‹ Étude sur CatulleChapitre 102 sur 144 · LIVRE II. — CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE IV

reuses ou inutiles auxquelles se plaisait Catulle. Son poème n'était pas destiné à un cercle restreint d'hommes d'un goût raffiné, amateurs exigeants et juges difficiles, que l'art séduisait plus que la philosophie , qui préféraient le bonheur de l'expression à la force de la pensée et les ciselures de l'épée au tranchant de sa lame. Lucrèce écrit ou croit écrire pour tout le monde ; il fait œuvre d'apôtre, pour ainsi dire , plus encore que de poète ; ravi par les merveilles de la .doctrine épicurienne qui l'a arraché aux ténèbres de l'ignorance , il veut faire partager aux autres son ravissement et répandre sur tous indistinctement cette lumière , comme si tous les regards étaient capables de la supporter. Son génie altier et violent ne pouvait guère non plus se plier aux patientes audaces de la poésie Alexandrine ; le résultat ne lui eût pas semblé digne de l'effort ; sa puissante imagination dédaignait les procédés de l'école. Qu'avait-il besoin du mensonge de la poésie , quand il savait où trouver la poésie même ? La vieille langue d'Ennius, de Lucilius et des tragiques lui suffisait ; l'instrument démodé rendrait encore des sons pathétiques, touché par cette main habile et vigoureuse.

Nous n'insisterons pas sur la construction de ses longues phrases périodiques qui semblent poussées d'un grand souffle, et s'avancent avec un mouvement tout ensemble lourd et véloce , comme une marée. Nous ne parlerons pas de ses tournures pénibles et hésitantes , de la disposition parfois maladroite des ftombreuses incidentes , de l'emploi trop fréquent des particules conjonctives , du redoublement des mots, de la redondance des expressions, enfin de toutes les imperfections que la difficulté du sujet excuse, et qui sont inhérentes à son époque. En ce point,

il ne diffère pas essentiellement de Catulle dont le style a pourtant une allure plus légère. Il n'en est pas de même pour la langue considérée au point de vue grammatical. Tandis que dans Catulle elle se distingue surtout par l'amour des nouveautés, celle de Lucrèce a pour principal caractère l'attachement aux vieilles formes : Catulle cherche et trouve le néologisme; Lucrèce, sans l'employer toujours, accepte souvent l'archaïsme, (i)

Son orthographe se rapproche beaucoup de l'orthographe ancienne et porte la trace de la prononciation vulgaire. Il écrit, par exemple, temptare au lieu de tentare ; il redouble volontiers les consonnes, comme dans cuppedo, latnmina, il multiplie la voyelle n si usitée dans la langue latine , lucuna y supultus , dissulire ; tantôt il change en brève une diphthongue, mestus, presto ; tantôt au contraire il allonge en diphthongue une voyelle brève , reprœhendere , sœtiger. Mais le caractère particulier de la prononciation populaire , surtout dans la langue latine , c'est la tendance à abréger, la recherche instinctive des formes syncopées. Elles sont fréquentes dans Lucrèce, soit qu'il supprime Yu ou 17 dans l'intérieur des mots , suppression qui entraîne la disparition des consonnes voisines, tniraclum , coplatus, dispostus , confluxet , abstraxe, consumpse ; soit que par une contraction il rapproche des voyelles dont il a fait disparaître la consonne disjonctive , crerint , suerint , irritât , disturbât. Quelquefois , cette contraction se produit par la suppression de Yh au milieu des mots , comme dans vemens , vementer , probeat (prohibeat). Quand deux voyelles se rencontrent, une d'elles tombe, dessc, derrare, coperire,

(i) v. Bouterweck, Lucretiafne qiuestioties, Halis Sax. (p. 6).

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