LIVRE I. — CHAPITRE II
» sa joie , oui , volé ! Hélas ! Hélas ! poison de ma vie ! » Hélas ! Hélas , fléau de notre amitié ! (h)
Après Rufus, nous rencontrons Lesbius, le beau, l'immonde Lesbius , que Lesbie préfère à Catulle et « à toute » la famille de Catulle. » Ce Lesbius est sans doute le frère , ou plutôt le mari de Lesbie , disait spirituellement Cicéron, ce Clodius Pulcher, (i) dont le surnom fournit à Catulle l'occasion d'un jeu de mots sanglant , dans une courte épigramme , dédaigneuse et flétrissante , (i) ce Clodius si connu par ses sales débauches que Cicéron dépeignait en ces termes : « Après la mort de son père , » il livra les premières années de sa jeunesse aux pas- » sions de riches voluptueux ; après avoir rassasié leur » envie , il se vautra dans d'incestueuses délices avec sa » sœur ; puis , déjà grand , il partit pour une province , » afin de s'exercer au métier des armes, souffrit les affronts » des pirates et satisfit même aux désirs brutaux des » Ciliciens et des barbares. » (2) Lesbie , elle aussi , était tombée dans les bras des barbares. Nous n'insisterons pas longuement sur cette pénible énumération , où nous montrerons cette malheureuse femm^ toujours plus avilie et toujours plus ardente à s'avilir , comme si la honte seule pouvait apaiser la honte , et les caresses nouvelles effacer la trace des anciennes caresses.
Elle passe des embrassements de son frère à ceux de Gellius, (1) descendant d'une famille de chevaliers, consul en 36, débauché vulgaire et cynique, accusé par son père d'inceste avec sa mère. Catulle , laissant toute retenue , avec une âpreté froide et calculée , dévoile toutes
(1) c. LXXIX. — (2) Cic. de resp. harusp. passim.
ses turpitudes , et en fait à plusieurs reprises l'impur tableau, (i) Le cynisme des mots rappelle le cynisme du personnage. Ces lèvres plus pâles que la neige , et toujours humides de hideux baisers, cette maigreur maladive et exténuée ; où trouver une image plus forte de la débauche devenue une maladie incurable ? Ce Gellius était cependant un lettré , un homme du meilleur monde , un amateur de vers Grecs et un admirateur de Callimaque. (j) Etrange société dont l'habitude de la richesse et la connaissance des belles-lettres avaient corrompu plutôt qu'adouci les mœurs , et qui avait conservé la grossièreté d'autrefois sans la vertu qui en faisait l'honneur.
Ce n'était pas assez pour Lesbie d'avoir subi Gellius. Comme la Messaline de Juvénal, nous la retrouvons dans une taverne , (2) entourée de neuf coquins audacieux. Dans ces tavernes ordinairement remplies de matelots , de valets de bourreau , d'esclaves , de misérables de toute condition , venaient aussi pour des rendez-vous nocturnes des fils de famille et quelquefois de grands personnages. On y avait vu jadis le prêteur C. Fulvius , celui qui prit la fuite devant Hannibal à Herdonée ; (3) Clodius y rencontrait ses maîtresses , comme plus tard Caligula ; (4) c'est là que le consul Gabmius descendait prendre un verre de Falerne , afin de fortifier son estomac délabré , pour aller ensuite , sentant encore le vin , à la maison où l'attendait Cicéron. (5) Lesbie s'y rendait , accompagnée
(1) c. CXVI , LXXIV , LXXX , LXXXIX , XC , XCI.
(2) c. XXXVII , XXXIX.
(3) Tit. Liv. 26 , 2.
(4) Suet. G. Calig. 2.
(5) Cic. in Pis. 13.