‹ Étude sur Béranger, le chansonnier patriote et républicainChapitre 5 sur 37 · BONAPARTE · texte numérisé non relu

BONAPARTE

Dès son arrivée, son père le met aux affaires ; il devient fort habile aux finances, le calcul se développe chez lui, sans s'astreindre aux règles; il invente des procédés et arrive à compter do tête avec facilité et promptitude ; la difficulté des transactions, le désordre des affaires et la dépréciation des assignats font entreprendre à son père de multiples combinaisons financières lesquelles, au début, amusèrent le jeune homme qui, plus tard, s'en dégoûtera, sachant combien étaient malheureux les emprunteurs !

Sa mère mourut après dix mois passés prède son fils.

Us furent indifférents l'un à l'autre, n'ayant aucune ressemblance morale ni physique ; la mère de Béranger eût voulu faire de lui un « muscadin » comme l'on disait à l'époque; mais Ton voit d'ici, d'après sa nature et son éducation de Péronne, combien le jeune « démocrate •> était loin d'être et de devenir le « Petit Maître » que sa mère désirait qu'il fût, pour satisfaire ses goûts.

Peu de temps après la mort de sa mère, son père se lance dans un complot royaliste, celui de la conspiration Brothier et de la Yilleheurnoïs.

Voilà donc notre Béranger, toujours épris de littérature, commençant même à versifier, devenu par la force des choses comptable ! Le jeune Président du Club de Péronne, qui envoyait des adresses à Robespierre, se voit subitement en contact avec les ennemis de la République ! Etrange destinée que la sienne, mais malgré les sermons de son père, les discussions politiques. les rapports avec les royalistes, ses idées sont immuables comme son esprit. Il raisonne et combat son père et ceux qui sont à la tête du complot.

La conspiration découverfe. son père arrêté, Béranger est obligé de le suppléer dans toutes ic- amures : il réussit à en traiter pour 200.000 francs !... Son père, relaxé faute de preuves suffisantes, recherche à nouveau ses relations parmi les royalistes, priant ces messieurs de faire la leçon sur le républicanisme de son fils ; mais rien n'a de prise sur l'enfant, et même dans une discussion il annonce : Que le général Bonaparte, qui vient de faire triompher la Convention, se fera dictateur, si la République est balayé»', comme le souhaitent les royalistes, pour faire place aux Maîtres légitimes...

Rien ne pouvait amoindrir, chez le jeune Béranger. les sentiments de liberté et de foi républicaine, qui devaient le conduire à devenir le champion du progrès social.

Par dissentiment d'idées, et les opérations de Bourse répugnant à Béranger, il quitte son père, lui disant qu'il veut être poète. Son père lui sert une modique pension de laquelle il se contente, heureux d'une liberté dont il use pour s'instruire et courir aux représentations théâtrales.

L'on a vu les dons merveilleux du futur chansonnier, son intelligence vive, sa facilité à retenir et le don naturel d'assimilation. Il lit avec passion Molière, La Fontaine, il entasse rime sur rime, et se met à étudier tous les genres ; dans ses méditations, il arrive à se faire une poétique presque complète, dont, plus tard, il dira que malgré la perfection apportée, les règles fondamentales n'en auront pas varié.

En 1798, la maison de son père croule, c'est la misère ! Son père est poursuivi, même emprisonné, enfin, mis en liberté. Il tient alors un cabinet de lecture, et son fils peut continuer à s'instruire, il avait alors 18 ans.

Il habitait une mansarde sans feu, où la neige et la pluie inondaient souvent son pauvre petit lit de sangle ! Mais qu'importe ! l'amour de la poésie s'est emparé de lui, et malgré les sollicitations des capitalistes qui proposent au poète des fonds pour recommencer des affaires sous son nom, et sans son père, il refuse malgré son dénuement, tant il a horreur des affaires.

Seule alors, une muse viendra ensoleiller sa mansarde et consoler l'adolescent dans sa misère.

Un an plus tard, il tremble et souffre pour l'indépendance de la Patrie. Les extravagances de Barras avaient découragé la nation, et au

milieu des malheurs publics Béranger rime des alexandrins contre Barras et ses amis.

Bonaparte revient enfin d'Egypte ! C'est un long cri de joie, poussé on le sait, dans toute la France ; et comme il s'était fait un malin plaisir de prédire à son père réSevation du vainqueur de Lodi et d'Arcole, il applaudit à la révolution du 18 Brumaire.

S'il n'est pas révolté par la violation de la constitution, c'est que son patriotisme a toujours dominé les doctrines politiques, et que l'on n'a pas toujours une Providence donnant aux nations le choix et les moyens de salut.

Un seul homme pouvait tirer de l'abîme la France, où le Directoire avait fini par la précipiter, et cet homme c'était Bonaparte (voir « Ma biographie », par Béranger).

Toujours plus pauvre, Béranger songe à se faire envoyer en Egypte, mais on lui démontre tous les inconvénients d'un tel voyage et il demeure à Paris, dans sa mansarde de la rue Saint- Martin, heureux, néanmoins dans sa misère, de pouvoir vivre seul et faire des vers tout à son aise.

J'ai parlé de la Muse qui visitait sa mansarde, écoutez avec quelle délicatesse le poète s'exprime en parlant de la femme : o Peut-être n'ai-je jamais connu parfaitement ce que les romanciers appellent l'amour, car je n'ai jamais regardé la femme comme une épouse, ou comme une maîtresse, ce qui n'est trop souvent qu'en faire une esclave ou un tyran, et je n'ai jamais vu en elle qu'une amie que Dieu nous a donnée.

La tendresse pleine d'estime que ce sexe m'a inspirée, dès ma jeunesse, n'a cessé d'être la source de mes plus douces consolations. Ainsi, j'ai triomphé d'une secrète disposition à l'humeur noire, grâce aux femmes et à la poésie. »

Béranger arrive à se créer un cercle d'amis épris comme lui de littérature. Il joue la comédie et commence à composer quelques couplets ; il s'instruit toujours, et c'est ainsi qu'il apprend à connaître, dans les traductions, l'antiquité grecque. Son esprit se nourrit et bientôt sa lyre vibrera de ses premiers accords.

Au début, le génie même se cherche, il y a le* tâtonnements, les essais variés, et ce n'est pas à la chanson que Béranger confia ses premiers rêves. Le théâtre, les récits épiques, l'idylle, tentèrent son imagination; il travailla le théâtre avec courage, et le fréquentait chaque jour. Les mœurs du Directoire, où l'on voyait des hommes efféminés et des femmes prendre, elles, le rôle de l'action, de la puissance, lui fournirent un sujet. Il écrit les « Hermaphrodites », mais après deux ou trois actes il perdit couragp, et brûla, dit-on, le manuscrit ; il écrivit d'autres comédies, mais sans avoir eu l'honneur d'obtenir une lecture, et c'est à tort que certains auteurs lui ont attribué une collaboration avec Autier dans : Les Caméléons, l'Habit de Cour, La Maison de plaisance, etc.. Tour à tour, il passa de la comédie à la ballade ; de la ballade à l'ode ; de l'ode au poème épique. Il écrivit le poèm»"1 Clovis, dont, malheureusement, on ne trouve plus

Mais si Béranger n'a point collaboré dans les pièces ci-dessus, son ami Autier a pu montrer les manuscrits suivants à quelques amis et notamment à M. Henry Lecomte, homme de lettres 1 .

Elles sont au nombre de trois et pouvaient être écrites pour les petites sociétés dramatiques, nombreuses sous l'Empire. La première a pour titre Les Acteurs bourgeois, l'on y sent l'étude profonde de Molière. La seconde pièce a pour titre : La Vieille femme et le Jeune mari, et la troisième a pour titre Le Paresseux. C'est une comédie en vers, écrite avec plus de recherches. et qui est. parait-il, la plus remarquable. L'opinion de M. Henry Lecomte est que si Béranger a fait du théâtre, il faut le féliciter d'y avoir renoncé, car s'il eût pu. comme beaucoup, arriver sans trop d'efforts à faire quelques légers vaudevilles, il a mieux fait d'augmenter le trésor littéraire de la France de ses inimitables chansons.

Béranger fut donc auteur dramatique.

J'ai dit que Béranger avait cherché devant l'adversité à obtenir un emploi civil en Egypte, mais qu'on l'en avait dissuadé, la colonie égyptienne n'ayant pas d'avenir certain pour la France...

Il rime donc dans sa mansarde, et chante dans .-on grenier, fort de ses vingt ans. C'est là qu'on entendit peur la première fois La chanson des

! Voir le journal « La Chanson ». année 187S.

Gueux, Mon vieil habit, etc... Mais malgré la gaieté de toute la jeunesse, et le rire frais des Lisette et Fretillon, la misère augmente, et la conscription vient jeter une nouvelle inquiétude dans sa vie.

Il était si frêle, si pâle que son père lui disait sans fin : « Tu n'as pas longtemps à vivre, je t'enterrerai bientôt ! » Consolation et sollicitude toutes paternelles, n'est- il pas vrai ?

Pour Béranger, si la réforme n'était pas prononcée, il obligeait son père à prendre un employé qu'il lui faudrait payer, et il ne pouvait le faire.

Béranger ne se fit pas inscrire; ehauve à vingt trois ans, débile, il en paraissait trente, et, découvert, quarante ; et c'est ainsi qu'il lui fut facile de braver les gendarmes, et de continuer son service à son père, dans son cabinet de lecture.

Quoique se nourrissant de panade, de pain et de fromage, il ne voulait pourtant pas mourir ainsi que le prévoyait son père, et avait cherché, sans succès, un emploi : devant la nécessité, il rassemble sous une même enveloppe toutes ses pièces de vers, odes, idylles, etc., et comme on lui avait dit que Lucien Bonaparte protégeait les lettres, il lui adresse son envoi poétique (quatre à cinq cents vers environ) l'espoir suprême !

Cette démarche désespérée eut plein succès, elle fut le début de la fortune de Béranger. Le sénateur Lucien Bonaparte avait lu ses vers, et désirait le connaître !

Orateur et poète lui-même, le frère du Pre-

mier Consul le reçoit avec une hienveillance marquée, lui dit qu'il veillera sur son sort, et «Je Rome, où il était obligé de se rendre, il lui adressa une procuration pour toucher son traitement de l'Institut, dont trois années arriérées lui furent versées ; le traitement était de mille francs par an.

Voici donc le poète riche de trois mille framet d'une haute et puissante protection !

Lucien Bonaparte, dans ses critiques à Etranger, s'étonne de la hardiesse du style. Béranger avoue qu'il est dénué d'instruction classique, qu'il ignore le latin, mais son protecteur, san; lui en marquer de surprise, rengage à traiter un sujet romain.Soit la mort de Néron. En le quittant, il lui dit à nouveau que le besoin ne viendra pas le tourmenter désormais dans ses travaux : comptez sur moi pour votre vie mater rielle, et ne vous inquiétez plus.

De Rome, voici la lettre que Béranger reçut de son protecteur, qui était en Italie, ayant mérité la disgrâce de son frère, qui venait de se couronner du Diadème Impérial !

« Je vous prie d'accepter mon traitement de l'Institut, et je ne doute pas, que si vous continuez à cultiver votre talent, par le travail, vous ne soyez un des ornements de notre Parnasse.

« Soignez surtout le rythme, ne cessez pas • l'être hardi, mais soyez élégant »

Le cœur de Béranger, l'on s'en doute, déborda de joie et de reconnaissance ! Et c'est ainsi que commença pour le poète, l'année 1804.

Dès lors, une nouvelle existence, sans soucis

matériels, permet à Béranger de se perfectionner ; il échange une correspondance suivie avec son haut protecteur, et augmente son budget en travaillant avec Landon, aux Annales du Musée; dans les bureaux de l'artiste peintre il fait d'utiles connaissances. Une lettre de Lucien Bonaparte le recommande chaudement à son ami Arnault, de l'Institut et chef de la Division de l'Instruction publique au ministère de l'Intérieur ; mais il ne pourra placer Béranger auprès de lui, que trois ans plus tard.Arnault devient néanmoins

I ami, et lu: donne des marques d'intérêt, l'aide à ouvrir des portes littéraires qu'il n'avait pu ouvrir jusqu'alors.

Le tout dans la vie est de franchir L'étape première et d'arriver à un premier succès ; atvec du travail, de la persévérance, de la conduite et du tact, le temps fait le reste. Le proverbe arabe est juste à la condition toutefois de poursuivre avee r-ourage et volonté le but et l'œuvre.

Avec 1.800 francs de son traitement au Musée des Beaux-Arts, et 1.000 francs de l'Institut, c'est la fortune pour notre poète ! Il vient en aide à son père et à sa grand'mère, la veuve du bon papa Champy, et aussi à une sœur, car son père s'était remarié.

Mais une fois le catalogue des Annales établi, il perd cette place, Landon ayant terminé son travail aux Beaux-Arts.

II part au pays d'enfance, à Péronne, où ses camarades lui facilitent l'attente d'une place ; et c'est dans ce milieu familier qu'il écrivit

beaucoup de chansons, égayant les agapes ami-

cales de couplets frondeurs ou joyeux ; et cette époque de la vie de Béranger fut pour lui la plus souriante, car il est compris de ses camarades, il est partout fêté, car ils devinent par la supériorité de ses oeuvres, la gloire et l'avenir prochains de leur poète !

Enfin, vers trente ans, Béranger rentre comme expéditionnaire à l'Université Impériale.

Nous savons tous les loisirs des bureaucrates. Aussi, en use-t-il pour rimer. L'époque critiquelittéraire est passée, l'intelligence s'est développée; dans quelque temps, en pleine possession de lui-même, Béranger fera entendre : Le Roi d'Yvetot, dont les couplets seront chantés dans toute la France.

Voilà la genèse de la popularité du chansonnier et de ses succès, lesquels désormais le suivront toujours, en le rendant immortel dans la postérité. Mais il y sera arrivé par un labeur acharné et incessant, dans rétude de la versification.

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