NAISSANCE DE BERANGER. — SA FAMILLE, SON ENFANCE
Jean-Pierre de Béranger est né à Paris, le 19 août 1780, dans la rue Montorgueil, n° 51, il vint au monde chez son grand'père Champy tailleur d'habits ; il était le fils d'un clerc de notaire qui l'abandonna avant sa naissance. Car après six mois de mariage, les parents de Béranger se séparaient. Son père allait en Belgique, et sa mère retournait dans sa famille.
Envoyé en nourrice dans les environs d'Auxerre, il resta délaissé pendant plus de trois ans par sa famille.
La nourrice était une brave femme, et quoique fort inexactement payée, elle éleva néanmoins l'enfant avec tendresse, et le rendit à son grandpère avec chagrin, Il resta donc avec 3on grandpère, et à sa charge jusqu'à l'âge de neuf ans.
Maladif, il nous apprend lui-même dans ses mémoires, qu'il ne fut envoyé à l'école que fort tard, laquelle était cependant située en face la maison du papa Champy, mais il avait toujours d'excellents prétextes pour éviter d'y aller.
En 1789, son père étant venu enfin le visiter, il fut décidé que l'on mettrait Béranger en pension, dans le faubourg Saint-Antoine, rue des Boulets,
n° 9. Je cite exactement l'endroit, car ce fut du haut des toits de cette maison, que le jeune élève vit prendre la Bastille ! L'on doit penser combien l'imagination de l'enfant fut frappée par cette première leçon d'histoire contemporaine !
Dans l'époque troublée que l'on traversait les professeurs négligeaient les élèves, et son instruction, en somme, demeurait stationnaire ; le peu de temps qu'il passa dans cette pension ne lui laissa que le souvenir de la prise de la Bastille, — et celui des têtes portées au bout de longues piques qui étaient celles des Gardes du Corps massacrés à Versailles.
Il avait déjà lu cependant la « Henriade » avec notes et variantes, et une traduction de la « Jérusalem » présents d'un parent, lequel voulait lui donner le goût des livres.
Béranger plus tard, s'est demandé comment il avait appris à lire !
Las de payer sa pension, son père qui était devenu notaire à Durtal. l'envoya a Péronne.
Il fut ainsi expédié à une de ses tantes, veuve sans enfant, sans prévenir la brave femme !
Quel pénible début dans la vie pour notre futur poète !
Son grand-père Champy. paralysé, vivant péniblement d'un maigre revenu, ne pouvait le garder, son père en rejetait le fardeau, sa mère l'avait complètement oublié ; à neuf ans. il se voyait repoussé de tous.
En arrivant à Péronne, sa tante, après avoir pris connaissance de la lettre de son frère, qui lui recommandait son fils, dit aussitôt : « Qu'il lui
était impossible de le garder. » Qu'allait-il devenir ?... Mais sa tante avait le cœur sensible ; devant le3 larmes de l'enfant, devant sa grâce touchante, elle fut émue, attendrie et l'embrassa en lui disant : « Pauvre abandonné, je te servirai de Mère ! »
Dans sa « biographie », Béranger dit que jamais promesse ne fut mieux tenue.
Voilà donc l'enfant à l'abri, et avec des soins et de l'affection.
Cette femme, d'un esprit supérieur, faisait des lectures sérieuses et choisies, en dehors de ses occupations, car elle tenait une auberge, elle acheva d'apprendre à lire à son neveu ; enfin, un vieux maître d'école lui apprit à écrire et calculer ; mais là encore une fois, s'arrêtèrent ses études, sa tante n'ayant pas les moyens de les lui continuer plus brillantes.
Béranger avait un goût très prononcé pour le dessin, mais l'apprendre était toujours une dépense, et il en abandonna l'étude.
L'éducation morale fut mieux enseignée, servie par les événements de la terreur.
Voici un fait :
Quelques amis de sa mère adoptive furent arrêtés, et conduits à Péronne, pendant la nuit, pour y être emprisonnés ; le lendemain, sans instruire son neveu, elle l'emmène avec elle à la ville ; surprise de Béranger, lorsqu'il la vit se diriger vers la prison. Au moment de frapper à la porte, (au guichet; elle lui dit : « Mon enfant, nous allons voir d'honnêtes gens, de bons citoyen.-. privés de leur liberté par une accusation calom-
nieuse, j'ai voulu l'apprendre à combien de persécutions la vertu est exposée dans les temps de troubles politiques. »
Dans les mains d'une pareille femme, aux aspirations généreuses, Béranger recevait des leçons qui ne peuvent s'effacer de l'esprit. La Révolution fît une républicaine ardente de cette brave femme, quand à rencontre, son frère, le père de Béranger, né cependant dans un cabaret affectait des prétentions de noblesse ! Selon des traditions fantaisistes de famille, il a fait inscrire, sur l'acte de baptême de son fils, la particule nobiliaire ! Béranger s'en souciait fort peu, ainsi que de l'arbre généalogique. Néanmoins Béranger descend des anciens Bêrenger de Provence, la lettre a remplaçant la lettre e, fut la faute d'un de ses ancêtres, car l'on sait que les anciens nobles ne savaient pas signer, ou signaient mal (1).
L'invasion des armées coalisées vint éveiller dans le cœur de Béranger ses sentiments patriotiques d'indépendance, avec l'horreur de l'Etranger, l'époque troublée mûrissait sa raison. L'invasion de Valenciennes lui fut douloureuse. Sa tante et lui prêtaient l'oreille au bruit du canon des Anglais et des Autrichiens. Aussi, avec
(1) Ce fut à Paris qu'il usa du de, à cause de mauvais vers oui étaient siens, dit-il. et que l'on avait attribués à un Béranger, qui était Directeur de l'Imprimerie de l'Instruction Publique, lequel pouvait perdre sa place. Il fit donc précéder son nom des initiales, en usant du de.
quelle joie apprend-il les victoires de nos années républicaines.
Voyez cette belle page que je prends dans sa biographie : « Lorsque le canon annonça la reprise de Toulon, j'étais sur les remparts, et, à chaque coup de canon, mon cœur battait avec tant de violence, que je fus obligé de m'asseoir sur l'herbe, pour reprendre ma respiration.
Aujourd'hui que chez nous, le patriotisme sommeille, ces émotions d'un enfant doivent paraître étranges. On ne sera pas moins surpris, si je di*, qu'à soixante ans, je conserve cette exaltation patriotique, et qu'il faut tout ce qu'il y a en moi d'amour de l'humanité, pour m'empêcher de lancer contre les peuples, nos rivaux, les mêmes malédictions que leur prodiguait ma jeunesse î »
Les événements mettaient dans le cœur de cet enfant, des sentiments de liberté, et devaient plus tard, faire éclore les pensées les plus vives d'un ardent patriotisme pour la République.
Cet amour de la patrie fut peut-être la plus grande passion de la vie du poète.
Béranger n'avait aucun penchant religieux. Sa tante, au contraire, était très pratiquante. Voici une anecdote de l'enfance de Béranger, qui nous montrera son incrédulité.
Alors qu'il était debout sur le seuil de la porte, à la fin d'un orage, tout-à-coup le tonnerre tombe, éclate, passe sur lui, et le jette à terre, complètement asphyxié. Une fumée épaisse a rempli la maison et dévasté l'intérieur. Sa tante se précipite sur lui, l'expose à l'air et à la pluie, la foule est accourue, mais Béranger ne donne aucun signe
d'existence. On le croit mort ! Sa parente se lamente, peu à peu cependant, l'enfant revient sensiblement à lui, et après avoir répondu aux caresses de joie de sa bonne mère adoptive et des voisins, il laissa échapper une réflexion qui fit deviner qu'il ne serait jamais dévot.
Lorsqu'un orage s'annonçait, sa tante aspergeait la maison d'eau bénite — coutume qui existe encore de nos jours, et pratiquée par les gens religieux ou superstitieux — ou simplement peureux î — C'est pour nous préserver du tonnerre, avait-elle dit souvent à son neveu.
Encore étendu sur le lit d'un voisin, Béranger après s'être fait raconter ce qui venait de lui arriver, s'écria : « Eh ! bien, chère tante, à quoi sert ton eau bénite ? »
Cette secousse fut la seule de son enfance, car il ne fut jamais malade, la vue de l'enfant fut éprouvée au point de ne pouvoir le faire entrer en apprentissage, dans une horlogerie, mais il fallait songer à lui préparer un avenir : servir à table, aller à l'écurie, blessait parfois sa petite vanité. Il fallait donc un métier en rapport avec sa constitution qui n'était pas forte. Il rentra chez un orfèvre, où il ne resta que peu de temps. De là, il devint « saute-ruisseau », chez un notaire, devenu juge de paix, et ami de la tante du jeune Béranger.
Cet homme, disciple fervent de Rousseau (nous apprendra plus tard Béranger dans sa biographie) était partisan de la Révolution. Il fut appelé à l'Assemblée Législative. Revenu à Péronne après sa mission, il y fonda des écoles primaires gra-
tuites, et voici comment Bérangcr raconte le plan que se proposait son fondateur, M. de Bellenglisse, dont les événements en avaient fait germer le programme intéressant et original. Jugez-en : « Plus désireux de former des hommes que des savants, M. de Bellenglisse avait voulu que lees élèves se disciplinassent eux-mêmes.
Ils élisaient entre eux, des juges, des membres de district, un maire, des conseillers municipaux, un juge de paix, qui devaient tous fonctionner dans un cercle de pouvoirs conforme aux besoins d'une association de marmots, dont le plus âgé avait à peine quinze ans !
Il y avait une force armée qui se composait de tous les élèves, divisées en Chasseurs, Grenadiers et Artilleurs, faisant aussi l'élection de leurs chefs. Nous portions en promenade nos piques et nos sabres, et traînions une petite pièce de canon, que nous apprenions à manœuvrer.
Nous avions aussi un « club » dont les séances attiraient la foule des Péronnais de tout âge. Quant aux études, le latin en était banni par le fondateur ; nous donnions peu d'attention à la grammaire, malgré les représentations du vieux prêtre qui nous l'enseignait, et lequel trouvait là un refuge utile pendant ces temps de crise. Les chants républicains avaient plus d'attraits pour nous que les leçons de langue, et comme dans ma famille, tout le monde chantait, c'est sans doute alors qu'est né en moi, le goût de la chanson. J'aurais dû aussi contracter l'habituée de parler en public, car, toujours nommé Président de notre « club », j'étais obligé de
fî. ire des allocutions aux conventionnels qui passaient à Péronne, et je prononçais des discours de ma composition dans les cérémonies nationales, où nous avions notre place marquée. Ajoutez que dans les grandes circonstances on me chargeait de rédiger des adresses à la Convention et à Maximilien Robespierre.
C'était, on le voit, un plan pour donner et confectionner d&-. citoyens à la République, dont on désirait le Gouvernement et à laquelle on travaillait déjà,
Le curieu?:» c'est que M. de Bellenglisse avait étendu l'application de son éducation aux jeunes filles, en tenant compte toutefois des convenances dont elles sont susceptibles.
En tout cas, le système avait du bon, car il visait à inculquer à l'enfance l'amour des formes ei des principes établis dans la société qui l'attend ; c'est donner, dit Béranger, « la valeur d'une durée de plusieurs siècles aux institutions sorties plus ou moins nouvellement des principes qui ont exigé des formes ; c'est faire naître une précoce expérience chez les enfants qu'un nouveau régime politique a vus naître, et les habituer, non seulement à la pratique, mais encore à J'étude curieuse des lois qui restent à perfectionner. Nos grands établissements d'instruction font-ils autre chose que quelques savants, et beaucoup d'éeoîicrs ? Des hommus, en sort- il un grand nombre ? Des citoyens, il n'en est pas question. »
A part quelques restrictions, ce programme, pour forme; des citoyens, est intéressant et pour-
rait peut-être exciter l'attention de nos directeurs de l'Enseignemcnt-Modcrne.
Mais comme nul n'est prophète dans son pays, la fondation eut peu de durée à Péronne, et son fondateur fut nommé magistrat à Amiens.
Sur la recommandation de M. de Bellenglisse, Béranger rentra dans une imprimerie, et ce fui là, on peut le dire, que le désir de s'instruire et le goût de la poésie s'implantèrent dans l'esprit et le cœur de l'enfant.
Il y passe deux années, mais malgré le zèle qu'il apportera aux travaux de la typographie, il ne se perfectionne que difficilement dans l'orthographe, et le plus curieux, c'est qu'il aura le goût de la poésie ! Il traçait des lignes rimées, sans savoir que les vers étaient soumis à des règles particulières.
Nourri de maximes républicaines, frappé vivement dans son imagination par la Terreur, la prise de la Bastille, et par les quelques mois passés avec M. de Bellenglisse, Béranger avait acquis surtout une précoce expérience, dont sa nature réfléchie devait conserver toute sa vie la marque profonde de ces premiers enseignements, et se refléter dans ses actes.
Deux événements vont modifier à nouveau la vie de notre poète ; le premier fut le mariage de sa tante, le second l'arrivée de son père, lequel fut immédiatement scandalisé de voir à son fils des opinions si opposées aux siennes ! Il chercha de suite à le convertir, mais ce fut sans résultat et sans succès ; il en fut dépité, car M. de Béranger attendait l'avènement de Louis
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XVIII, et désirait faire rentrer son fils dans les pages de Sa Majesté. Le terrain, on le sait, était mal préparé ! Aussi, à cette idée, sa sœur lui répond qu'il est fou ! que son fils ne voudra jamais servir de laquais, et qu'il leur chantera la Marseillaise ! Furieux, le père décide qu'il fera venir son fils à Paris, où, remis avec sa femme, il vivait, faisant des opérations de Bourse !
Si l'idée de connaître Paris est un rêve caressé par tous les enfants, quitter sa bonne tante lui causait une douleur profonde, et ne lui faisait envisager Paris qu'avec tristesse i
Pendant les deux jours et demi de diligence, il ne cessa de répandre des larmes, car Béranger, alors âgé de quinze ans, prévoyait qu'il ne trouverait en son père ni le guide ni l'ami, mais des misères morales et pécuniaires, qui le feront devenir de bonne heure ce qu'on appelle : un homme !