LIVRE II
Nous avons dû , pour plus d'exactitude et de clarté , analyser séparément les traits divers qui composent la figure de Catulle , au risque de les grossir par l'isolement et d'en altérer la ressemblance. Un examen lent et méthodique de ses oeuvres n'en pourrait donner qu'une idée fausse , et l'ordre même que nous avons cherché à introduire dans notre étude serait une cause d'erreur , si cette régularité un peu didactique devait faire illusion et dissimuler le frappant contraste de fantaisie et de bon sens , de hardiesse originale et de docilité voulue , qui distingue le caractère et l'esprit de Catulle. La grâce et la légèreté qui sont le plus grand charme de ces sobres et vives poésies échappent à l'analyse la plus minutieuse , et s'il est bon de se rendre compte du plaisir qu'on éprouve à les lire et de s'en expliquer les motifs, il faut bien avouer que l'explication sera toujours incomplète.
Aussi , de toutes les remarques éparses dans ce travail , nous retiendrons seulement les deux principales , auxquelles se rattachent toutes les autres. La naissance de Catulle , son caractère , son séjour à Rome , pendant les dernières années de la République , les accidents de sa
jeunesse dissipée et les événements politiques auxquels il assista firent de lui un poète original , tandis que ses travaux , les modèles qu'il avait sous les yeux , les habitudes littéraires alors dominantes firent de lui un élève de l'école Alexandrine. « Peu de matière et beaucoup d'art » , cette devise d'un écrivain de notre temps aurait pu être celle de Catulle.
Son esprit fin et délicat plutôt que large et vigoureux se prêtait volontiers aux subtilités d'une poésie laborieuse et savante , mais cette soumission n'excluait nullement une certaine liberté. Le souci de la forme et l'affectation de l'art ne purent arrêter tout-à-fait en lui les élans du cœur ni étouffer la flamme de l'imagination. Poète , il chercha et trouva dans sa vie , dans ses amours , dans ses amitiés et ses haines la matière de ses vers , sans s'élever jamais jusqu'aux grandes conceptions nées du spectacle de la nature et de l'âme humaine , qui étaient trop vastes pour lui ; écrivain , il s'efforça de reproduire patiemment et avec une exactitude intelligente les dernières œuvres du génie hellénique. La vérité et l'ardeur de l'émotion firent quelquefois le mérite de ses poésies , mais l'excès de l'art en fut souvent le défaut ; la sincérité et la convention y ont une part à peu près égale. Il reste luimême alors qu'il imite, mais il imite alors même qu'il est inspiré ; son originalité n'est jamais entièrement libre , mais il est indépendant jusque dans sa façon d'obéir.
Entré à l'heure favorable dans le mouvement qui poussait les Romains à conquérir la littérature grecque , en l'imitant , il apporta à cette tentative des dons précieux , sensibilité , franchise d'esprit , mais aussi un naturel penchant au trivial et au maniéré , l'indifférence morale , peu
de souffle et de hautes pensées. Ces mérites aussi bien que ces vices étaient dans une certaine mesure ceux de son temps , dont Catulle nous donne par là même une image affaiblie peut -être et diminuée , mais encore ressemblante.
Examinées dans le détail , ses œuvres attestent , avec beaucoup d'inexpérience , un progrès réel sur les poètes précédents. La versification , parfois trop pénible , est presque toujours correcte et souvent heureuse; la langue, malgré quelques nouveautés inopportunes , est nette et pure;, le style, par instants piosaïque et trahissant les efforts d'une imitation laborieuse , a pourtant du relief, de la concision , de l'éclat. Catulle, peut être regardé comme le mieux doué des poètes Alexandrins du septième siècle de Rome , et en même temps , comme le précurseur des poètes classiques. Il tient le milieu entre l'une et l'autre école , n'ayant pas tous les défauts de la première , et faisant prévoir déjà les qualités de la seconde.
Son nom est resté célèbre dans l'antiquité , et dans la suite , tous les poètes élégiaques , tous les amateurs de fine littérature , parlèrent de lui avec éloge. Toutefois il eut plus d'admirateurs que de disciples , et si l'on se souvenait de lui , ce n'était guère pour aller à son école. Catulle a eu le sort de tous les poètes des époques intermédiaires qui précèdent immédiatement les grands siècles classiques. Ils sont exposés à des comparaisons jalouses et dédaignés par leurs successeurs. Sans doute, il est loin de ressembler à ces écrivains qui , malgré les défauts d'une langue encore flottante et imparfaite s'imposent à l'admiration par leur génie. Il n'est pas de ceux qui laissent un nom redoutable , et dont les plus illustres reconnaissent
la supériorité et suivent pieusement les traces. Jamais il n'excitera cette ferveur d'enthousiasme et cette envie respectueuse que Virgile sentait pour Lucrèce. Mais si nous n'avions conservé les œuvres de Catulle , nous aurions moins bien connu tout un côté de la société Romaine , à la fois corrompue et vivace , sceptique et passionnée , ignorante et lettrée , voluptueuse et brutale , qui allait disparaître avec la République. Nous nous serions aussi moins aisément expliqué les progrès de la langue et de la littérature latines , la transition de l'époque ancienne à l'époque classique , de Térence à Virgile ; Catulle , en effet , annonce un siècle littéraire nouveau , comme les guerres civiles annonçaient une nouvelle organisation politique. Nous aurions enfin ignoré un caractère intéressant et sympathique , et perdu quelques beaux vers dignes d'être admirés dans tous les temps. Avoir ressenti quelques émotions plus fortement que les autres hommes ; les avoir exprimées d'une manière durable ; il n'en faut pas davantage pour assurer la renommée d'un poète.
Le souvenir de Catulle nous a déjà rappelé celui d'André Chénier. Il y a , en effet , entre les deux poètes un air de fraternité touchante et une ressemblance de caractère et de talent qui nous permettront peut-être de mieux déterminer encore les principaux traits de la physionomie de Catulle. Toutes les idées de jeunesse prématurément moissonnée , de grâce aimable et légère , de générosité, d'ardeur et de force qu'évoque en nous la lecture d'André Chénier , la lecture de Catulle les fait naître pareillement. Nés dans des temps tristes, dans une société bouleversée , où tout allait se transformer , même la littérature, partagés entre l'amour et l'étude, attirés en même
24e ÉTUDE SUR CATULLE.
temps par le bruit des luttes politiques et le désir d'y dépenser la ferveur honnête de leur âge , enlevés aux lettres dont ils étaient l'honneur et le printemps , l'un par une maladie cruelle , l'autre par une mort tragique-, ils excitent, avec l'admiration que méritent leurs œuvres , la pitié qu'appelle leur infortune. Plus ressemblants encore par le talent que par le caractère, ils représentent l'accord de l'originalité et de l'imitation , l'innovation intelligente et hardie , l'inspiration vraie plutôt que forte , le goût de l'élégance et de la distinction , la lutte souvent victorieuse contre une langue rebelle , domptée par eux aux exigences d'une poésie ingénieuse , enfin , la transition entre deux époques littéraires. Les qualités de Catulle se retrouvent , avec bien des différences, sans doute, et à un degré plus élevé , dans # André Chénier ; aussi est-ce les expliquer l'un et l'autre que de les comparer et d'associer la mémoire des deux poètes Alexandrins.
La promptitude de leur mort surtout les réunit. Il y a chez tous les peuples et dans toutes les littératures de ces destinées brillantes et inachevées , brusquement évanouies au moment où elles s'épanouissaient. Tout semble leur avoir été funeste , le temps où elles se sont développées , la rapidité de leur disparition , le voisinage d'autres noms plus éclatants et plus favorisés de la fortune. Nous les aimons plus encore que nous ne les admirons ; nous les aimons comme on aime tout ce qui naît, tout ce qui fait effort pour vivre , tout ce qui éveille des espérances. Comme ces jeunes esprits ont été empêchés par la mort de donner tout ce qu'ils promettaient, nous nous plaisons à les compléter pour ainsi dire par la pensée , et à rattacher par une illusion touchante autour de l'avenir dont
ils n'ont pu disposer, tout ce qui leur a manqué durant leur vie. Laissons-nous aller à ce sentiment de pieuse justice qui ne fait point obstacle après tout aux sévérités de la critique , puisque regretter l'imperfection de leurs œuvres , c'est reconnaître qu'elles sont imparfaites. Ainsi chez les Latins Catulle et Perse , ainsi en France André Chénier, ont obtenu cette sympathie , heureux de cette mort trop hâtée qui nous rend plus précieux les témoignages qu'ils ont laissés de leur talent , et qui ajoute à la gloire acquise pendant leur vie , celle, qu'ils auraient pu acquérir si cette vie eût été plus longue.
Si nous voulions enfin, pour conclure, fixer par un mot ou par une image la mémoire de Catulle, l'idée de l'homme et de l'écrivain, c'est à l'antiquité que nous aurions recours. Nous nous contenterions de revenir à l'introduction même de cette étude , dont le développement aurait simplement servi à expliquer les témoignages des anciens. Nous nous rappellerions la jeune ombre du poète dont parle Ovide , couronné de lierre et errant dans les champs silencieux, derrière les myrtes épais qui abritent les morts précoces et les victimes de l'amour ; nous songerions en même temps à l'épithète de dodus , habile, que l'antiquité avait jointe au nom de Catulle. Ce double souvenir nous ferait comprendre mieux que toute autre définition le poète Alexandrin , l'amant de Lesbie.