LIVRE I. — CHAPITRE II
par excès de sensualité , mais plutôt gai , un peu commun peut-être , plus aimable encore que profond et capable d'émouvoir.
L'ironie même ne manque pas , et perce par instants. Il n'a pas encore l'idée d'une possession absolue, exclusive et jalouse , parce qu'il n'a pas encore été souvent trompé. Si Lesbie ne se contente pas de Catulle , (i) il s'en accommodera, pourvu qu'elle y mette quelque discrétion. Il ne veut pas jouer le rôle d'un sot ; il lui suffit que sa maîtresse lui garde ses meilleurs jours , ceux « qu'elle marque d'un caillou blanc. » Sans doute nous y voudrions un peu plus de réserve , et quelques scrupules ; mais au lieu de nous rappeler notre propre manière de voir , replaçons ces vers dans leur milieu , rapprochons les des graves leçons d'un Lucrèce recommandant l'inconstance en amour , et nous les jugerons avec plus d'équité. Tels qu'ils sont , ces sentiments valent du moins par la franchise et la grâce simple avec laquelle le poète les développe.
Il y a en littérature plusieurs sortes d'amour , comme il y en a plusieurs dans la nature. Il y a l'amour sensuel , fatal , semblable à une maladie , et à la plus affreuse , dont la victime subit les ravages jusqu'à ce qu'elle en meure. La Simétha de Théocrite a dans une fête aperçu un homme pour qui elle a aussitôt senti de l'amour , et aussitôt cet amour est devenu une souffrance. (2) Elle n'a été contente que le jour où elle a pu faire asseoir cet homme sur son lit. Mais l'infidèle l'a quittée bientôt après. Elle essaie de le ramener par des incantations mystérieuses
(1) c. LXVUI , 135 et suiv. , 147 et suiv. — (2) Theocr. id. II.
et des préparations magiques : c'est en vain , et rien ne peut calmer le feu qui la dévore. Ce spectacle nous émeut comme celui de tout autre fléau , parce que la vue de la douleur impuissante, surtout de la douleur physique, nous remue , et nous nous apitoyons sur cette femme comme sur une victime sacrifiée. C'est malgré nous et avec une sorte de répugnance que nous nous intéressons à cette pauvre malade , triste exemple des misères et de l'abaissement de l'humanité. Il y a un amour d'imagination , qui se nourrit de lui-même , et se contemple. Celui-là est en réalité tranquille , même quand il paraît le plus extravagant ; il n'est pour le poète qu'un ornement , un sujet à descriptions. Aussi l'amoureux , s'il s'appelle Properce ou Ronsard , fera-t-il accourir en aide à sa passion tous les héros de l'antiquité et toutes les légendes de la mythologie , sans calmer jamais une fièvre qui ne le consume que par métaphore. S'il appartient à notre temps , ce seront peut-être d'autres souvenirs et un autre ton; il tournera à la mélancolie , mais le procédé n'aura pas changé. Il pourra même arriver que l'écrivain soit dupe de sa propre imagination et se figure qu'il aime ; ses vers n'en seront pas moins froids et fatigants. Il y a enfin l'amour du cœur, le plus rare et celui qui parle le moins, mais le plus touchant, parce qu'il est le plus naturel et le plus élevé. Tout à l'heure , nous regardions souffrir un animal ou nous écoutions des phrases : maintenant nous entendons pleurer un homme. Le charme de Catulle vient de là: quelquefois trivial et bas, faux par moments et abusant de la mythologie , il aime pourtant , et il a des accents qui pénètrent.
C'est la première fois que nous rencontrons dans la