LIVRE I. — CHAPITRE II
» faute. » Ces remords sont sincères , mais égoïstes. Il y a quelque chose de plus dans Catulle , le chagrin d'avoir été trompé , et surtout la douleur d'une âme ingénue qui découvre l'indignité de ce qu'elle aimait.
Toute cette période de l'amour de Catulle et de Lesbie peut se résumer dans ces deux vers charmants qui expriment si bien les incertitudes d'un cœur partagé entre deux sentiments contraires , le dégoût d'une passion tyrannique et l'impossibilité de s'en défaire. « Je hais et j'aime : » vous me demanderez peut-être comment cela se fait. Je » n'en sais rien , mais je le sens , et je souffre. » (i)
Cette tristesse résignée et pleine d'adoration ne pouvait pas durer. Catulle est encore trop jaloux et trop violent pour se contenter de pleurer en silence ; les cris irrités vont succéder aux larmes. Il attaque d'abord ceux de ses amis qui ont recherché Lesbie sans succès , puis ceux qui l'ont remplacé auprès d'elle. C'est en premier lieu un certain Ravidus , (2) personnage médiocre que le poète , sûr de sa force , menace avec dédain de ses iambes vengeurs. Puis c'est Alfenus , (3) son doux et cher compagnon , auquel , dans une lettre tendre et plaintive , il reproche de négliger les devoirs de Famitié, et de l'abandonner au milieu de ses infortunes après l'avoir accablé de protestations , d'offres et de serments. Bientôt enfin c'est son ami intime , son confident , le témoin de son amour , Rufus , qui était devenu l'amant de Lesbie. S'il s'agit de Celius Rufus , l'orateur , cet acte d'indélicatesse ne doit pas étonner de la part d'un homme d'une corruption précoce , capable de tout faire pour assouvir
(1) c. LXXXV. - (2) c. XL. - (3) c. XXX.
ses passions ou son orgueil , et que le respect de Y amitié ne devait pas plus arrêter que tout autre sentiment respectable. Dans tous les cas, c'est le lieu de remarquer encore ce qu'il y avait de réellement rude et égoïste dans cette société en apparence cultivée. On ignorait la réserve qu'impose le point d'honneur , et ce qu'on pourrait appeler la chevalerie de l'amitié. La brutalité des épigrammes de Catulle en devient plus facile à comprendre. Blessé dans son amour propre , c'est l'amour propre de Rufus qu'il blessera à son tour. Dans des vers que nous n'oserions pas reproduire , et selon la coutume des Romains , que ne retenait pas le souci de la pudeur , il révèle et raille certaines infirmités (i) physiques de Rufus et ses difformités morales les plus secrètes. (2) Cicéron ne parlait pas autrement des scrofules de Vatinius. Toute arme était bonne contre un ennemi. Et pourtant , ces pièces mêmes , en dépit de la crudité repoussante des termes, prouvent que Catulle se donnait tout entier à ses amis , et exigeait d'eux une aussi entière confiance. Il ne peut pas croire que son plus fidèle ami l'ait trahi ; forcé enfin de reconnaître la réalité , il se révolte contre elle , et avec une ardeur qui l'emporte au delà de toute mesure, dans des vers heurtés , entrecoupés de sanglots , après avoir maudit son ami , il maudit l'amitié elle-même. (3) « Rufus , c'est donc en vain , c'est donc en vain que je » t'ai cru mon ami ? En vain ? Au contraire , j'en ai été » cruellement récompensé. C'est à cause de toi que la » jalousie s'est glissée dans mon âme et la dévore ; c'est » toi qui as volé à ton malheureux ami tout ce qui faisait
(1) c. LXIX. - (2) c. LIX. — (3) c. LXXVII.