CHAPITRE V
L'expression dans Catulle.
Il nous reste à examiner dans Catulle l'expression , c'est-à-dire la poésie même. Là vivacité des impressions et la pénétration de • la vue font surtout les poètes , mais tous ne sont pas émus de la même façon en présence des objets , et ne les voient pas sous les mêmes aspects. L'originalité du poète consiste à regarder les choses d'un point de vue qui lui soit particulier : le style reproduit précisément cette originalité. Les uns , plus attentifs aux spectacles qui les entourent que repliés sur eux-mêmes et disposés à la rêverie, sont surtout frappés des apparences, et pour ainsi dire , du contour des choses , de la vie extérieure par laquelle elles se manifestent , et qui en recouvre la vie intérieure , l'âme intime. Les idées s'offrent à eux sous forme de tableaux , d'images , de portraits ; tout les intéresse , un son , une couleur , un arbre , une pierre , un vêtement ; tout a pour eux un corps , une figure , même l'invisible. Ils ont plus d'imagination que de sensibilité , ils sont peintres autant que poètes. D'autres , plus indifférents à la vie extérieure des choses , et moins frappés des aspects sous lesquels elles se présen-
2lé ÙTUDE SUR CATULLE.
tent, sont surtout préoccupés de leurs propres sentiments, de la vie de leur âme. Ils ne peignent le monde extérieur que si cette peinture peut servir à l'expression d'une émotion personnelle. Leur style est plus ému que coloré; ils ont plus de sensibilité que d'imagination , la poésie est surtout pour eux une confidente de leurs douleurs et de leurs joies. D'autres sont capables de sortir d'eux-mêmes, non plus seulement pour décrire les formes visibles des objets , mais pour aller au fond même, en saisir l'essence et la raison , pour pénétrer dans le cœur des autres hommes et exprimer les passions humaines avec la sensibilité et l'imagination réunies, pour nous donner par cette description animée et pathétique l'émotion de la vérité morale. Ils sont moralistes et philosophes en même temps que poètes ; leur style est varié comme la nature ; les couleurs n'y ont point plus de part que les pensées et les sentiments. Il en est d'autres enfin qui entrent aussi dans l'âme de leurs semblables et nous font assister au spectacle de la lutte des passions humaines , mais comme des juges en apparence désintéressés , qui trouvent les combattants ridicules et les raisons de leur duel frivoles, et qui rient des blessures sans gravité portées de chaque côté. Ils excellent à peindre les travers , les ridicules , les manies. Leur imagination saisit rapidement les traits qui distinguent les ir^lividus et les caractères ; elle les grossit, les exagère , et nous en donne par cette description heureusement infidèle la plus forte impression.
La pensée de Catulle était naturellement trop étroite pour s'étendre au dehors et comprendre en elle-même comme dans un miroir le spectacle des homtnes et des choses ; il pourra plutôt être compté parmi ceux chez qui