‹ Étude sur Béranger, le chansonnier patriote et républicainChapitre 30 sur 37 · LA BONNE VIEILLE · texte numérisé non relu

LA BONNE VIEILLE

Vous vieillirez, t lie maîtr

Vous vieillirez et je ne serai pi

Pour moi, le temps semble dans sa vit."

Compter deux fois les jours que j'ai per

Survivez-moi. mais que l'âge pénible

Vous trouve encor fidèle à mes leçons.

une vieille, au coin d'un feu paisible De votre ami, répétez les chansons.

Lorsque les veux chercheront sous vos ri Les traits charmants qui m'auront inspiré De doux récits, les jeunes gens avi Diront : Quel fut cet ami tant pleuré ? De mon amour, peignez sal est possible L'ardeur, l'ivresse et même les soupçons : Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible De votre ami, répétez les chansons.

On vous dira : Savait-il être aimable ? Et sans rougir, vous direz : Je l'aimais. D'un trait méchant se montra-t-il oapabl Avec orgueil vous répondrez : Jamais !

Ah ! dites bien qu'amoureux et sensible, D'un luth joyeux, il attendrit les sons Et bonne vieille, au coin d'un feu paisi De votre ami. répétez les chansons.

Vous que j'appris à pleurer sur la Frai Dites surtout aux fils des nouveaux preux, Que j'ai chanté la gioire et l'espérance Pour consoler mon pays malheureux.

Rappelez-leur que l'aquilon terrible De nos lauriers a détruit vingt mois- Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami, répétez les chansoi

Objet chéri, quand mon renom futile De vos vieux ans, charmera les douleurs, A mon portrait, quand votre main débile Chaque printemps, suspendra quelques fleurs, Levez les yeux, vers ce monde invisible. Où pour toujours nous nous réunissons ; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami, répétez les chansons.

Je suis certain que tous les lecteurs goûteront le charme doux et pénétrant de cette magnifique -ie de Déranger. Mais les artistes, quels qu'ils soient, qui donnent de leur cœur et de leur âme, ici-bas. en apprécieront peut-être encore mieux la philosophie de l'au-delà qui s'en dégage ; car ce désir idéal du lendemain de la survie, par la ition d'une œuvre, est Tunique soutien des e (Torts de tous tes ouvriers de la pensée.

L'on a vu que la plus exquise délicatesse anime chacun des vers du poète, pour son amie, dévouée compagne de toute sa vie ; or, il suffit de lire avec attention les anciennes chansons des Lisettes, des grisettes, des Lorettes, etc.. pour voir qu'elles ne sont que des disfractions, et ne pas tomber dans une erreur injurieuse pour le poète et pour sa Muse I

Voici quelques anecdotes, qui montreront combien Béranger était populaire et aimé. Il était du reste très sensible aux marques d'affection qui venaient des simples.

En voici une qui eut lieu à Passy où habita longtemps le chansonnier.

« Un jour, un grand vieillard, vif, fort propre, quoique pauvrement vêtu, demande M. Béranger. Béranger arrive dans sa robe de chambre, et sa calot t «* sur la tête;

— Enfin, s'écrie le grand vieillard enthousiaste, il m'est donc enfin permis de contempler vos traits.

— Oui, et vous contemplez là quelque chose ae beau, réplique le bon chansonnier ; si vous venez de loin pour ça, vous voilà joliment attrapé !

— Je viens de la place Maubert, où Ton connaît

aussi vos chansons : « Les Gueux, les gueux sont des gens heureux. »

— Quel âge avez -vous ? demanda Béranger.

... J'ai soixante-dix ans, répond le vieillard, j'ai servi autrefois sous Y Ancien.

— Vous n'avez pas de pension ?

— Ma foi non, n'ayant été ni tué, ni blessé.

— Vous n'avez pas de fortune ?

— Mon Dieu, non, M. Béranger, et je m'en passe.

— Cependant vous n'êtes plus jeune, et à votre âge, nous avons contracté des petits besoins, qui sont quelquefois, les doux restes de la jeunesse.

Evidemment, Béranger faisait des avances de servies.

— C'est vrai, répond le visiteur surtout celui de boire et de manger ; grâce à Dieu, je puis encore satisfaire à ces besoins-là ; ma femme et moi. nous sommes concierges d'un brave homme qui nous laissera mourir à notre poste; je raccommode les vieux habits, et au bout de l'an, nous arrivons comme tout le monde.

— Ah ! vous êtes tailleur ! nous sommes presque confrères ; mon grand-père était tailleur aussi. Et votre femme que fait- elle ? Elle ne peut plus faire grand'chose, j'imagine.

— Elle fait des ménages.

— Pauvre femme ! à son âge, cela doit la fatiguer ?

— Du tout, ma femme est une luronne qui a besoin d'activité. Allons, monsieur Béranger, continue le vieillard, en se levant pour prendre son chapeau, je m'en vais, mais \oms pensez mon que

je ne suis pas venu de la place Maubert, à pied, pour rien.

A la bonne heure, se disait le chansonnier.

Le vieillard continua :

— Il faut que vous me fassiez un grand plaisir.

— Parlez, dit Béranger.

— Nous sommes vieux, ajouta-t-il, il est croyable que c'est la première et la dernière fois que je vous verrai, permettez-moi de vous embrasser.

La voix du vieux soldat était pleine d'enthousiasme et d'attendrissement ; Béranger se leva, se découvrit, alla au concierge, lui tendit les bras en lui disant :

... Ah! mon pauvre ami, de bien bon cœur ! »

Béranger était pâle et faisait des efforts visibles, ir dissimuler son émotion.

Les deux vieillards demeurèrent un instant dans les bras l'un de l'autre.

Ces marques touchantes d'affection le ravissaient.

Voici une autre anecdote laquelle fut racontée en vers par Clarence, auteur dramatique :

Un jour Béranger laisse tomber deux sous dans le chapeau d'un pauvre. Un riche personnage qui voit l'action court au mendiant :

« Bonhomme, je vous donne cinq francs pour les deux sous que ce Monsieur vient de laisser tomber dans votre chapeau.

— Pourquoi ça. demande le pauvre, étonné de la proposition ?

— Parce que c'est M. Béranger qui vous les a donnés.

— Quoi ! c'est Béranger ?

— Oui.

— Eh bien, je les garde !... répondit le pauvre homme. »

Et celle-ci encore bien touchante.

Béranger qui avait refusé tant de dignités lucratives, avait accepté de faire partie de la commission de secours (dignité qui convenait à son cœur) ; on lui annonce, un jour qu'il venait d'arriver à l'Elysée, siège de la commission, une ovation ! Il en prend de l'humeur, mais bientôt son cœur s'attendrit. Ce sont les chanteurs des rues, joueurs de violon, de vielle, de clarinette • joueurs d'orgue qui viennent suivis d'enfants vieillards infirmes et d'aveugles ; c'est enfin la mendicité chantante et musicienne des bohémiens, qui viennent saluer le Roi de la chanson, et qui se glorifient de l'avoir pour patron. Ils étaient au nombre de huit cents !

Béranger se présente à eux. se mêle à tous ces pauvres gens qui le nomment en faisant entendre des transports d'enthousiasme. Béranger. la tète nue, le visage rayonnant, le regard paterne, écoute avec attendrissement le discours du doyen des chanteurs des rues parlant en leur nom. Le discours fini, les deux vieillards s'embrassent, mille acclamations remplissenl l'Elysée ! c'est h qui approchera de Béranger. Il y a parmi eux beaucoup d'aveugles. « Où donc est M. Béranger, disaient-ils, qu'il passe au milieu de nous, que nous le touchions au moins, puisqu'il nous est refusé le bonheur de le voir ? »

Et ces pauvres gens lui saisissaient les mains,

d'autres lui baisaient ses vêtements ; puis venaient les mères avec leurs enfants, et priant Béranger de les bénir pour leur porter bonheur ! Et tous alors se retiraient en chantant :

« Les gueux, les gueux, sont des gens heureux - Us s'aiment entre eux. Vive les gueux ! »

L'on voit de quelle vénération était entourée la réputation de Béranger et ce jour-là fut pour lui un jour de bonheur !

A soixante ans de distance, un poète merveilleux, Jean Richepin, pour avoir écrit, en des vers étincelants, de couleurs vives, imagés, un volume ayant pour titre : « La Chanson des Gueux » reçut aussi une ovation populaire des bohémiens de Paris, à la cérémonie officielle, sacrant « immortel et académicien » l'auteur de tant de chefsd'œuvre, le poète aimé de tous, d'un lyrisme ardent et sain !

Sans vouloir abuser des anecdotes, je crois intéressant pour le lecteur, de lui raconter la première entrevue de Déjazct, la célèbre artiste avec Béranger.

« Un soir, Mlle Déjazet au retour d'une promenade au bois de Boulogne, passait, sans le savoir, devant la porte du chansonnier :

— C'est ici que demeure Béranger, dit la personne qui se trouvait avec elle.

— Béranger ! murmura l'actrice tout émue ; vous avez dit Béranger ?

— Sans doute vous devez le connaître ?

— Je ne l'ai aperçu qu'une seule fois chez Pev-

Jl

rotin, (l'éditeur de Béranger), il y a bien longtemps ! Comprenez-vous cela ? Moi Frétillon (1) je connais à peine Béranger !

— Si vous désirez que je vous présente...

— Vraiment oui, sur le champ... Quel bonheur, s'écrie la Diva.

Son compagnon monte chez l'ermite de Passy, lui annonçant la visite de Mademoiselle Déjazet, si toutefois le Maître ne s'y opposait pas.

Chose curieuse, Béranger n'avait jamais assisté aux représentations du Palais-Royal, bien qu'il eut maintes fois éprouvé le plaisir d'aller voir l'endiablée actrice qui popularisait une de ses plus originales créations. •

Il se hâta donc d'aller au devant de Déjazet, et ils s'embrassèrent comme de vieux amis.

Béranger ouvrit sa porte à sa gracieuse visiteuse.

— Depuis sept ou huit ans, lui dit-il, je ne vous voyais plus que dans vos portraits.

— Et moi, lui dit l'excellente fille, je vous voyais toujours dans mon cœur.

Ils se regardèrent ensuite longtemps, l'émotion les ayant gagnés tous deux.

— Voulez-vous que je voua chante une rlian << >n? une des vôtres, dit-elle, en s'agenouillait devant lui ?

— Je vous écoute, dit Béranger.

(i) Frétillon, chanson de Béranger, interprétée par Déjazet.

Déjazet posa ses petites mains dans celles du vieillard et commença le premier couplet de Frétillon ; mais tout à coup, par un de ces phénomènes intimes et mystérieux de notre nature, qui placent les larmes tout près de la joie, elle se mit à sangloter et son hôte fit comme elle.

Jamais l'actrice ne put achever le premier couplet.

Souriant au travers de ses pleurs, elle fit promettre à Béranger de venir l'entendre au Palais- Royal, et le lendemain, comme l'affiche annonçait « Frétillon », Béranger perdu dans l'ombre d'une baignoire vit pouer Déjazet pour la première fois.

Béranger était la bonté même ; non seulement il avait recueilli sa bonne vieille tante de Péronne (1), mais sa bourse était toujours ouverte à l'infortune ; à une pauvre femme qui était entrée dans une Maison de retraite où le couvert et le gîte lui sont assurés, il lui manque un sou par jour pour son tabac à priser ! Comment faire étant sans argent ? 11 fait à cette femme 30 fr. de rente à seule fin de pourvoir à ses petites habitudes !

A Bicètre, c'est un vieux poète auquel il fait une rente de huit francs par mois.

Pas d'infortune que Béranger n'ait secourue. Dans une visite à son disciple, Savinien Lapointe ■'lequel nous raconte le fait en chansons) il apprend que sur le carré de son ami, habite une femme

(1) En 1809, à la mort de son père, sa belle-mère et sa sœur rentrèrent toute? deux dans un couvent.

dans une profonde misère, laquelle venait d'accoucher et nourrissait son bébé. La pauvre femme s'exténuait, il fallait songer à se séparer de l'enfant, ce dont elle était désespérée, en ayant eu plusieurs morts en nourrice, le dernier de quatre, elle saurait seule, le sauver 1 La compagne de M. Lapointe raconte cette scène déchirante de sa voisine, elle même en est désolée, car dit-elle : « Elle se fera du mal à elle et à son petit, ils mourront de faim tous deux l

— II y a une chose bien simple à faire, répond Béranger, c'est de donner la mère pour nourrie »j à l'enfant, en lui payant à elle-même les mois de nourrice. »

Il la fit venir en sa présence, et lui assura pendant un an, vingt francs par mois. Mais il lui continua cette pension pendant dix-huit mois !

Il sauva donc l'enfant, et donna la joie maternelle à cette pauvre femme.

Rouget de l'Isle, le Tyrtée national, fut délaissé, on le sait, par tous les partis ; il était dans la plus grande des misères pour vivre ; Béranger lui fit avoir du gouvernement 1.200 fr. de rente, et à la mort de l'auteur de la « Marseillaise », celui-ci était débiteur de 500 fr. prêtés par le bon chansonnier.

La liste de ses bienfaits serait longue à établir, et combien de secours, inconnu* de son entourage ne distribua-t-il pas ?.. Que de lettres n'a-t-il pas écrites, soit pour consoler, ou encourager ; on a découvert après sa mort bien d'autres secrets de sa générosité prodigue. Il faisait à deux vieilles femmes sans ressources une pension régu-

lière de quatre-cent-quatre-vingt francs, et quiconque l'allait trouver, était certain d'avoir du pain. L'homme qui n'avait pas voulu de fortune, et qui défendait si mal sa petite aisance, dut aux bons soins d'un ami prudent de conserver sa modeste aisance jusqu'à la fin de ses jours.

Son éditeur, malgré les refus de Béranger lui augmenta à diverses reprises la rente qu'il lui versait. Voilà quelles étaient les actions de l'homme que le peuple aimait et respectait avec juste raison, car le bon chansonnier ne vivait que dans la pensée d'être utile à son prochain.

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