LIVRE II. — CHAPITRE IV
par les classiques , se maintint dans la conversation popu laire, pour reparaître ensuite dans les écrits des chrétiens , dans la langue du moyen-âge , et dans notre français. Notons aussi les mots trivials ou obscènes que Catulle n'a pas évités , se croyant autorisé à en faire usage. Il se défend même quelque part des accusations que lui avait attirées la hardiesse lascive de ses épigrammes. Faut-il donc , dit-il , chercher dans les vers d'un poète un argument contre ses mœurs ? Le plus chaste peut écrire des vers légers ; il doit même en écrire , ajoute ingénument Catulle ; à cette condition seulement , ils auront du sel et de la grâce, et pourront chatouiller agréablement les moins sensibles, (i) Singulière théorie, exposée par Catulle avec une franchise qui condamne comme lui la société où il était permis d'alléguer de pareilles raisons. Sans doute les conventions ont une grande part au choix et au sens des mots, mais il n'en est pas moins vrai que cqs conventions naissent des coutumes mêmes des peuples et les dénoncent. La grossièreté est au moins aussi détestable que la pruderie , et la brutalité du langage n'est pas plus un témoignage de décence , que la réserve des discours ne prouve celle des mœurs. Rien ne peut donc entièrement justifier la liberté excessive de la langue de Catulle , mais il n'en porte pas seul la responsabilité. Il écrit comme on parlait autour de lui. La vivacité de son caractère , un reste de rusticité antique et une pointe d'imagination
(i) c XVI, 5.
Nam castuni esse decet pi uni poetam
Ipsum, versiculos nihil necesse est ,
Qui tum denique habent salem ac leporem ,
Si sunt molliculi ac parum pudici ,
Et quod pruriat incitare possunt.
curieuse et lascive devaient l'amener à composer quelques vers auxquels ses contemporains eux-mêmes, d'un goût si peu scrupuleux, trouvèrent pourtant trop de sel. (i)
Viennent enfin les mots qui ne se trouvent que dans Catulle , soit qu'il les ait inventés , soit qu'il les ait pris à la langue familière perdue pour nous. Ces emprunts sont en assez grand nombre , mais appropriés aux sujets traités par le poète . La belle langue , poétique et demi grecque , domine dans les longs poèmes; les épigrammes sont écrites dans un style plus prosaïque et plifs populaire. Ce choix et ce mélange choquent parfois, mais prêtent à ces courtes pièces un air de naturel et de vérité qui n'est pas sans quelque agrément. Les diminutifs eux-mêmes , dont il a certainement abusé, ne laissent pas que de produire parfois d'heureux effets , bien qu'ils appartiennent généralement aux langues encore peu formées et témoignent de l'impuissance des écrivains à trouver la grâce sans l'affectation qui pourrait la corrompre.
Les différents caractères de la langue de Catulle ressortent mieux encore quand on le rapproche de Lucrèce , son contemporain , et celui de tous les poètes du temps qui lui ressemble le moins. La nature de son sujet comme son propre génie éloignaient Lucrèce des innovations heu-
(i) A ce point de vue, la langue de Catulle appartient plutôt à l'antiquité qu'à l'époque classique. On distingua bientôt les mots nobles , verba pratextata ou nupta, et les mots bas, sordida. La pruderie s'introduisit dans le langage avec l'habitude des périphrases et des métaphores. Une certaine décence extérieure, mais peu réelle , s'imposa aux écrivains , et il fut permis de tout dire , mais sans rien nommer. « Vel hoc vitium sit , quod xaxfyupaTOv vocatur : sive mala consuetudine in obscaenum intellectum sermo detortus est , ut ductare exercitus , et patrare bella, apitd Sallustium dicta sancte et antique , ridentibus , si Dis placet ; quam culpam non scribentium quidem judico, sed legentium ; tamen vitanda, quatenus verba honesta moribus perdidimus , et vincentibus etiam vitiis cedemlum est ; sive junctura deformiter sonat &. » (Quintil. VIII, 3, 44.)