LE TOMBEAU DE BÉRANGER ET MANUEL AU PÈRE-LACHAISE
CRITIQUES ET ADVERSAIRES DE BÉRANGER. — SAINTE BEUVE, DE PONTMARTIN, LOUIS VEUILLOT, RENAN, LE PROTESTANTISME, PROUD HON, EUGÈNE PELLE- TAN, LOUIS ULBACH. — LES AMIS DE BÉRANGER. — LA LICE CHANSONNIÈRE DE PARIS SUR LA TOMBE DU POÈTE. — VICTOR HUGO, CHATEAUBRIAND, DE LAMARTINE, LOUIS BLANC, JULES JANIN, JULES CLA- RETIE, ARMAND SYLVESTRE. — INAUGURATION DE LA STATUE DE BÉRANGER AU SQUARE DU TEMPLE. — ÉCLATANT TÉMOIGNAGE DE LA FRANCE EN L'HON- NEUR DE SON CHANTRE NATIONAL.
11 semble curieux que Béranger eut des ennemis et des critiques, cependant, qui n'en a point ici-bas ?
Les paroles maladroites, les révélations intempestives, et surtout un besoin de réclame, de quelques élèves ou amis de Béranger, contribuèrent après la mort à créer un mouvement -de réaction contre le poète. Nous allons l'étudier ainsi que leurs auteurs : « L'on n'a pas toujours un Béranger à mettre au pilori » a dit très justement
M. A. Arnaud ; aussi, après avoir étuuié les critiques il m'a semblé utile et intéressant, dans ce travail, de me documenter sur les adversaires du chansonnier, et d'exposer ici le fruit de ces réflexions, d'après une étude sur l'esprit et le caractère de chacun d'eux, avec tout le respect que l'on doit à ces Maîtres.
Je commencerai par Sainte-Beuve. Sainte- Beuve, l'on s'en souvient, avait été présenté à Etranger par Victor Hugo, alors que le chansonnier du peuple était à la prison de la Force et Béranger avait immédiatement deviné toute la finesse et l'esprit étendu de Sainte-Beuve.
L'on peut résumer les critiques de l'auteur des « Causeries du Lundi » comme suit : 1° On a trop admiré Béranger ; 2° Nous sommes las de cette admiration prolongée, qui finit par nous peser. Pour Sainte-Beuve, Béranger fut un malin, dont l'adresse et le triomphe ont été de toucher la corde sensible d'un grand nombre. « C'est par là qu'il a enlevé le monde ». Sainte-Beuve constate donc la popularité immense du chansonnier.
Malgré l'esprit changeant, brusque et jaloux (1) de l'auteur des Pensées d'Août, pour ceux qui avaient plus de succès que lui, comme auteurs, ou créateurs, l'on demeure surpris que le penseur d'un goût raffiné, ne se soit pas rencontré avec l'esprit philosophique de Béranger. Et pour finir, cette anecdote (2) : Un jour Sainte-Beuve écrivit à
(1) Emile Faguet de l'Académie Française « Politiques et Moralistes du xixe siMo.
2 Béronger, par Savinien Lapointe.
— ZUÔ —
Béranger sollicitant son appui pour lui faire obtenir une Préfecture ; il la demandait placée dans un département où il lui serait facile de prendre les eaux, dont il avait besoin pour rétablir >a santé. Béranger lui répondit : « Mon cher Mon- « sieur Sainte-Beuve, votre place n'est pas dans « les services officiels de l'administration, votre « place est à l'Institut. »
Sainte-Beuve ne fut point Préfet, mais il devint académicien ; après avoir contribué à faire naître l'école de la Critique Systématique, ce souvenir était bon à rappeler ici.
Après Sainte-Beuve, nous nous trouverons en présence des critiques de M. de Pontmartin, lesquelles seront plus vives ; il voudra démolir la réputation du chansonnier dont la popularité dura trop ! il est certain, que ce sera ne pas connaître et reconnaître là, certains cœurs et certaines aines de notre triste humanité. Pendant trente ans, Béranger fut un homme populaire, cette sorte de royauté devait forcément faire naître des jalousies, car il retardait soit des ambitions, ou des vanités. Néanmoins les motifs sont mesquins pour faire tomber l'idole populaire, et voici les conclusions de l'éminent critique Sainte-Beuve : « Béranger rumine poète est un des plus grands, non le plus grand de notre âge... dans cette perfection tant célébrée, il rentre aussi bien du mélange comparé aux poètes d'autrefois, il est du groupe second et encore si rare, des Horace, des La Fontaine... »
L'influence de l'époque domine en 1850. Xapo-
léon prépare le coup d'Etat du 2 décembre 1851, la République n'existe plus que de nom.
Malgré tout ce qui fut dit et écrit le peuple resta fidèle à Béranger.
Aux adversaires politiques du chansonnier-poète il ne faut ajouter que des adversaires littéraires, auxquels Béranger, avec sa verve et son esprit mordant administrait quelques volées de bois vert !
Les critiques de M. de Pontmartin, nous apprend M. Arthur Arnaud, dans son remarquable ouvrage sur Béranger (1) se sont faites de mécomptes et du désir surtout de se faire un nom, et dans cet espoir il fut grossier. »
Nous passons maintenant à Louis Veuillot.
Veuillot fut sévère, mais il fallait s'y attendre ! Pouvait-il s'accorder des idées démocratiques et sociales de Béranger, lui le défenseur des autels ? Et cependant !... ayant voulu connaître d'une manière plus intime Louis Veuillot j'ai consulté l'ouvrage de M. Jules Lemaître sur Les Contemporains, et j'apprends que Veuillot était du peuple, du tout petit peuple : « Dans son enfance, il était écolier de la Mutuelle, sensible et lier, il frémissait aux injustices, prêt à la révolte. »
« Dans mon enfance, dit-il (dans la première préface des Libres Penseurs) quand certain patron
(1) Les amis, les ennemis, les critiques de Béranger Johel Cherbuliez édit. : Paris (très rare. Voir à la Bibliothèque Nationale.)
de mon père venait lui intimer durement ses ordres, mon cœur bondissait... Je me disais « Qui l'a fait maître et mon père esclave ? » Plus tard, on retrouve Veuillot journaliste, servant la résistance, comme il aurait été du mouvement (et même plus volontiers) ; si donc Louis Veuillot avait rencontré sur son chemin, nous dit M. J. Lemaître, quelque théoricien du socialisme, il eût suivi l'apôtre en lui disant : « C'est vous la vérité ! » Car d'après ses aspirations, l'enfant promettait un révolté. En servant la résistance, il alla à Rome, s'y convertit.
Les partis extrêmes sont toujours intransigeants, et froissent ainsi par la dureté de leurs sentiments et la sécheresse de leurs cœurs ceux qui seraient susceptibles de venir à eux, en employant de la modération et plus d'aménité.
Mais Veuillot avait un talent immense ! et il était convaincu en tant que catholique.
Respectueux, pour la liaison de Béranger, avec Mlle Judith Frère, quand il croyait à la conversion du poète, il traitera durement l'amie fidèle du chansonnier (qui fut sa compagne pendant soixante-trois ans) il en fera la Muse grivoise ; en un mot, Louis Veuillot sera discourtois vis-àvis d'une femme, et d'une honnête femme î
Il est mal, selon moi, d'insulter à la mémoire des gens, pour la simple raison que leur idéal n'est point le vôtre ; se dresser ainsi, pour anéantir toute une vie et toute une œuvre n'est pas d'un sentiment de... « charité chrétienne », je suppose ?
Louis Veuillot reconnaît à Béranger l'obligeance
inépuisable de sa bonté, de son désintéressement,
mais il ne peut pardonner au poète d'avoir démoli, par des actes faisant autorité, la conversion qu'il lui avait établie !...
Renan succède à Veuillot.
Ici c'est la forme littéraire qui déplaira au lettré raffiné, lequel malgré sa philosophie, cachait un fervent apostolique, car il conservera toujours ses tendances religieuses quoique s'étant débarrassé du dogme et de l'habit du séminariste : « Faux ivrogne, faux libertin », dit-il de Béranger, dont la vie fut faite de travail et de sagesse. L'homme de sens le surprend, un chansonnier ne devrait pas prononcer le nom de Dieu ; pour Renan, Breton et auteur de la Vie de Jésus, Béranger est une « inoffensive créature » !
Après le comique de l'épi thète, voyons donc si Renan était à même, par son passé, par son esprit et ses travaux, de bien juger l'œuvre de notre Chantre populaire.
Pour étudier Renan, j'ai choisi l'ouvrage de Féminent académicien, M. Emile Faguet (1) et j'en détache les remarquables lignes suivantes. — L'on sait déjà que Renan est devenu homme science en quittant l'habit religieux,
Voici ce que dit M. E. Faguet :
« ... Tout ce que Renan a gardé de sens religieux et d'instinct sacerdotal, le mène donc à ne pas concevoir le gouvernement d'un peuple, sur-
(1) Politiques et Moralistes du xixe siècle.
tout d'un grand peuple autrement que comme aristocratique ». Plus loin, page 258 t. III : « Pour M. Renan, disait spirituellement Caro, le Paradis est un Palais dont l'Institut est l'antichambre ; avep une telle conception de l'humanité, Renan ne pouvait être que profondément aristocrate ; tous ses instincts y tendaient, et il l'a été toute sa vie, même parmi les méandres de ses pensées capricieuses et de ses paradoxes déconcertants... etc... » A tout dire, Renan s'est trouvé mal à l'aise, dans notre société... »
Et pour terminer, cette caractéristique : « Ne disons pas grossièrement : il eût voulu une société où il aurait été gouvernant; mais il eût voulu une société où seulement ses pairs — mais c'eût été trop peu — ou seulement ceux qui étaient à peu près capables de le comprendre eussent possédé constitutionnellement le gouvernement... Renan n'était pas humble; il a souffert de l'ascension politique de certains hommes... La démocratie blessait en lui toutes ses idées scientifiques, religieuses et philosophiques, toutes ses idées générales, et aussi un peu, la très légitime estime qu'il faisait de lui. « Il était difficile, étant tout cela, qu'il ne fût pas oligocrate... »
Il est inutile daller plus loin, n'est-ce pas ?
Je ne crois donc pas m'être trompé, en disant que Renan n'avait pu juger en Béranger ni l'homme, ni le chansonnier.
L'homme de science, le lettré délicat et mystique, ne pouvait comprendre les chants républicains du Père de la chanson française, pas pins que l'ârne aristocratique de Renan ne pouvait
s'élever ou s'abaisser vers l'idéal démocratique et social de Béranger ; les aspirations libérales du plébéien ne pouvaient être comprises d'un esprit théiste, dont l'idéal politique était l'oligarchie.
Je ne m'étonne donc plus maintenant des mots « inoffensive créature » dont il a pu doter Béranger, lequel était pour l'homme de science un fou... non dangereux et Renan laissa tomber l'épithète de son... aristocratisme hautain.
Après le catholicisme, nous verrons le protestantisme s'agiter et s'indigner de l'immoralité, de l'impiété, du chansonnier, et parmi ceux-là je cite : Alix, (dans ses Etudes sur la littérature française, édition de 1857); Vinet (journal des Eglises réformées de France, juillet 1857) ; Arthur Coquerel (Réveil suisse, août 1857) ; Olivier et Eugène Berlier (dans la Revue chrétienne, février 1858).
Ces bons pasteurs ne lui refusent pas le talent, ils ne renient point sa bonté, son esprit, mais regrettent ses tendances populaires et son badinage licencieux. Proh Pudor !
Mais rien d'injurieux pour l'homme, au contraire, ces Messieurs reconnaissent que Béranger avait un grand amour pour sa Patrie.
« Il en a profondément ressenti toutes les douleurs et les joies, les hontes et les gloires », écrit M. Coquerel. « mais quel irréparable malheur — ajoute-t-il — que de si magnifiques talents aient été souillés et mis au servie»' des plus dangereuses passions ! »
Exagération dé collets montés !... opinion de
gens des glaciers ! Béranger eut le respect de lui môme et sa franchise indépendante et sa bonté en font un homme d'honneur et un homme de bien !
Pour mémoire, je noterai en passant, « L»; Figaro », qui voulut, profitant de la réaction, faire le procès de Béranger, mais ce fut sans suite et sans succès.
Maintenant, nous allons étudier les critiques venant des hommes les plus inattendus et dont les noms sont faits pour surprendre.
Par ordre, je cite : Proud'hon, Eugène Pell*tan et Louis Ulbach.
Proud'hon reste dans l'histoire l'un des esprits les plus francs du xixe siècle. Il a eu l'honnêteté de dire et d'écrire ce qu'il pensait ; point de périphrases pompeuses, ni de politesse affadissante, mais des actes. S'il est capable de gros mots, il est incapable d'une mauvaise action. Avec l'allure que je viens d'indiquer, c'était 1p tonnerre et la foudre suspendus sur la tête de Béranger ; mais là encore la grêle ne détruisit point les belles moissons du chansonnier : « Proud'hon refuse à Béranger d'être un inventeur, comme le furent Horace, Virgile, Corneille, Molière, etc.. » Mais Béranger, chansonnier du peuple, n'avait point, que je sache, la prétention d'être un créateur ?
« Il traite ses mémoires de commérages, etc.. mais mal fondée la réaction, contre le célèbre chansonnier. » Il dit aussi que Béranger s'est assuré un pompeux enterrement, mais il reconnaît loyalement qu'il fut le premier poète français du XIXe siècle.
Il est certain qu'avec ses tendances, Proud'hon n'a vu qu'un côté de Béranger, celui qui rentrait dans ses aspirations politiques.
C'est encore avec M. Emile Faguet que nous étudierons quelques côtés du caractère du célèbre socialiste et publiciste français.
L'éminent érudit et académicien nous apprendra de Proud'hon « qu'il suffisait qu'une idée fut répandue dans le peuple, ou fut celle d'un groupe considérable de ses contemporains, pour qu'il fût porté à conclure, de cela même, qu'elle était unr sottise ! »
Il n'y a, certes, pas lieu d'être fiers de l'estime de Proud'hon, pour le jugement de la foule ! Or, Béranger avait tout le peuple pour l'acclamer. Son talent grandit avec l'opposition libérale, il est né dans une époque troublée, il écrivit et chanta les échos de son temps :
Il vécut sous la Révolution, sous Napoléon, vit les cent jours, la Restauration, Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe et Napoléon III ! il eut des chants, des prophéties, il était l'écho du peuple et pendant près de vingt ans lui fit éprouver le même frisson de colère ou d'espérance ; il (Voûtait les plaintes, et voyait dans l'avenir la République et la démocratie unissant les classes, alors il chante les Espoirs !
Dans Napoléon, il a chanté le triomphe de nos armes, il a consolé, avec les victoires, la France humiliée par (hux invasions successives ; s'il
anta le général ri<-t<>ri>-u.r, \\ n'aima jamais le despotisme du César, car c'esl toujours la Republique qu'il désire el prôvoil dan- l'avenir. Prou-
u'hon accuse Béranger de s'être assuré un bel enterrement ; ici, le célèbre critique manque de connaissance sur le testament du chansonnier et sur sa vie. Nous avons pu nous convaincre que Napoléon III, craignant un mouvement populaire, voulut séparer le peuple de son poète en lui faisant des funérailles officielles, et malgré « l'escamotage », il est curieux de lire le sixain cidessous qui circulait, parmi la foule, aux funérailles du Père du Peuple, et lequel devient un fait d'histoire :
« Dans l'œuf républicain, couvant un bas Empire
" Tu fus poète, ô toi, qu'à bon droit on admire
« Mais tu ne prévis pas la fin de tes combats !
« Par un juste retour des choses d'ici-bas
« Celui qui de ta vie a brisé la marotte
« Accapare aujourd'hui ton deuil et l'escamote ! »
L'on connaît la vie modeste de Béranger, son mépris des honneurs. L'on sait le vœu qu'il exprima à son légataire universel, au sujet de son enterrement. « Si on peut le faire sans public, ce sera un de mes vœux accompli. »
Si Proud'hon doute de tout, de toute une existence modeste et sincère, inutile de discuter !
« Le tort, dit très justement M. Arthur Arnaud, en parlant du grand critique socialiste, c'est qu'il n'a fait à Béranger que des reproches politiques. »
Malgré tout, l'on demeure toujours surpris de voir le nom de Proud'hon parmi les critiques et adversaires du chansonnier, cai^ il fut dans le
fond de lui-même amoureux du vrai, aimant la vie simple, regrettant son cher pays et les bords du Doubs ! son instinct est celui du terrien, et c'est même ce qui fera de lui un esprit paradoxal, sans exagération, mais : « Il aura de la méfiance, pour ce qui est croyance en général, persuadé que la foule ne peut voir juste. » Maintenant, M. Emile Faguet nous donnera connaissance d'un post-scriptum de Proud'hon qui nous le fera mieux connaître encore dans l'esprit de contradiction. Voici cette boutade : « Vous savez que mon tempérament est de me moquer un peu de tout, même de ce que je crois, et que cela fait le fond de ma conscience » ; avec M. Emile Faguet. nous répétons, en... souriant, — singulière conscience.
L'histoire et la critique demandent un esprit bien posé, fait de justice et d'impartialité. Malgré tout, la critique tour à tour bienveillante et malveillante du célèbre publiciste, n'en reste pas moins une des plus instructives, par les mots révélateurs et dans l'œuvre courageuse et profonde.
Après l'honorable Proud'hon, nous allons enregistrer les critiques de M. Eugène Pelletan. Son introducteur ici sera l'historien Jules Janin : « M. Pelletan, dit-il (dans la Revue des Deux- Mondes, Ie mars 1860) a pris la robe de la police et il a opéré une descente dans les œuvres posthumes du chansonnier ! »
La présentation ainsi faite, c'est un ennemi que nous voyons surgir dans le critique ; effectivement M. Pelletan nous montrera et cherchera à démontrer jusqu'à l'évidence « que Béranger
reçut une prébende sous l'Empire, et un canonicat, que ses œuvres devaient l'avoir beaucoup enrichi, qu'il avait odieusement affecté la pauvret^, qu'il avait démoralisé le peuple, injurié le gouvernement sous la Restauration et enfin, qu'avec le vieux vagabond, par un vers mal compris, il avait poussé le peuple à la révolution !... » Ouf ! ! — mais ce n'est point tout ! — plus loin, M. Eugène Pelletan fera un grief à Béranger d'avoir refusé la croix, un fauteuil à VAcadémie et une place à la Révolution de Juillet ; l'on pourra se demander si ce sont là des critiques ? Pour moi, ce sont des louanges ; mais, je m'arrête, inutile de continuer, car ainsi que l'a écrit l'érudit et fin lettré M. Arthur Arnaud, « rien n'est plus grotesque que ces accusatons ; par le côté ridicule qu'elles ont, elles restent sans autre effet que celui d'une bouffonnerie (1). »
Avant d'arriver à la critique de Louis Ulbach. sur laquelle je m'étendrai davantage, je citerai quelques noms de littérateurs et historiens, savoir : Guizot, Em. Montégut, Fleury Cuvillier, Charles de Mazade, mais avec ces écrivains, nous nous trouvons en présence d'hommes sans violences, d'un talent consciencieux, dont la politesse du langage adoucira l'expression de leur blâme ; les œuvres ou l'homme ne plaisent pas, et c'est tout !
(1) Béranger, ses amis, ses ennemis, ses erittqnes .Tohel Chernuliez Ed. Paris, par A. Arnaud.
« Béranger » porta bonheur à Ch. de Mazade, qui reçut un prix pour son travail littéraire.
Montégut dira qu'il n'aime pas l'œuvre, Cuvillier-Fleury favorable aux chansons et à l'homme politique, deviendra sévère pour « Ma Biographie », dernier ouvrage du chansonnier.
Guizot ne montrera ni rancune, ni sévérité, au contraire, et son jugement dans ses « Mémoires pour servir à l'histoire du temps » auront une sorte de bienveillance pour l'homme qu'il a connu et dont il a pu apprécier quelques-unes des vertus, la charité entre autres; il en rend hommage en le constatant, et cette déclaration fait honneur à tous deux.
Le jugement de Guizot, historien et célèbre homme d'Etat, a pour nous ici une grande importance, car par sa conception intellectuelle des choses, par son esprit, il a toujours été l'ennemi des extrêmes et des extrêmes contradictoires ; ses convictions étaient basées sur le raisonnement et la réflexion ; sa pensée était modérée et. malgré cela, elle s'unissait à la vigueur de la concision, ce qui fait dire à M. E. Faguet que l'auteur de « l'Histoire de la Civilisation en Europe et en France » a inventé le parti, 1 ! gouvernement et la doctrine du juste milieu, en histoire, en politique et en philosophie. »
C'est à cette doctrine que je m'adresse de préférence quand il me faut étudier la vie d'un homme et ses actes, à seule fin d'en pouvoir définir avec plus de justesse et de justice les effets et. les
causes.
Et maintenant, voyons les critiques de Al Lt Ulbach.
Louis Ulbach, chroniqueur de talent, romancier délicat, fut aussi poète.
Louis Ulbach écrivit un recueil de vers ayant pour titre « Gloriana » ; il passa en 1844 inaperçu.
L'on sait qu'il eut une ardente polémique avec Aboui qu'il accusa de plagiat au sujet de son roman « Tolla » en 1855 ; et l'on se souvient aussi, qu'après avoir été au « Figaro », il commença sous le nom de Ferragus, la publication d un pamphlet hebdomadaire, dont le titre était « La Cloche » en 1868. Avec le fameux Touche-à-tout. directeur du Trombinoscope, l'auteur humoristique de l'Histoire de France » et Henri Rochefort, directeur de la Lanterne, ce fut cette spirituelle Trinité dont l'esprit était aussi mordant el tranchant qu'un couperet de guillotine, qui contribua à la chute morale de Napoléon III, ear ces trois ironistes pamphlétaires lui firent, avec juste raison, une guerre acharnée !
Plus tard, Louis Ulbach attaqua la Commune et eut des démêlés avec la justice militaire.
C'est probablemement sous l'influence de M. Pontmartin qu'il écrivit que Béranger « n'était qu'un petit bonhomme en plâtre que la génération de 1814 portait sur sa tête. »
Il s'agit de savoir si Béranger est un petit bonhomme en plâtre : Pour ma part, je le crois en bronze, étant en cela d'accord avec Beaucoup d'autres gens ; et je suis entièrement de pensée avec M. Arthur Arnaud, auquel je dois ma documentation principale, pour ces dernières étude
Or, qui veut trop prouver ne prouve rien, et quand M. Louis Ulbach dit que Béranger s'est brisé sur le seuil romantique de Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo, il ne songe pas que deux de ces trois grands hommes ont porté une amitié profonde à Béranger et une admiration complète.
Il ne songe pas que Victor Hugo n'a jamais rien dit, ni écrit de défavorable au chansonnier, mais qu'au contraire le grand poète des Châtiments avait rendu justice (dans la correspondance) à l'homme, à son caractère, à son talent poétique et politique ; or, comment Béranger n'ayant pas plus de talent ni de valeur que ne lui en accorde M. Louis Ulbach, comment expliquer le respect de Chateaubriand, de Lamartine et de Victor Hugo pour ce buste en plâtre ?...
Est-ce ignorance de la valeur intellectuelle ou hypocrisie de ces trois hommes, que nous admirons, mais dont Victor Hugo demeure, en mon esprit, comme le plus ferme. M. Louis Ulbach nous dit bien que Béranger est un mauvais poète, mais il a oublié de nous dire en quoi et pourquoi ! l'analyse est incomplète, et ici encore il me faut m'en rapporter aux sentiments unanimes du peuple et des hommes compétents du siècle, ffui ont tous consacré la popularité du chansonnier par leur admiration ou leur amitié.
Il est curieux de noter que Béranger est peutêtre le seul des chansonniers qui eut le moins d'imitateurs, « le peuple ne voulant chanter que du Béranger, dit Jules Janin, les plagaires se sont abstenus ».
Mais, voyez les paroles imprudentes de M. Louis Ulbach, que nous trouvons dans la Revue de Paris : Si Béranger a fait battre le cœur de nos Pères, eh bien ! que nos Pères le gardent, les fils n'en sauraient que faire ! »
Oh ! la mauvaise prophétie ! et que le chansonnier était meilleur prophète que Louis Ulbach, jugez -en :
En 1878, vingt et un ans après que la France avait perdu son chantre populaire, la Lice Chansonnière de Paris rendait un nouvel hommage au poète national », en allant déposer une couronne sur sa tombe. Le rendez-vous était fixé au Père- Lachaise a 2 heures et demie :« Le 1 juillet 1878, à 2 heures et demie, plus de mille personnes entourant le monument de Béranger et de Manuel, s'écartaient avec curiosité et sympathie devant les « Licéens ».
Quatre membres de la société portaient une superbe couronne d'immortelles, où se lisait cette dédicace en lettres noires : ... A Béranger la Lice chansonnière ». Trois discours furent prononcés, le premier, par le bon Maître chansonnier auquel cet ouvrage est dédié, le second par le chansonnier populaire Eugène Baillet, et le troisième par M. Alphonse Leclercq. Ces remarquables discours furent fréquemment interrompus par les applaudissements d'une foule émue et enthousiaste.
Voici le discours d'Ernest Chebroux, président de la « Lice chansonnière », je le donne in-extenso, car en nous fixant sur Vétat d'esprit des fils de
ceux qui chantaient Béranger, il marque aussi un point d'histoire dans la « chanson Française ».
o Messieurs, mes amis :
« Les grands anniversaires se succèdent, hier ceux de Voltaire et de Rousseau, aujourd'hui celui de Béranger. La France, Paris surtout, a le culte des morts qui lui sont chers. Je n'en veux pour preuve que votre empressement à répondre à notre appel. Je commence par vous en remercier bien sincèrement au nom de la Chanson !
« Il y a aujourd'hui vingt et un ans que ce funèbre monument nous prenait pour toujours une de nos gloires nationales ; le plus grand chansonnier venait de s'éteindre laissant après lui une douleur profonde, une sympathie immense !
« Je ne veux pas entreprendre de vous raconter la vie du merveilleux trouvère, des voix plus éloquentes que la mienne vous ont déjà fait connaître cette existence toute remplie d'amour, de probil<;. de gaîté et de philosophie.
« Je ne veux pas chercher si les œuvres de cet
rit Français et patriotique avant tout, ont pu
avoir telle ou telle influence sur nos destin
politiques ; nous n'avons ici et pour le moment.
qu'à nous entretenir du chansonnier, de celui qui
iirnait en lui, le talent, la modestie, le désintéressement le plus complet et une inépuisable bonté, car vous le savez mes amis, son cœur et bourse étaient constamment ouvert «.
« Ce que nous voulons aujourd'hui, e'est rendre hommage au poète populaire, qui a chanté nos s, ■'. nous a consolés dans nos revers : à celui ivait honorer les mérites, flageller les vi-
ridiculiser les travers et démasquer les hypocrites; à cet esprit fécond, créateur de cent chefs-d'œuvre, et qui réunissant tous les genres de la poésie, tenait à Anacréon par la gaîté et la délicatesse, à Horace par la forme, la grâce et la philosophie ; à celui enfin, dont les refrains triomphant des insanités dont on nous abreuve chaque jour, resteront longtemps encore sur les lèvres des amis du beau, qui pensent que la chanson ne peut être inspirée que par les ardeurs nobles, les sentiments vrais, qui croient encore qu'un poète doit être surtout l'interprète de la vérité, du bon sens et qu'il doit, comme Béranger, demander ses inspirations plus encore au cœur qu'à l'esprit.
« Oui, messieurs. Voilà ce que nous voulons d'abord, mais en payant aujourd'hui à notre cher poète, un juste tribut de reconnaissance et de respect, nous voulons aussi vous demander, si nous ne devons rien de plus pour l'avenir.
« Depuis longtemps déjà des chansonniers et amis de la chanson caressaient cet espoir : Rendre Béranger au peuple et lui ériger un monument par une souscription nationale... Mais je vous parle là du passé ; les monuments étaient difficiles alors, les appels de nos courageux amis restaient sans échos ; pour réunir sur cette tombe quelques admirateurs seulement du grand chansonnier et leur tenir le langage que je vous tiens aujourd'hui, il eût presque fallu un vote de la Chambre ! D'un autre côte, le bronze était devenu rare. On avait tellement coulé de ce métal pour en faire des canons, et élever de colossales statues aux grands hommes du dernier régime... qu'il n'en restait plus
pour Béranger. — ■ Ce projet fut donc, non pas rOonrinryn^. ' ' - remis à des temps meilleurs. Récemment une feuille littéraire intelligemment rédigée et dirigée, publia la biographie de L'illustre mort. Cette biographie était précédée d'un article énergique, rappelant aux chansonniers que le moment était enfin venu de payer leur dette au poète. Nous savons aussi que dans le but d'obtenir l'autorisation de former un comité d'organisation, une demande vient d'être faite à M. de Marcère, par le rédacteur et le directeur de cette feuille intéressante, le journal La Chanson. Que ces courageux reçoivent ici tous les remerciements auxquels ils ont droit.
« Oui, messieurs, nous devons à Béranger autre chose que de petites images ; nous devons à notre poète national, une statue !
«Athènes possédait celle d'Anacréon, Rome celle d'Horace, Paris doit avoir celle de Béranger !
« Il faut que cette bonne et riante figure s'épanouisse dans une de nos promenades publiques.
« C'est à vous, vieux chansonniers, qui avez eu le bonheur de le connaître et de l'aimer, vous de qui il a quelquefois corrigé les premiers vers, encouragé la première chanson ; c'est à vous, qui êtes la jeune chanson, et qui puisez chaque jour a la source de cet esprit intarissable et joyeux ; c'est à vous artistes écrivains, c'est à vous tous que nous nous adressons aujourd'hui pour nous aider dans cette tâche poétique, pour contribuer à la réalisation de notre rêve. Que demandons-nous après tout ?
« Un emplacement ; les amis de Béranger sont
assez nombreux en France pour payer le bronze et l'artiste.
« Hàtons-nous donc, mes amis, que chacun, dès aujourd'hui, se mette a l'œuvre.
a Ne laissons pas, comme on le disait justement ces temps derniers, ne laissons pas les hommes d'une autre époque s'emparer à leur profit, d'une gloire aussi pure.
« N'oublions pas surtout, que Déranger était un enfant du peuple ; que, tête et cœur, tout était républicain chez lui !
« Demandons a la République, si généreuse pour tout ce qui est beau et grand, de partager, d'abréger même nos efforts.
« Il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire le succès de notre œuvre. Béranger a mérité par son patriotisme et son immense talent, une statue : Il l'aura ! »
Un tonnerre d'aplaudissements salua ce beau discours d'Ernest Chebroux ; la cause désormais était entendue et gagnée.
Voilà donc comment les fils de ceux qui chantaient et aimaient Béranger répondent vingt et un ans après sa mort.
Comme M. Louis Ulbach a eu tort de prophétiser contre l'esprit et le cœur du peuple Français et des générations futures ; car nous les petits-fils de ceux qui étaient amoureux du talent de Béranger, nous aimons ses chansons et nous les apprenons encore, car en les chantant nous nous sentons devenir meilleurs !
Après cette manifestation de la vieille, mais toujours jeune société : la Lice Chansonnière »,
née de réclair national de 1830 », un comité était constitué deux mois après, sous les auspices de M. SpuIIer, député du 3e arrondissement de Paris; ris une autre réunion l'on décidait de demander à l'illustre poète Victor Hugo, d'accepter la prési- ? d'honneur du comité.
Le Maître répondit, par courrier, la lettre suivante :
Pari-, septembre 1878.
« Mes;-:eur-.
« J*ai été L'ami de Béranger, je m'associe de tout « mon coeur aux hommages qu'on rend à sa mé- « moire, et je m'empresse d'accepter la présidence « d Honneur qu'on veut bien me confier.
<( Recevez, messieurs, l'assurance de mes senti- « ments très distingi
Victor Hugo.
Le succès et les encouragements vinrent alors de partout ; Paris, la Province et l'Etranger souscrivirent et le comité fut ainsi et définitivement constitué.
-ident d'honneur Victor Hugo.
Président Spuller, député.
Vice-présidents Ed. About, Ernest Lcgouvc
de l'Académie.
Trésorier : Murât.
Serrétair L. Henry Lecomte, rédacteur
en chef de la « Chanson ».
Commission executive : Paul Avenel, Ernest Che-
broux, Cleray, Darlot, Frère, Lesueur et Charles Vincent.
La ville de Paris vota une subvention de 1.000 francs.
L'éminent académicien M. Jules Claretie, fit au Chàteau-d'Eau une étincelante causerie sur Béranger, où le langage le plus élevé s'associait à l'esprit et au cœur de ce distingué et fin lettré, une des gloires de notre littérature française.
Le lecteur me saura certainement gré de détacher de la conférence de l'honorable académicien un des passages les plus vibrants, démontrant dans un langage élevé et du plus pur patriotisme, les qualités brillantes et nobles de notre chansonnier :
... « Il est de bon ton, messieurs, de déclarer aujourd'hui que Béranger n'est plus à la mode. On feint de croire que ces vers qui ont passionné des générations n'ont plus rien à nous dire. Eh bien I lorsque pris de tristesse et d'accablement à la pensée des épreuves de la patrie, vous voudrez retrouver quelque part le libre accent gaulois, la vraie fibre française, le cri patriotique et fier d'un peuple écrasé, mais toujours debout, ouvrez un des volumes du vieux Béranger ; parcourez, fredonnez tout bas quelqu'une de ses chansons oubliées, et soudain vous vous sentirez animé d'un espoir qui console, et l'amertume éprouvée se changera doucement, sûrement en certitude. Cela est si bon la clarté, le sens commun, la vérité, la '•. la santé — toutes ces choses si françaises — •
et les chansons de Béranger consolent des abaissements de la littérature qui se fait triviale, en croyant se faire vraie et des turpitudes de certains refrains traînés aux parodies des ruisseaux ! »
Après cette conférence, qui fut saluée par tous les assistants, Armand Sylvestre, le poète immortel de « Grisélidis », de la « Chanson des Heures », improvisa presque à cette matinée, les stances admirables qui suivent, lesquelles furent dites, avec une magistrale ampleur, par Mlle Roussoil.