LIVRE l. — CHAPITRE II
Ils seront, jusque .dans leurs fantaisies, exagérés ou cyniques. César devenu édile envoyait dans l'arène , le jour de la fête de Cybèle , trois cent vingt couples de gladiateurs; les amis de Catulle volaient des serviettes à table, (i) bu des vêtements dans les bains. (2) Catulle se moque sans pitié de ces oublis de toute convenance que ceux qui les avaient commis prenaient parfois pour des plaisanteries spirituelles. Ce sont bien les fils de ces vieux Romains qui, après les vendanges, se réunissaient le soir pour se lancer des quolibets si durs que la loi fut obligée d'intervenir. (3) La recherche maladroite de la distinction aboutit souvent à la sottise. Peut-être M. Jourdain, simplebourgeois , prêterait-il encore à rire ; mais ses prétentions aux belles manières le rendent doublement ridicule. Catulle ne cesse de parler dans ses vers de grâce , de distinction , d'esprit. Évidemment , dans le monde qu'il fréquentait , ces qualités étaient à la mode, mais il ne faudrait pas conclure qu'elles fussent bien partagées. La société Romaine n'a pas encore été polie par un long usage de la paix et par la vie de cour. L'indépendance agitée de la République affermissait les caractères , mais n'adoucissait pas les mœurs. Enfin , c'est un travers commun à toutes les époques troublées, que le luxe y prend les apparences de la profusion , que l'élégance devient une vaine ostentation et que la tristesse du temps se montre jusque dans l'affectation du libertinage et de la parure. Catulle ne ménageait ni les épigrammes, ni les attaques directes. Mais le ton même qu'il emploie témoigne contre lui et contre son temps ; ses vers portent trop souvent la trace de ce mau-
(1) c. XII. - (2) c. XXXIII. - (3) Hor. , II , 1 , 139.
vais goût qu'il se plaisait à condamner .chez les autres ; il parle leur langage alors même qu'il se moque d'eux. Il n'en pouvait pas être autrement, si nous pensons à la vie qu'il menait, étant aussi capable que son ami Celius de ne pas refuser un souper, de faire usage de parfums, et d'aller aux eaux de Baies.
Cependant sa sincérité et son exquise sensibilité se . montrent au milieu même de ces plaisanteries, et s'échappent parfois en vers touchants. Il a toujours aimé avec abandon , suivant l'instinct de son cœur , et sans réserves ni détours d'aucune sorte. La chaleur de ses amitiés fut quelquefois la cause de ses souffrances, mais quelquefois aussi la cause de sa joie et la source de son inspiration , comme dans la pièce suivante adressée à son ami Verannius au retour d'un long voyage. « Verannius , le plus » cher de tous mes amis, toi que je préfère à mille » autres , tu es donc enfin arrivé chez toi , dans tes pé- » nates , auprès de tes frères qui t'aiment tous , et de ta » vieille mère ! te voilà de retour ! ô la bonne nouvelle ! » Je vais donc te voir , joyeux et bien portant ; je t'en- » tendrai raconter , comme c'est ton habitude, l'Hibérie , » son histoire , ses différentes contrées , les peuples qui » l'habitent, et appuyant mon cou sur ton épaule, je baiserai » longuement ta joue et tes yeux, (i) » Ne perce-t-il pas ici ce je ne sais quoi de tendre et de voluptueux qui n'abandonne point Catulle , même dans la peinture de l'amitié ? C'est ainsi sans doute que devait aimer La Fontaine, avec le même laisser aller et les mêmes caresses. Les vers de
(i) c. IX.
Applicansque collum , Jucundum os oculosque suaviabor. (v. 8 et suiv.)