LIVRE I. — CHAPITRE II
C'est dans une société de ce genre qu'il dut rencontrer Clodia, la sœur de Clodius. Elle ne nous est connue que par les discours ou les lettres de Cicéron. Or, il était son ennemi personnel, assez disposé d'ailleurs à l'exagération par la nature de son éloquence ; enfin il a parlé d'elle dans un procès qu'il ne pouvait gagner qu'en se montrant impitoyable. Il ne s'en est certes pas fait faute , voulant sauver son client , Celius , que Clodia accusait d'avoir cherché à l'empoisonner, et surtout désireux de se venger à la fois de Clodius et de Clodia. C'était en 56, quelque temps après son retour de l'exil où l'avait envoyé Clodius, et dont il avait gardé un amer souvenir. Il était, ou paraissait être décidément gagné à la cause de l'aristocratie qui l'avait rappelé ; il lui fallait donc profiter de l'occasion qui lui était offerte de faire tomber sous le ridicule le frère et la sœur, et de signaler aux rires et à l'indignation publique ce couple incestueux, souillé de tous les vices, capable de tous les crimes , voué désormais à la réprobation des honnêtes gens. Il ne faut donc pas croire Cicéron sur parole ; son esprit a sans doute ajouté beaucoup au portrait que nous allons reproduire.
Clodia appartenait à une des plus grandes familles de Rome, à la gens Claudia qui comptait parmi ses plus illustres représentants trente deux consuls, cinq dictateurs, sept censeurs et sept triomphateurs. Seconde fille d'Appius Claudius Pulcher , consul en 79 , et de Cecilia , fille de Metellus Balearicus , sœur d'Appius Claudius , consul en 54, de Caius, prêteur en 56, et de Publius, le plus jeune et le plus tristement célèbre , Clodia était née probablement en 93 ou 94 : nous adopterons cette, dernière date. On la donna en mariage à Q. Cecilius Metellus Celer,
consul en 60 , homme grave et sévère. Ce mariage assez maladroitement imaginé ne fut pas heureux. (1) « Je » déteste cette femme , écrivait Cicéron à Atticus ; c'est » une rebelle. Elle est en guerre avec son mari , et non » seulement avec Metellus , mais aussi avec Fabius ; elle » les sait mes amis, et ne peut les souffrir. » Que l'amitié de Metellus et de Cicéron fût pour quelque chose dans ces querelles , nous ne pouvons en douter ; Clodia détestait Cicéron avec qui elle avait cherché inutilement à se marier ; elle ne lui avait pas pardonné ce refus. Mais il y •avait d'autres motifs qu'on devine aisément aux démêlés des deux époux.
Cependant les infidélités de Clodia n'avaient pas eu encore un grand retentissement lorsque Metellus mourut subitement, en trois jours, en 59. On répéta partout à Rome que Clodia avait empoisonné son mari, et Cicéron n'a pas manqué de le redire à son tour dans son plaidoyer. Mais il semble qu'il eût insisté davantage sur le grief s'il y avait lui-même ajouté foi , ou si seulement on avait pu y croire autour de lui. Celius , il est vrai , avait surnommé Clodia la Clytemnestre au quart d'as — Clytœmnestra quadrantaria, — mais il avait lui aussi des raisons de ne pas l'épargner. Ces accusations odieuses se propageaient avec une étonnante rapidité dans une ville corrompue , agitée, ensanglantée tous les jours par des émeutes, remplie de querelles domestiques et de combats à main armée sur le Forum , où l'on croyait à tous les crimes pour les avoir vu trop souvent commettre sous ses yeux. Les bruits d'empoisonnements étaient parmi toures ces rumeurs les
(1) Cic. ad Att. II, 1, 5.