LIVRE II. — CHAPITRE V
la vivacité et la sincérité des émotions personnelles font la poésie. Il ne peindra les passions des autres que si elles ressemblent aux siennes, surtout si elles les contrarient, et ce sera pour les tounîer en ridicule. Se souciant peu d'en analyser les causes et les effets , il sera surtout frappé des aspects qu'elles présentent au dehors ; il en verra le vêtement et l'enveloppe , décrira les gestes , les habitudes , les défauts extérieurs ; il traduira ses idées par des tableaux. Ajoutons enfin à ces dispositions naturelles la mode et les études nouvelles qui les aideront quelquefois , mais pourront plus souvent les paralyser. Ici, le souveftir des Alexandrins suggérera au poète l'expression juste ; trop fréquemment il lui en imposera d'inexactes et de prétentieuses. Beaucoup de sensibilité et de sincérité , une imagination vive , un feu naturel , de Y esprit et du bon sens , peu de profondeur , une docilité excessive à suivre les modèles Alexandrins : de là naîtront les qualités et les défauts du style de Catulle.
Catulle est peintre , c'est-à-dire qu'il a une vue nette et rapide , négligeant les détails inutiles pour discerner immédiatement la physionomie des choses. Tantôt par un vers ou par un mot, tantôt par une description plus longue, il réussit à reproduire une attitude , une scène , de telle sorte que nous en éprouvions la sensation et que l'image s'en retrace fidèlement en notre esprit. L^ description poétique doit en effet éveiller en nous une impression si forte et si précise des objets que tous les détails en reviennent aussitôt dans notre pensée avec la vie qui les anime. On arrive à ce résultat par deux moyens , ou par l'exactitude minutieuse de la peinture , ou mieux encore , en choisissant parmi tant de traits accessoires de l'objet
2l8 ÉTUDE SUR CATULLE.
les traits principaux par lesquels il nous frappe. Catulle a le plus souvent employé le second moyen.
Veut-il , par exemple , susciter en nous l'idée plaisante d'un personnage ridicule se débattant dans une boue épaisse où il est tombé brusquement ? « Je voudrais , ditil , qu'étendu sur le dos , il laissât dans cette fange visqueuse sa sotte, paresse. » Le mot supinum qui désigne la gaucherie de l'infortuné et peint en même temps (i) sa posture risible , éclaire le tableau et en résume l'effet. Ailleurs , s'il s'agit de montrer la douce croissance de l'amour dans un cœur qu'il finit par envelopper tout entier (2). « Que l'amour, s'écrie le poète, enchaîne son » âme, comme le lierre tenace embrasse un arbre des en- » lacements capricieux de ses branches. » Plus loin, c'est l'amour qui arrache la jeune vierge en fleur « floridam » du sein de sa mère, pour l'abandonner aux bras du jeune homme aux désirs impétueux , (3) fero juveni. Le mot férus exprime avec justesse et concision ce qu'il y a de farouche dans le premier élan de la passion jeune.
Le portrait, tout en demeurant fidèle, deviendra, quand le poète voudra se railler d'un adversaire , une caricature saisissante dessinée en quelques coups de plume.- « Furius est si sec (4) , qu'il n'a ni sueur , ni salive , ni ordures