‹ Étude sur CatulleChapitre 23 sur 144 · LIVRE 1. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE 1. — CHAPITRE II

Clodia , mais nous la connaissons assez pour comprendre comment de degré en degré elle était tombée au rang des courtisanes vulgaires. Le mot cruel de Celius, injuste tout d'abord , a pu devenir vrai par la suite , à mesure que ses anciens amants s'éloignèrent d'elle, et qu'elle perdit l'attrait de la jeunesse et de la nouveauté. Belle et passionnée , hardie et légère , faite pour inspirer le désir et désespérer l'amour, autrefois l'épouse d'un des plus grands personnages de Rome , maintenant marquée d'une étiquette flétrissante et perdue au milieu de voluptés honteuses , telle était Clodia , telle nous verrons Lesbie.

La liaison de Catulle avec Lesbie -fut le grand événement de sa vie , celui qui décida de son talent et fit sa renommée. Nous essaierons d'en raconter l'histoire avec exactitude , mais tout en laissant la place aux hypothèses inévitables dans un sujet aussi délicat. Il suffira de rapprocher ensuite de cette histoire celle de Clodia pour reconnaître sous ces deux noms une même femme. Un grand nombre de pièces amoureuses du livre de Catulle ne portent pas le nom de Lesbie , mais le caractère , l'accent , les ressemblances qui les rattachent aux autres , tout montre que. là encore il s'agit d'elle, et que c'est à elle qu'il faut les rapporter. Triste ou gaie , défiante ou pleine d'abandon , annonçant le déclin d'une passion exclusive , presque toujours trompée et outragée , ou les premiers moments d'une fidélité mutuelle , chacune de ces pièces porte avec elle sa date , et vient se placer à son tour et à son ordre dans cette aventure d'amour, rendue touchante par la chaleur d'âme et le talent du poète. Nous lui pardonnons ses égarements pour l'aveu sincère qu'il en a fait , et les souffrances par lesquelles il les a expiés.

52 KTUDK SUR CÀTULLK.

Il est impossible de dire à quel moment et dans quelle circonstance ils se sont connus. Le livre de Catulle est muet sur ce point. Toutefois nous avons vu que les occasions ne manquaient pas de se rencontrer dans la compagnie que fréquentaient Catulle et Lesbie. Nous oserions dire aussi, en nous guidant d'après le caractère de Lesbie, que la lutte n'a pas dû être longue. On ne peut pas cependant rigoureusement conclure du petit nombre des pièces qui attestent un amour partagé et sans réserve, que cette heureuse confiance ait été de très-courte durée ; ce n'est qu'une présomption. L'amour tranquille et sûr de soi est encore moins fertile en hymnes enflammés que l'amour inquiet et menacé ne l'est en invectives. A mesure que Catulle se sentira attaqué, les pièces de vers se multiplieront , de plus en plus violentes , jusqu'à la rupture définitive. Au commencement , il est , comme il le -dit lui-même, après Sapho, (i) immobile et brûlant jusqu'au fond des os d'une flamme silencieuse , enivré de sa propre pensée , écoutant les battements de son cœur. Cette pièce est l'expression de l'amour heureux dans toute

(i) c. LI. André Chénier a traduit comme Catulle les premiers vers de la pièce de Sapho , et il est intéressant de placer a côté de la traduction de Catulle celle qu'en a donnée un poète qui lui ressemble à tant d'égards. Les vers d'André Chénier forment le début d'une élégie adressée à Fanny.

Fanny , V heureux mortel qui près de toi respire. Sait , à te voir parler et rougir et sourire , De quels Jjôtes divins le ciel est habité.

La grâce , la candeur , la naïve innocence

Ont depuis ton enfance De tout ce qui peut plaire enrichi ta beauté.

(Ed. de Becq de Fouquières.)

Il est aisé de voir que l'imitation d'André Chénier , beaucoup moins exacte que la traduction de Catulle , est en môme temps moins forte et moins poétique que le modèle.

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