‹ Étude sur CatulleChapitre 24 sur 144 · LIVRE I. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE II

sa plénitude , et on dirait qu'en traduisant ce chant admirable , Catulle ait voulu mettre sa passion sous l'invocation de l'amante la plus passionnée qui fût jamais.

Gardons-nous pourtant de croire qu'il soit en proie à cette sensibilité maladive dont les modernes abusent quelquefois , mais que les anciens n'ont pas connue. Il aime avec trop de sincérité et de simplicité pour y mettre tant de façons. Les pièces que nous pouvons regarder comme les premières , sont vives et lestes , un peu maniérées toutefois ; elles respirent la satisfaction voluptueuse de l'amant qui se sait aimé et qui en a des preuves. Lesbie est mariée ; un ami de Catulle a prêté sa maison aux deux amants. C'est là qu'ils se rencontrent , trop rarement au gré de leur passion. C'est l'époque des attentes fiévreuses, où l'amour se nourrit d'espérance et grandit dans les obstacles, où le souvenir d'iA instant de bonheur savouré et la pensée d'un instant de bonheur à venir suffisent à remplir les longues heures muettes. Le poète nous montre sa maîtresse retenue dans sa maison et comme captive, attendant avec une impatience indiscrète le moment où ils pourront se revoir. Lui-même écrit des vers pour calmer son souci , vers charmants , pleins d'amour et de caresses, dont le ton voluptueux est corrigé par un accent de tendresse vraie et délicate. Pourtant , c'est la note épicurienne qui domine, joyeuse et lascive. La passion de Catulle n'est pas trop rêveuse et son imagination ne s'y met pas au large. L'amour n'est pas pour lui un prétexte à désirs sans borne , mais une réalité qui jusqu'ici le satisfait. Il trouve le présent bon et souhaite qu'il dure. Son âme ne s'élance pas vers des joies inépuisables et

que la terre ne donne pas : elle se contente de celles que lui a offertes la fortune , sans en vouloir d'autres dont Tidée lui est étrangère.

Si la pensée de la mort se mêle à ces effusions et leur donne une légère nuance de mélancolie « il s'en va » maintenant par le chemin ténébreux , là-bas d'où l'on » dit que personne ne revient jamais »

Qui nunc it per iter tenebricosutn ,

Mue , unde negant redire quetnquam, (i)

ce n'est pas qu'il rentre bien profondément en lui-même, et s'il s'écrie presque avec un poète moderne , (2)

Oui y sans doute , tout meurt , ce monde est un grand rêve,

ce n'est pas pour se plaindre du rêve , mais plutôt pour regretter la fin du plaisir. {3) N'oublions pas que nous avons affaire à un ancien , que le christianisme ne lui a pas donné ses certitudes surnaturelles , ni le panthéisme ses vagues inquiétudes , ni le mysticisme ses aspirations passionnées , qu'il n'a pas derrière lui dix-huit siècles de réflexions et d'expérience , ni une quantité de poètes qui ont parlé d'amour , et après lesquels il faut trouver du nouveau. Cette naïveté même donne du prix à ces quelques pièces et en a fait la célébrité.

Le sentiment qui les inspire est vrai et exprimé heureusement ; il n'est gâté ni par affectation de pruderie , ni

(1) c. III, v. 9 et suiv. — (2) Alfred de Musset.

(3) Comparer Catulle , c. V , v. 5.

Nobis quum semel occidit brevis lux , Nox est perpétua una dormienda.

Page 1