LIVRE I. CHAPITRE II
» à la gueule d'un chien de la Gaule? » Catulle s'en prend évidemment à ce qui l'a le plus charmé. Il cherche à se persuader lui-même pour se guérir, et le sourire irrésistible (1) d'autrefois est devenu une horrible grimace.
Comparons à ces portraits si simples ceux que tracera Properce de sa Cynthie. « Son teint est plus blanc que le » lis ; le vermillon de l'Hibérie s'y mêle aux neiges de la » Thrace ; il est pareil à des feuilles de rose nageant dans » un lait pur ; sa démarche est digne de celle de Pallas » se promenant devant les autels de Dulichium.... Com- » ment s'étonner qu'une femme ait soulevé .l'Europe et » l'Asie?.... Tu as été bien avisé , Ménélas , et toi aussi, » Paris, l'un en redemandant Hélène , l'autre en la refu- » sant. — Tu mériterais, Cynthie, qu'Achille mourût pour » toi.... Si l'on montrait Cynthie aux peuples del'Hespérie » et à ceux de l'Aurore , aussitôt brideraient d'amour » les peuples de l'Aurore et ceux de l'Hespérie. » (2) Pourquoi de pareilles mièvreries nous font-elles penser aux fades galanteries du xvn e siècle , à la guirlande de Julie et au sonnet d'Oronte ? Combien nous parait plus poétique un simple mot de Catulle! « Aucune femme ne » peut dire avoir été aimée aussi siticèrement que Lesbie l'a été » par moi, » (3)
Cependant les mauvais jours allaient commencer. Si peu scrupuleux que fût Catulle , il était en même temps trop amoureux pour n'être pas jaloux. Il s'était en vain promis d'éviter ce ridicule , il sentit bientôt tous les tourments de la jalousie. Comment aurait-il , sans frémisse-
(1) c. LI dulce ridentem, (vers 5).
(2) Properce II, 3, 4, passim.
(3) c. LXXXVII.
ments d'orgueil blessé et de colère impuissante , vu sa Lesbie , celle « qu'il aimait plus que lui-même », recevoir dans sa maison des jeunes gens peu délicats en pareille matière, et qui ne faisaient pas mystère des faveurs qu'on leur accordait? Ce Rufus , ce Gellius, ce Ravidus, tous ces fats qui accouraient autour d'elle, et qu'elle accueillait avec une légèreté de femme coquette et sensuelle , ils pourraient donc , eux aussi , l'approcher , entendre sa voix , attirer ses sourires , respirer le parfum subtil qui l'entourait , jouir d'avance par l'imagination des plaisirs que promettait son attitude , et qu'ils allaient épuiser à leur tour? Il assisterait avec une joie contrainte à leurs fêtes, à leurs promenades, à leurs festins, et il ne serait pas là le premier , à côté d'elle , comme s'il pouvait exister pour elle d'autres hommes que lui , et d'autres délices que celles qu'ils avaient goûtées ensemble ! (i) Peut-être Lesbie prenait-elle un cruel plaisir à irriter la passion de son amant, et à la désespérer, par vanité féminine ; peutêtre plutôt , lasse d'un amour si exclusif , se laissait-elle aller sans remords , inconsciente , à ses penchants voluptueux , suivant la pente qui la conduirait à travers tous les amours , jusqu'à ce qu'elle en eût la satiété.
(i) Les mêmes sentiments sont . exprimés avec grâce dans les vers suivants d'André Chénier :
Quoi ! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins , .
Devinent tes pensers , tes ordres , tes besoins !
Et quand d'âpres cailloux la pénible rudesse
De tes pieds délicats offense la faiblesse ,
Mes bras ne sont point là pour presser lentement
Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant !
Ah ! ce n'est point aimer que prendre sur soi-même
De pouvoir vivre ainsi loin de l'ami qu'on aime.
Il fut un temps , Camille , où plutôt qu'à me fuir
Tout le pouvoir des Dieux t'eût contrainte à mourir !
(Camille VIII , 63.)