LIVRE II. — CHAPITRE V
» mant , se dressait , immobile , sur ses brodequins » sonores. » (i)
La poésie des descriptions de Catulle vient le plus souvent de la justesse des mots qu'il emploie , et aussi , de la place qu'il leur choisit. Il ajoute J>ar là à l'expression des sentiments les plus simples une force singulière. La sobriété même de ces peintures en fait la vie et la grâce ; le poète ne cherche pas à tout dire , ni à épuiser l'émotion par de trop longs détails ; il veut, au contraire , qu'à peine éveillée par un mot, notre propre réflexion l'étende et l'achève. Dans les vers que nous citions tout à l'heure, il est facile de voir combien la place des mots intulit , trito à côté de fulgentem , innixa et arguta , rend l'image vive et présente.
Voici deux autres vers qui montrent Lesbie, au premier temps de son amour , impatiente , attendant son ami :
Quum desiderio tneo nitenti Carum nescio quid lubet jocari. (2)
Le mot nitenti sur lequel retombe le premier vers, contient toute une description , et rien n'est plus gracieux , plus rempli de promesses que le vague des mots par lesquels commence le vers suivant : carum nescio quid. La pièce se termine par un souhait de Catulle exprimé dans ce joli vers : « Puissé-je , dit-il , jouer comme elle ,
Et tristes animi levure curas ! (3) (1) c. LXVIII , 70.
Quo mea se molli candida Diva pede Intulit , et trito fulgentem limine plantain Innixa arguta constituit solea.
(2) c. II, 5. — (3) c. II, 10,
Le mot curas ainsi réservé à la lin de la pièce, en accentue et en prolonge par le son même l'impression mélancolique. Nous avons cité déjà le vers si heureux,
Flendo turgiduli rubent ocelli. (i)
Remarquons la place du mot grave et lourd flendo , qui attire l'attention , et présente immédiatement l'image à l'esprit. Quelle douceur dans le vers suivant , emprunté à une pièce où Catulle reproche à son ami Alfenus de l'avoir abandonné. Le vers s'allonge avec une sorte de langueur résignée pour finir par un long mot touchant et triste qui en contient tout le sens ,
Jam te nil miser et , dure, lui dulcis amiculi ! (2)
Au moment de partir pour l'Asie mineure , Catulle salue de loin ces contrées heureuses qu'il désire :
Ad duras Asiœ volemus urbes :
Jam mens prœlrepidans avet vagari. (3)
Le mot plein et sonore , on pourrait dire éclatant, duras, mis au commencement du vers , prend une grande force , et l'autre mot vagari par lequel se termine le vers suivant, semble ouvrir à notre imagination ces espaces radieux où l'âme est avide de se répandre.
Nous pourrions multiplier ces exemples ; nous avons voulu montrer seulement quelle valeur pouvaient prendre des termes ordinaires , mais justes , quand un écrivain les met en leur vraie place dans un vers. C'est là le secret des poètes: Catulle ne l'a pas ignoré.
(1) c. III, 18. -r (2) c. XXX, 2. — (3) c. XLVI, 6 , 7.