui-même l'élève et le continuateur, lui parait une époque abominable , auprès de laquelle le siècle présent pourrait passer pour un âge d'or. Cependant il ne

cherche pas à rejeter sur un parti ou sur un homme l'odieuse responsabilité de tous ces malheurs. II n'accuse ni Luther, ni Léon X. La faute en est à tout le monde : aux réformateurs, qui sont peut-être allés trop loin^ quoique leur but ait été louable ; aux théologiens ortbodoxes« qui ont voulu enchaîner par la force' les consciences que Dieu a faites libres ; aux princes, qui ont tiré Tépée dans une querelle où la raison seule devait décider ; aux peuples , qui se sont laissé entraîner aux exagérations et aux violences.

Cette manière de diviser les torts entre tous ne contentait personne. On comprend donc que Bayie , avec sa modération, ait passé pour un traître, pour un homme dangereux. Quand les partis sont aux prises , il leur faut des idoles à encenser et des monstres à maudire. Bayle renversait les uns et les autres. Cet homme, qui prenait un malin plaisir à glacer l'enthousiasme , à désarmer la colère, qui riait des panégyriques et des pamphlets , devait irriter profondément un monde où bouillonnaient tant de passions. Les protestants surtout le trouvaient embarrassant , avec ses indiscrétions et ses aveux, avec ses doutes perpétuels, qui impatientaient leurs haines crédules et exigeantes. Et piys, ce n'étaient pas seulement les juifs , les mahométans , les catholiques , qui avaient part aux indulgences de son scepticisme ; c'étaient encore les sociniens, les arminiens, les anabaptistes, toute cette queue de parti d'autant plus odieuse aux zélés protestants, qu'elle avait entravé et compromis un moment les progrès de la réforme. A ces malencontreux plaidoyers vint s'en joindre un , surtout.

qui devait exciter contre l'auteur une tempête comparable à celle de son article sur David : l'apologie des jésuites.

Le grand forfait reproché aux jésuites était Tassassi* oat de Henri IV. Ce bruit, accrédité par la haine, repro<* duit sous toutes les formes daQ3 les libelles qui s'impcimaient depuis plus d'un siècle, était devenu un article de foi pour tout fervent réformé ; les jansénistes euxmêmes y croyaient ou s'efforçaient d'y croire. Contester un pareil fait, c'^était blesser non seulement les convictions, mais les intérêts du protestantisme; c'était lui enlever sa meilleure arme contre un ordre puissant et détesté. Bayle pourtant n'hésita points il se mit har*^ diment à l'œuvre, revit , compulsa toutes les pièces du procès, du moins celles qui restaient encore , les accusations et les apologies échangées des deux côtés , le plaidoyer du P. Cotton , l'Ânti-Collon , la réponse à l'Anti-Cotton, etc.-.., etc...., et, après avoir mis en balance les témoignages, il fmit par conclure que les charges n'étaient pas suffisantes, et que, dès lors, le doute devait profiter aux accusés (1). Cette apologie, il est vrai , était tempérée par un certain nombre de traits médisants comme Bayle excelle à en lancer. Même lorsqu'il remplit le rôle de défenseur, il ressemble toujours un peu à ces avocats qui font de l'esprit aux dépens de leurs clients, surtout quand ces clients sont des jésuites. Après les avoir justifiés sur l'assassinat de Henri IV, sur les restrictions mentales et les distinguo^ dont on leur attribue faussement l'invention , bien qu'a-

(1) Dict. hist. etcrit., art. Mariana. — ïbid.^ art. Henri IV.

près tout ils en aient largement uséj après avoir vengé le P. CoUon lui-même , accusé d'un vilain méfait par un certain abbé Du Bois, il se demande d'où sont venues tant de calomnies; et voici sa réponse (1) : « II est arrivé aux jésuites la même chose qu'à Catilina. On Gt courir contre lui des accusations dont on n'avait nulle preuve ; mais on se fondait sur ce raisonnement général : Puisqu'il a fait telle chose, il est bien capable d'avoir fait celle-ci et celle-là.» Les jésuites durenlêtre peu flattés de la comparaison ; les protestants ne s'en montrèrent guère plus satisfaits : ces petits traits de médisance ne leur rendaient pas ce que les doutes de Ba^le leur avaient enlevé. En somme, l'enquête s'était terminée au profit de leurs ennemis. Bien des gens, qui auraient pardonné à l'auteur ses hardiesses sur David, ne lui pardonnèrent point d'avoir pu douter un instant que Bavaillac fût un disciple de Mariana. Un pasteur d'Emnerîch , M. Pécher, lui écrivit une lettre pressante pour lui exprimer la douleur et Tétonnement de ses coreligionnaires. Malgré sa renommée bien établie d'indépendance et de probité, les imputations les plus odieuses étaient mises en circulation. Les uns l'accusaient d'avoir eu peur des jésuites, ceux-ci de s'être laissé acheter par eux , ceux-là d'avoir voulu assurer, en les ménageant, un plus grand débit à son Dictionnaire. Bayle soutint de pied ferme ce nouvel assaut. Sa réponse à M. Pécher est un modèle de dignité simple et mesurée (2) : « Ceux qui savent comment j'ai parlé des jé-

(1) Dict. hist. et crit., art. Loyola.

(2) hotterdam, 10 août 1705.

suites dans ma réponse au Calvinisme de Maimbourg, et même dans mon Dictionnaire, à l'article de Loyola, peuvent être bien assurés que je ne les crains ni ne les ménage; mais il est vrai qu'un Dictionnaire historique ne doit point porter les marques d'une prévention passionnée, et je m'en suis éloigné autant que j'ai pu, tant à leur égard qu'envers tout autre sorte de sujets. Si j'ai détaillé l'assassinat de Henri 111 à la charge des domi^ nicains, c'est que je pouvais citer des pièces authentiques ; au lieu que la part que les jésuites peuvent avoir eue à l'assassinat de Henri IV par Ravaillac n a point passé les soupçons. Les actes du procès de ce miasérable ne prouvent rien contre eux; il n'y a point de documents à alléguer, et ainsi un historien n'a rien à dire, car il doit prouver ce qu'il avance. » De pareils scrupules honorent l'homme qui les a éproués, et font pardonner bien des témérités et des médisances. Si Ton rapproche de ces lignes celles qu'il écrivait onze mois plus lard (I) à , M. Desmaizeaux pour refuser d'acheter sa justification au prix d un manifeste en faveur des alliés triomphants, et au détriment de la France vaincue et humiliée, on sera forcé de reconnaître que cette indépendance n'était pas seulement au bout de sa plume, qu'il la portait aussi dans le cœur. Jusqu'au dernier jour de sa vie, il persista dans celte ligne de conduite, d'où les menaces de ses adversaires .el les sollicitations de ses amis essayèrent souvent de le faire dévier. Il refusa constamment d'imiter ces historiens de parti semblables a aux joueurs de piquet, qui ne gardent que les bonnes cartes et mettent dans

(1) 17 juin. 1706.

leur écart les mauvaises qui étaient venues (!) j> ; il déclara qu'il voulait jouer hardiment, caries sur table, au risque de mériter les éloges intéressés des jésuites, et de révolter les âmes zélées par le spectacle de sa scandaleuse modération.

Quels qu'aient été les abus, les légèretés, les inconvenances même de sa critique, sachons-lui gré du moins de cette impartialité, qui était , alors surtout, un acte de courage en même temps que d'honnêteté. Faire entendre la voix de la modération et de la justice au milieu des luttes de partis est souvent la tâche la plus ingrate. Il est bien plus facile et plus sûr de crier et de calomnier avec tout le monde ; on trouve alors des approbateurs intéressés, qui vous savent gré de vos complaisances et de vos haines, à défaut de vos talents. Qu'on se représente Baylc tiraillé en tous sens, ici par les défiances des pouvoirs civils , là par les exigences des protestants, et l'on comprendra qu'il fallait une certaine force de tête et de cœur pour résister au courant qui entraînait tant de bons esprits, pour rester seul sur un terrain neutre, au milieu des récriminations et des cris de colère qui pieuvaient des deux côtés ; pour prendre en main la défense de tant de causes proscrites, flétries, abandonnées quelquefois par les hommes sages, à ce seul titre qu'elles n'avaient pas réussi.

Kous ne prétendons pas faire ici de Bayle un champion plus héroïque qu*il ne Ta été : nous savons bien qu'il entrait dans cette impartialité beaucoup de moquerie, d'incrédulité , de manie de contredire; nous savons que

(1) Dict., art. Florimond de Rérnond.

ses justifications ne sont jamais très concluantes, que, s'il déleste les satires violentes, il ne liait pas un peu de médisance et de scandale, qui donne du piquant au récit et excite la curiosité. Mais suspendre son jugement sur des matières délicates, où la passion des partis n'admettait ni doute , ni discussion ; substituer le rire et l'ironie aux malédictions et aux calomnies atroces , n'était-ce pas déjà un progrès dans les voies de la justice et de la vérité? D'ailleurs, il est un mérite qu'on ne saurait lui contester : c'est d'avoir établi qu'on pouvait être Tadversaire d'un homme sans cesser de Tadmirer ou de l'estimer ; qu'on avait le droit d'appeler Grégoire VII un grand pape, même en n'étant pas catholique, et Ârnauid un grand esprit, quoiqu'on ne fut pas janséniste.

Nous avons essayé de reproduire, sous toutes ses faces, le scepticisme historique de Bayle; nous l'avons montré tour à tour irrévérencieux, médisant, agressif, courageux , équitable. Maintenant , si nous venons à considérer les résultats, nous reconnaîtrons que, là comme ailleurs , il ne nous a conduits à la solution d'aucun problème ; qu'il n'a éclairé d'une lumière vive et constante aucune des grandes avenues de l'histoire ancienne ou moderne. Sous ce rapport , il a moins fait que Vossius, moins que Valois, moins que le P. Daniel ; et pourtant son influence , même en histoire , est plus considérable que la leur. Pourquoi ? C^esl qu'il a plus qu'eux tous provoqué le réveil de l'esprit critique ; c'est qu'il a popularisé ce mouvement eu le rattachant, par ses exagérations mêmes , à un système général de discussion contre le passé. Qu'a-t-il voulu en somme? Etablir, déttiontrer quoi que ce fût ? Non ; mais éveiller

le goùl des recherches, mais soulever les questions, au risque de les laisser en suspens : « Je consens de bon cœur qu'on dise de moi , à cet égard, ce qui fut dit de Varron sur les matières de philosophie, qu il en avait dit assez pour en faire naître l'envie , mais non pas pour en donner la connaissance (1). » C'est ce rôle dHnitmieur qui constitue sa puissance et son originalité.

D'un autre côté, si Tidée du scepticisme historique ne lui appartient pas , si bien d'autres l'ont eue avant ou en même temps que lui, l'application qu'il en fait est encore une nouveauté. Quand le F. Hardouin s'abandonnait aux excentricités de sa Paradoxologie^ il ne cherchait dans le scepticisme qu'une occasion de triomphe pour son érudition. « Voulez vous, disait-il à un de ses amis, que je me sois levé toute ma vie à quatre heures du matin pour penser comme tout le monde? » Bayle éprouve bien une certaine jouissance à n'être pas de l'avis des autres ; il a , lui aussi , son amour-propre de contradicteur et de savant, mais il y cherche autre chose encore, un instrument de controverse religieuse, philosophique et sociale ; il en use comme fera plus tard Voltaire, avec plus d'audace et de passion, dans l'Essai sur les mœurs. Le pyrrhonisme historique n'est qu'une des flèches de son carquois. Par là, il complète sa croisade contre le passé ; il conteste la véracité de ses historiens , après avoir confondu l'infaillibilité de ses Uiéologiens et la sagesse de ses philosophes.

(I) Dissert. conc. le projet d'un Dict.

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