LIVRE I, — CHAPITRE II. 6l
Un événement qui eut une grande influence sur le caractère de Catulle vint alors le surprendre au milieu des premières inquiétudes de son amour, (g) Son frère mourut, loin de sa famille , dans la Troade , ce frère qu'il chérissait avec cette franchise et cette impétuosité d'affection que nous avons déjà signalée. A cette nouvelle , il se réfugia à Vérone , dans sa maison , essayant d'oublier et d'endormir sa douleur. Une lettre qu'il écrivit de Vérone à un de ses amis révèle une tristesse profonde. Ce n'est pas sans doute la mélancolie moderne , car elle n'est accompagnée d'aucune de ces réflexions trop chères à notre vanité , où nos Werther et nos René donnent satisfaction à leur amour propre , en affectant de le confondre. La vie est trop forte chez lui , l'esprit trop sain et trop neuf pour qu'il s'abandonne à des idées faites pour des âmes faibles vite abattues , ou pour des intelligences pénétrantes toujours repliées en elles-mêmes. Mais devant ces deux souvenirs qui l'assiègent , celui de sa maîtresse infidèle et celui de son frère mort , devant ce double deuil de ses plus chères affections , il laisse échapper , lui , le poète léger et épicurien , ces pensées qui viennent en présence des tombes. En vain un de ses amis et protecteurs, le jeune Manlius , qui venait de perdre sa femme , lui envoie-t-il une lettre « toute mouillée de larmes » , lui demandant les consolations de la poésie, le priant de revenir à Rome où il a laissé à des prétendants trop heureux sa couche froide et déserte , Catulle s'excuse et décline la prière. Ses portefeuilles , dit-il , sont à Rome où il habite ordinairement ; d'ailleurs, il n'a pas le cœur à écrire, (i)
(i) c. LXVIII , i , 40 passim.
Les hommes dont l'imagination est plus sensible que le cœur , comme Ovide , Properce et tant d'autres que nous pourrions citer , n'écrivent jamais autant que lorsqu'ils sont malheureux ou trompés. Le thème est riche en effet, et prête au développement : Catulle se tait , parce qu'il a été bien atteint. Il jette d'abord un regard attristé sur sa jeunesse déjà flétrie , lasse des doux chagrins d'amour , puis , au souvenir de son frère , il s'écrie : « O mon » frère , misérablement enlevé à mon affection ! Ta mort, » o mon frère, a emporté toutes mes joies! Avec toi, » toute notre famille est descendue dans la tombe, avec » toi ont péri toutes ces délices que nourrissait en nous » la douceur de t' aimer. Ta mort a banni de mon esprit » le goût de ces travaux qui le charmaient autrefois. » Cette sorte de complainte revient encore à deux reprises dans d'autres pièces qui datent sans doute du même temps. On le voit, la note n'est pas forcée. Il ne travaille pas son chagrin pour lui faire rendre plus de choses. Ce tendre soupir modulé dans des vers d'une rare harmonie est plus pathétique que de longues élégies. La douleur l'avait donc touché ; il en gardera toujours l'empreinte. Il y aura désormais plus d'accent et moins de manière dans sa poésie. Certaines délicatesses de sentiment qu'il ignorait lui vinrent avec la souffrance ; et quand il retourna à Rome , il n'était pas guéri de son amour , mais il aimait autrement.
Ici viennent se ranger un certain nombre de pièces dont le ton diffère entièrement de celui des précédentes. Catulle a été trahi, blessé d'une atteinte profonde. Les reproches, sont d'abord timides , comme s'il demandait pardon d'avoir à se plaindre. Le mal n'est pas sans remède ;