‹ Étude sur CatulleChapitre 16 sur 144 · LIVRE I. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE II

avait pénétré dans une maison patricienne sous les habits d'une danseuse , avec une mitre , des chaussures , des bandelettes et une ceinture de femme. Comment nous en étonner, quand une aventure semblable , sauf le déguisement , arrivait à Salluste ? Clodia trahissait son mari et avait des amants: mais César n'était-il point l'amant de la femme de Pompée et de la mère de Brutus , pendant que Clodius était l'amant de la femme de César ? Salluste parle de ces souillures en homme qui les a subies et qui en porte encore la marque. Qui saurait mieux peindre les progrès d'une maladie honteuse du corps ou de l'âme , que celui qui en a pu suivre sur lui-même les ravages, et qui , par un reste d'ingénuité et de distinction naturelle , en sent plus que tout autre les flétrissures ? S'il en parle avec une certaine âpreté qui le rend injuste pour son temps , ne faut-il pas reconnaître avec lui que dans un tel débordement de vices, la jeunesse facile et faible devait sans peine se laisser aller au courant ?

Quoi de plus simple, quand on n'était retenu ni par les nécessités des luttes politiques, ni par les travaux de l'ambition, et qu'on voyait autour de soi les hommes les plus illustres donner les premiers l'exemple de la corruption , quand la religion , perdant toute autorité , n'était plus qu'une collection de formules surannées et avec lesquelles il y avait des accommodements , quand la philosophie prêchait ou une résistance au mal trop sublime pour qu'on osât la tenter, ou une indifférence trop attrayante pour qu'on y résis:ât , quoi de plus simple que de mettre en pratique cette maxime favorite de l'antiquité, que la vie est éphémère et qu'il faut se hâter d'en jouir ? Bien peu avaient la force d'être stoïciens comme Brutus , ou

épicuriens à la façon de Lucrèce. Il y avait alors dans la vue du luxe et de la dépravation des autres une tentation irrésistible. Et puis, que d'excuses ne pouvait-on pas se donner , si du moins on en prenait la peine ? N'était-il pas facile de se faire illusion, et de relever à ses propres yeux , par ce qu'on y mettrait d'esprit , de générosité , d'audace , la laideur de ses débauches ? Où était pour un épicurien comme Catulle la doctrine qui lui enseignerait le devoir ? Où était pour un habitant de la Cisalpine , pour un sujet de Rome , sans nom , sans crédit , sans pouvoir, le point d'honneur qui lui servirait de sauvegarde et le condamnerait au commandement de soi-même ? Quel souci aurait-il de sa dignité, quand personne ne devait lui en tenir compte? Pauvre écrivain, aimé. et fêté pour sa verve et son libertinage, Catulle n'avait guère à fréquenter que des libertins. Le monde s'offrait à lui, plein de séductions et d'enchantements. Il s'y lança hardiment , avec l'effronterie d'un enfant et l'ardeur d'un poète. Il voulut en goûter tous les fruits , s'y abreuver à tous les poisons , et ne se préoccupant pas de gouverner sa vie , il la laissa aller à la dérive , au caprice de ses passions , jusqu'à ce que ses passions taries, il reprît possession de lui-même. Il nous a laissé dans ses vers une image vivante de ces jeunes gens ardents et pleins d'esprit qui l'avaient accueilli dans leur intimité, les deux Pollions, Verannius et Fabullus, Gellius, Camerius et surtout Celius Rufus. (1) Beaucoup venaient des provinces ou des villes de l'Italie, car leurs noms sont le plus souvent inconnus •; la plupart étaient de condition moyenne , mais assez riches pour satisfaire

(1) Lire le chapitre que M. Boissier a consacré à Celius dans son livre de Cicèron et ses amis. (Hachette.)

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