‹ Étude sur CatulleChapitre 26 sur 144 · LIVRE I. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE II

littérature antique un amour qui ne soit plus une fatalité du corps , comme chez les tragiques , ni une adoration mystique de la beauté comme dans Platon, ni simplement un agrément et une recherche de l'esprit comme dans les mythologues Alexandrins , mais qui contienne tous ceuxlà , en y ajoutant quelque chose de plus humain. Ce n'est pas Phèdre , languissante , consumée , proie déplorable de Vénus ; ce n'est pas l'amoureux de Lucrèce , couvrant de fleurs et usant de baisers une porte muette , insensible à tout , n'écoutant que la fougue du désir et la révolte du sang dans ses veines ; encore moins est-ce uji littérateur en quête de formes gracieuses et d'images poétiques; c'est un cœur blessé , heureux de sa blessure. On a souvent répété et on nous pardonnera de répéter à notre tour les vers suivants , car « la passion parle là toute pure : » (i) « Vivons et aimons , ma Lesbie , et moquons-nous de » tout ce que murmureront les vieillards moroses. Les » soleils peuvent mourir et renaître. Mais nous , une fois » que notre courte lueur est éteinte , il nous faut dormir » une nuit éternelle. Donne-moi mille baisers, puis cent, » puis mille encore , et encore cent , et toujours mille et » cent encore. Puis, quand "il y en aura bien des milliers, » nous en brouillerons le compte , pour ne pas le savoir » nous-mêmes , et de peur que les méchants ne soient » jaloux en voyant que nous nous sommes donné tant de » baisers. » N'est-ce pas là l'immortelle chatason de l'amour ? Ailée et triomphante , elle s'échappe du cœur de l'homme avide de se répandre et d'étreindre ce qu'il convoite , jusqu'au jour des regrets et des sanglots.

Il est tenips de faire le portrait de cette Lesbie que Catulle aimait si ardemment. Elle l'avait séduit par sa grâce et son esprit. Lesbie, comme les femmes distinguées d'alors, s'occupait de poésie. Les deux amants, après une brouille , vont se réconcilier. Lesbie a fait vœu de brûler ce jour là, dans un sacrifice solennel offert à Vénus et à Cupidon , un choix des écrits de Volusius , (1) le plus mauvais poète du temps. Lesbie était belle ; Catulle déclare qu'aucune femme ne peut lui être comparée , que si Quintia (2) est blanche, grande et bien faite , elle n'est pas belle ; il manque à ce grand corps la grâce légère et piquante. « Lesbie au contraire est belle, entièrement belle, et » réunit en elle toutes les grâces qu'elle a enlevées aux autres » femmes. » Les expressions sont trop simples et trop vraies pour que nous voyons dans ce portrait une fantaisie ou une de ces erreurs de jugement habituelles à ceux qui aiment. Si « dans l'objet aimé tout leur devient » aimable » , il arrive quelquefois que l'objet aimé mérite cette louange. Au reste , Catulle nous a encore mieux fait connaître sa maîtresse par ses insultes que par ses flatteries. Dans une pièce d'une violence et d'une grossièreté intraduisibles , il a raillé cette beauté parfaite dont tout à l'heure il faisait une peinture brûlante. (3) Mais c'était après une rupture ; ses plaisanteries sont trop fortes et trop intéressées pour qu'on puisse y ajouter foi. La peine même qu'il se donne afin de prouver la laideur de Lesbie infidèle trahit son amour et son admiration ; la caricature se tourne en éloge, (f) « La voyez-vous , dit-il , avec sa » démarche effrontée et prétentieuse, et son rire grimaçant pareil

(1) c. XXXVI. - (2) c. LXXXVI. - (3) c. XLII , pass.

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