‹ Étude sur CatulleChapitre 118 sur 144 · LIVRE II. — CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE V

le drame , et sont par cela même plus pathétiques. Mais il y a en outre une grande différence dans l'expression , et il est intéressant de voir comment Virgile, tout en s'inspirant de l'Ariane de Catulle , a donné à sa Didon plus de grandeur et de force , plus d'amour , et en même temps plus d'élévation. Ariane, s' apercevant de la fuite de Thésée , s'emporte contre le perfide , le supplie , le menace , lui rappelle le passé qu'ils ont vécu , l'avenir qu'ils devaient vivre. Les promesses d'hymen oubliées, la mort qui l'attend elle-même , son corps sans sépulture déchiré par les bêtes et les oiseaux de proie , le désir d'approcher encore son amant , de se repaître de sa vue , de toucher ses vêtements , son lit , de respirer l'air qu'il respirera , le sentiment amer de l'incertitude , de l'abandon , du vide , voilà toutes les- émotions confuses qui causent les larmes d'Ariane. Exprimées avec une certaine éloquence sonore , elles sont après tout vraies et touchantes, mais communes, et sans rien qui les relève.

Didon, au contraire, a pressenti la trahison d'Enée. Elle court j éperdue , à travers la ville , va trouver son amant, l'aborde et lui reproche son parjure. Les gémissements , les prières , se pressent sur sa bouche comme dans son cœur, mais ce cœijr est autrement ému que celui d'Ariane, et tandis que celle-ci ne songe qu'à elle-même , Didon outragée , mais plus réellement aimante , songe surtout à celui qu'elle aime. — « Quoi , dit-elle , tu veux » affronter la mer quand souffle l'Aquilon , cruel ! » Si elle parle de leur amour , c'est avec des mots discrets et tendres; c'est comme un regret contenu par la pudeur, et qui laisse cependant voir la passion tout entière. « Si » j'ai bien mérite de toi, si jamais tu as trouvé m. moi

» quelque chose qui te fût doux C'est pour toi que j'ai

» étouffé toute pudeur. » Enfin , ce n'est point comme

Ariane le plaisir de l'amour qu'elle regrette , ce ne sont

ni les caresses ni même la vue d'Enée , mais surtout

le mariage consacré et comme légitimé par la maternité.

« Si du moins , avant ta fuite , j'avais eu un enfant de

» toi , si un autre Enée, jouant, tout petit, dans la cour

» de moii palais , me rappelait les traits de son père , je

» ne me croirais pas tout-à-fait trahie et délaissée, (i) »

Plus tard , quand Enée Ta quittée et qu'elle est décidée à

mourir , quand aux prières ont succédé les menaces , les

vers qui demeurent dans Catulle monotones et périodiques,

prennent dans Virgile l'allure brusque et désordonnée de

la passion furieuse. Les exclamations , les mots ardents se

suivent d'une course haletante ; l'hexamètre ordinairement

majestueux comme une draperie immobile , se plie , se

tord et s'agite comme à un souffle violent. (2) « Et je

» n'ai pas saisi son corps , et je ne l'ai pas déchiré , et je

» n'en ai pas jeté les lambeaux aux vagues ! Je n'ai pu

» supprimer par le fer, et ses compagnons, et son Ascagne

» lui-même , pour le servir en festin à la table de son

y> père ? Mais l'issue de la lutte était douteuse ? Et que

» m'importe ? Que puis-je craindre ? Je veux mourir.

» J'aurais mis le feu à sa flotte, j'aurais semé les flammes

(1) Virg. JEn. IV ,.317 , 330 pass.

Si bene quid de te merui , fuit mit tlbi quidquam Duîce meunt...

(2) Virg. JEn. IV , 600 et suiv.

Non potui abreptum divellcre corpus et undis Spargere ? Non socios , non ipsum avellere ferro Ascanium , patriisque epulandum apponere mensis ? Verum anceps pugnae fuerat fortuna ? Fuisset ! Queni metui , moritura ?...

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