PORTRAIT DE BÉRANGER
Son grand feutre gris sur la tête Et son cep de vigne en main, Sans que pluie ou soleil l'arrête On le voit toujours en chemin.
En marchant, parfois il compose Les rimes d'un couplet nouveau, Et chaque rue où son nied pose Lui coûte dix coups de chapeau La gaieté préside sans cesse, A ses récits, à ses discours, Et l'amitié de la jeunesse Est le bonheur de ses vieux jour-
Déranger ne ressemblait guère au portrait que fit de lui, M. de Chateaubriand, dont voici du reste l'esquisse : « Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux annoncent le poêle ».
Plus loin, le vicomte de Chateaubriand dira : « qu'il repose avec plaisir ses yeux sur cette figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales. »
Dans une visite que je fis au chansonnier Eugène Baillet, je demandais au vieux chansonnier si accueillant, et dont la mémoire était une ressource encyclopédique pour les jeunes, quelques détails sur le portrait de l'illustre poète. Voici à peu près le portrait qu'il m'en fit et lequel correspond parfaitement à des notes que j'ai recueillies depuis, soit à la Bibliothèque nationale, ou chez les biographes de Béranger. Je donne ces souvenirs
pour compléter mon étude, quoiqu'il soit sans importance ici, de parier du physique, la vie et l'œuvre d'un écrivain sont tout :
« Le chansonnier était de taille proportionnée et d'environ cinq pieds six pouces (un peu plus de 1 m. 75;. Sa tète énorme le grandissait, il était chauve dès vingt-cinq ans. Les yeux étaient gros et à fleur de tête, leur bleu céleste, charmaient ou foudroyaient. Sa bouche surtout était remarquable par son dessin, de ses lèvres arquées partaient, à la fois le sourire de l'ironie et de la bienveillance. Son rire était enjoué. Sa voix était très belle et sonore, sa parole était intime et persuasive, le ait grand de l'entendre. » Voilà la physionomie de cette haute intelligence, quoique Bé ait dit de lui :
« Jeté sur cette boule, Laid, ohétif et souffrant. »
Il est naturel que la silhouette d'un tel homme, ayant conservé les modes d'autrefois, nouant sa cravate autour d'un grand col relevé comme au temps de sa jeunesse, vint arrêter le regard des passants, et une fois le chansonnier reconnu, il était respectueusement salué.
En tête de ce chapitre, j'ai inscrit Béranger intime. El me faut donc rentrer dans un sujet délicat : celui de ses amours. Mais que l'on se rassure, si l'idylle n'était pas d'un sentiment élevé, je n'en parlerais pas, mais au contraire, elle est un poème d dan- la vie du grand chansonnier.
Voilà comment s'exprime Savinien L^pointe (1).
« Il y avait en 1797, une bien jolie jersonne de vingt ans, qui habitait chez une parente, dans une maison de la rue Notre-Dame-de-Xazareth ; cette charmante personne avait perdu sa mère de bonne heure et ne revit jamais son père parti pour l'armée, enrôlé volontaire à la grande réquisition.
Cette personne bien élevée, instruite plus qu'on ne l'était en ce temps-là, surtout les femmes, vivait chez une vieille cousine et travaillait de l'aiguille pour suppléer à l'insuffisance d'une modique pension que lui avait transmise sa mère. Elle se nommait Mlle Judith Frère ; Judith n'était pas grande, mais de taille néanmoins moyenne. Ses yeux étaient doux et bleus, ses cheveux blonds et longs, la grâce brillait en elle, et sa voix était d'un timbre ravissant. Déranger rencontra donc là, dans cette maison, mademoiselle Frère, qu'il connaissait depuis l'âge de sept ans et dont il ne devait se séparr qu'u tombeau. »
Ensemble ils ont donc franchi la jeunesse, ensemble ils ont vécu, et ont succombé tous deux à la même maladie ; l'on raconte que Béranger s'approchant du lit de Mlle Judith, où elle reposait malade, lui prit la main avec tendresse, et lui dit ces paroles qui étaient une prophétie : — Allons, Judith, un peu de courage, partez devant, dans trois mois je vous rejoins.
(1) Mémoires sur Béranger, Savinien Lapointo, Gustave Havard Ed. 1857, Paris.
Sa vieille amie partit le 5 avril 1837, et le 16 juillet de la même année, soit trois mois et huit jours après, Béranger expirait. Ils vécurent clans une profonde affection mutuelle, pendant soixante-trois ans !
Bien des gens ont commis Terreur grossière de faire de cette compagne distinguée du Poète, la Lisette, la Margot ou la Fretillon du chansonnier. Quelle sottise !
Les Lisette, Margot, etc.. sont des caprices et fantaisies du poète rencontrés dans quelque goguette. Ce sont des péchés de jeunesse, (péchés véniels toutefois.) Seule Judith fut l'inspiratrice des chants les plus élevés de Béranger, elle cherchait même des airs pour ses chansons, lui la consultait souvent, car son jugement était pur : La femme qui aime, apporte à l'élu de son cœur tous les dévouements, toutes les tendresses, elle sait mieux prévoir, car elle est l'amie du cœur ; si elle est parfois jalouse, elle l'est avec l'orgueil du présent et du lendemain littéraire, comme associée de l'âme. Dans lees mauvaises heures de la vie, elle sera celle qui console, en sachant faire briller à nos yeux obscurcis, les lueurs rodées de l'espoir ! car elle est aussi maternelle !
Voilà la vraie compagne de l'artiste, et telle fut Mlle Judith pour Béranger.
Etant jeune homme, le poète lui chante l'hosanna de son âme ravie, quand l'amie vint, fleur divine et liliale, ensoleiller d'une amour fraîche éclose, sa mansarde d'étudiant !
Dans sa reconnaissance émue pour l'aiméi genoux, il laisse tomber de ses lèvres, cet alléluia.