BÉRANGER SUR SON LIT DE MORT
PATRIOTISME DE BÉRANGER. — SON DÉSINTÉRESSE- MENT. — MORT DE SA FIDÈLE COMPAGNE. — LA MORT DU POÈTE. — SES OBSÈQUES NATIONALES.
<( Patrie et Fraternité » voilà la devise que Béranger eut pu prendre sans exagération ni orgueil.
Ecoutez ces paroles sublimes du Poète, ces pensées datent de soixante ans, et peuvent se méditer de nos jours, car elles partent d'un cœur ardent et sincère, les accents en sont d'une élévation supérieure ; en même temps qu'elles sont l'expression de l'éternelle vérité, elles demeurent d'une saisissante actualité !
Son patriotisme a toute la chaleur de la jeunesse :
« J'ai entendu des chefs d'écoles philosophiques, de riches banquiers, des commerçants, des politiciens de salon prêcher le cosmopolitisme absolu. Loin de blâmer le sentiment dont ils se disent animés, je le partage. Mais ils se trompent d'époque. Lorsqu'une nation a pris l'initiative d'un principe, et surtout du principe démocratique et qu'elle est dans la situation géographique où nous sommes placés, dût-elle espérer qu'elle ob-
tiendra la sympathie des hommes éclairés chez tous ses voisins, elle a pour ennemis patents ou secrets les autres gouvernements, et particulièrement ceux qui sont gouvernés par une aristocratie puissante.
« Pour de pareils ennemis tous les moyens sont bons. Malheur à cette nation, si elle voit s'éteindre l'amour qui lui est dû, et qui est sa plus grande force ! Il faut que ses fils se serrent autour de son drapeau, dans l'intérêt même du principe qu'elle a mission de faire triompher au profit des autres peuples. C'est quand ceux-ci auront conquis les mêmes droits qu'elle, qu'on devra faire taire toutes les rivalités d'amour-propre et les antipathies que le sang nous a transmises, etc.. »
Et plus loin, ces lignes dont notre conduite s'inspire de nos jours et après plus de soixante ans qu'elles furent écrites par le chansonnier patriote et philanthrope :
« Tâchons que l'amour du pays soit toujours notre première vertu, et je le recommande surtout à nos littérateurs, qui mieux que d'autres peuvent prêcher cette vertu-là. Ai-je besoin de dire et rappeler que mon vieux patriotisme ne m'a jamais empêché de faire des vœux pour le respect deB droits à l'humanité, et pour le maintien honorable de la paix, qui peut bien mieux que la conquête, assurer les progrès du principe d<e notre révolution.
« On m'a souvent entendu répéter depuis 1830 : « Quand on croise les baïonnettes, les idées ne passent plus. »
Méditons ces sages conseils, retenons-les comme
ues préceptes de vertus civiques, car Yamour de la Patrie, est un devoir 3acré pour tous les citoyens ! Il exalte et grandit l'homme, et ne doit s'éteindre qu'avec son dernier souffle. C'est l'indépendance et l'orgueil des nations, comme c'est aussi la fierté et l'honneur que nous avons à transmettre à nos enfants ! Aimer sa patrie, c'est enfin avoir le respect de sa dignité personnelle et forcer celui des autres nations envers soi.
De cette force invincible de nos sentiments dépend l'avenir de la prospérité nationale de la France ; le plus vital, le plus doux, le plus humanitaire, et le plus hospitalier des pays !
Combien Béranger n'aurait-il pas souffert devant les insanités d'une école antipatriotique ! Et comment un citoyen français a-t-il été assez cruel, pour prêcher la désertion du drapeau, quand fut signé un traité de Francfort, et que nous ne pouvons encore escompter pour nos frères d'Alsace- Lorraine « l'autonomie » de leur territoire ; légère satisfaction à l'amour-propre national français, suffisant peut-être à nos fils et petits-fils, qui n'ont point vu le « Reitre allemand » pénétrer dans nos maisons, y prendre la place de l'aïeul au foyer, insuffisant toutefois, pour ceux de ma génération qui ont vu ce douloureux spectacle, mais qui dans une idée humanitaire, et pour éviter l'effusion du sang et regorgement, sans merci des peuples, pourraient peut-être l'accepter dans l'espoir d'un désarmement général ou d'une paix universelle ! mais hélas ! !... ; or, cette école de « l'antipatriotisme », qui est une criminelle folie aujourd'hui, chez li'urs auteurs, deviendrait demain un crime de
lèse-Patrie à laquelle on pourrait justement appliquer les vers de Racine :
« Et ton nom paraîtra dans la race future
« Aux plus cruels tyrans une cruelle injure ! »
Grâce à des Français clairvoyants, l'école impie est rejetée extra-muros de nos écoles et de nos casernes. « Pro Patria semper ». Pour la Patrie toujours ! Voilà la devise immuable, que nous devons graver dans nos cœurs !
Mais le temps fait son œuvre, sur notre chantre national ; en 1850, sous la présidence alors du futur César, Napoléon III, Béranger encore vigoureux et d'une prodigieuse vivacité d'esprit, accueille avec la plus grande bienveillance les jeunes intelligences ; son amour de la Patrie, sa foi dans l'avenir les lui faisaient aimer, et d'eux il était admiré ; pendant vingt ans il exerça ce patronage moral sur les jeunes citoyens, leur inculquant des idées démocratiques et humanitaires ; mais, des pertes d'argent viennent le priver de ces réunions, sa santé s'altère. C'est alors que de mauvaises âmes accusent Béranger de recevoir, en cachette, une pension de la Cour Impériale !. ceci se passe en 1852. Voici les faits : l'Impératrice Eugénie ayant appris l'état de santé inquiétant, ainsi que les pertes subies par le poète, avait offert, sous la promesse du secret, de verser à l'éditeur de Béranger une somme annuelle dont celui-ci aurait fixé le chiffre. L'éditeur, M. Perrotin, répondit qu'il n'îvait pas le droit d'accepter.
et que seul Béranger avait ce droit-là. L'on conseille alors à l'éditeur de faire part à Béranger de la proposition qui était faite, et le chansonnier répondit en termes émus et reconnaissants. « qu'il n'avait jamais eu moins besoin d'argent, qu'il n'avait jamais été plus riche qu'en ce moment, et que sa reconnaissance était d'autant plus entière, qu'il n'acceptait oas les bienfaits dont on voulait l'honorer . »
La lettre envoyée par M. Perrotin fut sans réplique. La réponse de Béranger était facile à prévoir ; comment celui qui avait refusé les 100.000 francs du général Sébastiani, Ministre de la Guerre, le legs considérable de son ami Manuel ne demandant que la montre (1) de son illustre ami et une place dans son tombeau », comment Béranger qui avait refusé une place et la fortune
(1) Au sujet de cette montre de Béranger, on lira certainement avec intérêt comment elle fut offerte à a Ernest Chebroux » : A la mort de Béranger la montre devint l'héritage de Madame Perrotin, qui plus tard en fit don à un admirateur de Béranger, M. Charles Read, celui-ci avait déposé cette relique dans son cabinet à l'Hôtel de Ville, quand éclata la guerre suivie de la Commune. l'Hôtel de Ville fut incendié et c'est dans les décombres de son cabinet quN fut retrouvée la montre à moitié carbonisée du chansonnier, cette montre qui plus d'une fois fut d'une précieuse utilité à Béranger, dans les moments difficiles de la vie ; ainsi d'ailleurs qu'il le chanta lui-même dans le « Grenier » :
« Apparaissez plaisirs de mon bel âge, Que d'un coup d'aile a fustigés le temps ; Vingt fois pour vous j'ai mis ma montre en gage Dans un grenier, qu'on est bien à vingt ans !... »
chez son ami, le "Banquier Laffitte, aurait-il accepté une pension de l'Empire ? le supposer, c'était faire injure à toute sa vie, car il fut assez heureux et assez fort pour pouvoir dire : « J'ai eu autant de mal à ne rien être, que certains ambitieux à être quelque chose ».
Le désintéressement chez Béranger fut admirable et ne laisse place au moindre doute.
A quelque temps de là, Mlle Judith devint subitement malade, et la fidèle compagne du poète mourut le 8 avril 1857 ; elle avait quatre-vingts ans étant plus âgée de quelques années que le chansonnier.
Béranger l'avait désignée pour son héritière ;ce fut son éditeur, plutôt son ami, qui étant déjà nommé son exécuteur testamentaire, fut son légataire universel en lui donnant la totalité de ses biens le jour de son décès.
Et maintenant nous arrivons à la mort de ce grand philosophe !
La santé cte Béranger déjà chancelante, s'aggrave
M. Charles Read sachant l'admiration d'Ernest Chebroux pour Béranger la lui offrit à son tour. Voici l'inscription que j'ai lue au fond de l'écrin contenant la montre : « Je donne à Ernest Chebroux, le digne disciple de Béranger et le bon ami de Gustave Nadaud, cet autre Béranger (dans le genre spirituel de la chanson), la montre d'icelui, telle que je la retrouvai sous les cendres de mon cabinet de l'Hôtel de Ville après la Commune (1871).
Inutile de dire que M. Ernest Chebroux la possède toujours et la conserve avec un soin jaloux ; quel sera maintenant et plus tard l'heureux héritier du Dijon de Béranger ?...
subitement après^a mort de son ami ; la maladie fait de rapides progrès, le 28 juin l'on crut qu'il allait mourir. C'était à qui le veillerait et le soignerait, il reçut la visite de sa sœur religieuse, mais l'entrevue fut plutôt pénible et elle ne revint pas, Béranger ayant donné des ordres en conséquence.
L'abbé Jousselin de Passy, était venu aussi visiter le malade, il demanda à Béranger la permission de le bénir, le chansonnier faisant un effort lui dit : « Bien volontiers, et moi aussi je vous bénis ! »
Après le départ de l'abbé, il dit à Perrotin et Antier, ses plus vieux amis : « Je ne sais plus ce que je dis, je ne sais plus ce que je fais, tout se brouille dans ma tête... Quand un homme a vécu dans certaines idées, qu'il les a professées toute sa vie, s'il vient à perdre ses facultés, par la maladie ou par l'âge, c'est à ses amis de veiller sur lui. Je ne demande qu'une chose à Dieu, c'est de mourir tout entier ».
L'on fit savoir à l'abbé Jousselin de suspendre ses visites.
Mais la foule s'accroît, elle est avide de nouvelles, assiège l'escalier et Béranger sourit de cette sollicitude du peuple qu'il aima tant. Des ministres se font inscrire, des députés, des sénateurs font prendre de ses nouvelles, le Prince Jérôme envoie son aide de camp ; de toute part et de toute classe, s'élève un sentiment de respect et d'intérêt pour le vieux chansonnier !
Le 16 juillet, l'agonie commence, une heure avant d'expirer il dit : « Je souffre bien, mes amis.
mais il en est d'autres qui souffrent plus que moi encore. »
Sa dernière pensée est une pensée philosophique et d'amour envers le prochain !
Donc le 17 juillet 1857, à quatre heures trentecinq minutes, Béranger expirait entouré de ses plus dévoués et vieux amis.
Peu d'instants avant, Thiers, Cousin, Mignet, avaient vu pour la dernière fois ce serviteur honnête de la République, surnommé : Le Père du peuple !
Ce fut une affliction universelle, une tristesse extraordinaire se répandit dans Paris. Dans les raies des gens disaient : « Nous perdons un Père ! ».
Quelques heures après le décès, le Ministre d'Etat fit savoir que le gouvernement, désirant honorer le poète par un témoignage public, se chargeait des funérailles. L'Etat remplaçait la famille ; l'exécuteur testamentaire n'avait plus de mission à remplir, il dut remettre au Ministre la copie de la lettre de Béranger où il exprimait son dernier vœu : « Souhaitant que ces funérailles pussent répondre par leur simplicité aux habitudes de toute sa vie. »
Le Gouvernement craignait surtout un mouvement populaire et Napoléon III faisait, dans la nuit même, poser dans Paris des affiches en prenant toutes les mesures pour éviter le tumulte et enrayer toute manifestation. Mais, c'était mal connaître le sentiment populaire de Paris, toujours respectueux de ceux qu'il aime, et Béranger était son plus cher enfant.
Voici l'affiche du Gouvernement Impérial.
« La France vient de perdre son poète national î
« Le Gouvernement de l'Empereur a voulu que des honneurs publics fussent rendus à la mémoire de Béranger. Ce pieux hommage était dû au poète dont les chants consacrés au culte de la patrie, ont aidé à perpétuer dans le cœur du peuple les gloires impériales.
« J'apprends que des hommes de parti ne voient dans cette triste solennité qu'une occasion de renouveler des désordres, qui dans d'autres temps., ont signalé de semblables cérémonies.
« Le Gouvernement ne souffrira pas qu'une manifestation tumultueuse se substitue au deuil respectueux et patriotique qui doit prendre part aux funérailles de Béranger.
« D'un autre côté, la volonté du défunt s'est manifestée par ces touchantes paroles :
« Quant à des obsèques, si vous pouvez éviter « le bruit public, faites-le, je vous prie, mon « cher Perrotin. J'ai horreur pour les amis que « je perds du bruit de la foule et d's discours à « leur enterrement. Si le mien peut se faire san3 « public, ce sera un de mes vœux accompli... »
a II a donc été résolu, d'accord avec l'exécuteur testamentaire, que le cortège se composera exclusivement de députations officielles et des personnes munies de lettres de convocation. J'invite la population à se conformer à ces prescriptions.
« Des mesures seront prises pour que la volonté du Gouvernement et celle du défunt soient rigoureusement et religieusement respectées. »
Le Sénateur Préfet de Police.
« Piétri »
Pendant, ce temps, les préparatifs funèbres se poursuivaient : Ton prit feaspreinte des traits de Béranger, et ce fut le sculpteur Geoffroy Reehaume qui fut chargé de donner à la postérité In dernière expression du visage de Béranger que la mort avait ennobli.
Pendant l'ensevelissement les rues s'emplissaient de la foule sympathique, et le 17 juillet 1857. à dix heures du matin, dès le seuil mortuaire, 5. rue de Vendôme, dernier domicile du poète, l'on vit un spectacle inoubliable, la nation tout entière avait compris qu'elle perdait son ami le plus dévoué, et le plus désintéressé. Les fenêtres, 'es balcons, les toits étaient couverts d'une foule frémissante et attendrie, de la foule partaient tes cris de : « Honneur, honneur à Béranger » ; 500.000 personnes suivaient le convoi, les ouvriers avaient déserté les ateliers, et la population entière, sur le passage du cortège acclama le chansonnier !
Les rues regorgeaient d'hommes portant à la boutonnière des immortelles. La garnison de Pari rendait, les honneurs à Béranger. Gloire nnfifmnJr /
Le corps fut enseveli avec celai de son ami, le député Manuel, au cimetière du Père Lâchais e, et aucune plume, ni aucun pinceau ne sauraient reproduire les scènes touchantes de ces funérailles où tout un peuple avait tenu à manifester son amour et sa douleur, pour le consolateur de ses maux, l'infatigable champion du progrès social, Béranger !