LIVRE I. — CHAPITRE II
Lesbie reviendra , elle aime encore. « Lesbie (i) dit » toujours du mal de moi , et ne se tait jamais sur mon » compte. Qjie je meure , si Lesbie ne m'aime pas ! La » preuve ? C'est que je fais comme elle. Je la maudis » tous les jours, mais que je meure si je ne l'aime pas ! » Puis , ce sont les redites ordinaires sur la frivolité et l'inconstance des femmes, mais ces plaintes sont loin de sembler ridicules quand elles sortent d'un cœur malade et déchiré. Catulle fut comme tous les poètes l'auteur de sa souffrance. Les trahisons de Lesbie n'eussent point empoisonné sa vie s'il l'eût aimée comme elle méritait de l'être , mais ce n'était pas Lesbie qu'il regrettait ; c'était celle qu'il avait cru voir en elle, comme s'il eût été trahi par ses propres rêves. La vulgarité et la laideur de la réalité lui apparaissaient par instants malgré les tromperies de son imagination qui s'efforçait de la dissimuler et de l'embellir ; heureux quand l'illusion le possédait, abattu et déçu dès que ses yeux s'ouvraient à la vérité , il était également incapable de la voir toujours afin de s'en détacher, ou de l'oublier pour vivre de son erreur. « Lesbie » m'assure (2) qu'elle me préfère à Jupiter 'lui-même. » Mais quoi ? Les promesses que fait une femme à son » amant devraient être écrites sur le vent et sur l'eau » rapide. » Ailleurs c'est devant son mari que Lesbie insulte Catulle, et le fat s'en réjouit. (3) « Il ne voit pas, » le pauvre homme, que si elle n'aimait pas , elle n'aurait » pas tant de colère. » C'est la dernière pièce où il soit question du mari de Lesbie , et c'est à partir de ce moment que commence ce douloureux défilé de prétendants,
(1) c. XCII. - (2) c. LXX. — (5) c. LXXXIII.
presque tous acceptés , qui se succèdent chez elle et dans le livre de Catulle.
La colère de Lesbie dura peu; elle se consola des reproches de Catulle avec des amants moins maussades et moins exigeants. Dès lors la gaieté a disparu des vers du poète; le regret attendri le relève et l'inspire. La persévérance et la douceur de cet amour malheureux deviennent touchantes. Il n'y a plus aucune trace d'affectation ni de pédanterie ; la mythologie a presque disparu. L'expression est simple et émue ; on y surprend de vraies larmes, a Je t'ai aimée , (1) non de cet amour vulgaire qu'on a » pour une maîtresse , mais comme un père chérit ses » enfants et sa famille. » Et plus loin : « maintenant, tes » fautes , ô ma Lesbie , (2) ont déchiré mon cœur perdu » par sa propre constance. Je ne pourrais plus t' estimer » quand même tu deviendrais honnête , ni cesser de » t' aimer, quand même tu commettrais tous les crimes. » Une pareille délicatesse de sentiment est rare chez les anciens. Je ne sais même si Ton en trouverait d'autres exemples. Il y a dans Plaute des amants atteints aussi profondément que Catulle , mais ils n'aiment pas de la même façon que lui. « Mon cœur souffre , dit un jeune » homme dans la Mostellaire , quand je vois ce que je » suis et ce que j'ai été : aucun jeune homme ne me » valait à la gymnastique , à lancer le disque , la balle , » la lance ; la course , l'escrime , les chevaux , faisaient » mes délices. Économe et dur à moi-même , j'étais pour » les autres un exemple. Les meilleurs prenaient modèle » sur moi. Maintenant je ne vaux plus rien , et c'est ma
(1) c. LXXII. - (2) c. LXXV.