LIVRE 1. — CHAPITRE II
d'un certain Egnatius , bellâtre à barbe épaisse qui riait toujours pour montrer la blancheur de ses dents. Catulle la poursuit d'èpigrammes implacables et sans frein jusque dans ce réduit au seuil duquel aurait dû l'arrêter , sinon le respect du présent , au moins la mémoire du passé. Tant d'outrages semblaient avoir épuisé son amour. Dans une pièce à laquelle nous avons fait allusion plus haut , Catulle réclamé impérieusement et un peu plus violemment qu'il ne le faudrait (i) les lettres qu'ils ont échangées , tous ces témoignages d'un amour si joyeusement commencé , si tristement finissant. Sachons lui gré au moins de n'avoir pas prononcé dans cette occasion , et parmi de basses insultes , un nom autrefois si doux à ses vers.
Cependant il aimait encore : « sa grâce est la plus » forte », dit Alceste de sa Célimène. Lesbie ayant fait des efforts "pour revenir à lui, ce pauvre cœur crédule se livre de nouveau. Sa joie déborde dans deux pièces éloquentes, sortes d'hymnes de reconnaissance qui font oublier les injures de tout à l'heure. (2) « Tu me promets , ô ma » vie , que ce doux amour qui nous unit n'aura pas de » fin. Grands Dieux , faites que ses promesses soient » vraies , et que ses paroles sortent d'un cœur sincère , » afin que nous puissions prolonger toute notre vie ce » pacte sacré qui scelle une éternelle amitié. » Les écrits de Volusius firent les frais de cette réconciliation qui n'eut pas de lendemain. Lesbie retomba , comme il fallait s'y attendre , dans les excès qu'elle n'avait plus le courage de s'interdire , et Catulle , après un triste
(1) c. XLII. - (2) c. CIX.
70 KTUDE SUR CATULLK.
combat, l'abandonna. Les soleils brillants (i) qui avaient lui sur sa vie étaient bien éteints. Le temps était passé de ces rendez-vous avec celle dont l'image hantait encore le cœur désespéré du poète. Il sent bien que c'est fini , qu'un retour est indigne de lui et ne durerait pas , et il s'encourage à l'oubli , comme s'il était aussi facile d'oublier que de rompre — et rien n'est plus touchant que le spectacle de cette âme déchirée et faible , en lutte avec elle-même et avec ses souvenirs , s' efforçant en vain de briser les liens mystérieux dont elle était enveloppée.
Il se décide pourtant à fuir , à mettre entre elle et lui un long espace et de vastes mers , à vivre quelque temps loin des lieux qui lui auraient rappelé sans cesse un bonheur évanoui. Plus tar-d , après son voyage en Bithynie , revenu à Vérone , il prend son ami Caelius à témoin des hontes de son ancienne maîtresse sur laquelle circulaient des vers obscènes. (2) Enfin, en 55, pendant l'expédition
(1) c. VIII. De môme André Chénier s'encourage à quitter sa maîtresse infidèle :
Je cessai de brûler : suis mon exemple , cesse. On aime un autre amant , aime une autre maîtresse : Souffle sur ton amour , ami , si tu me croi , Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.
(La Lampe.) La même idée est ainsi développée par Catulle :
Nunc jam illa non vult : tu quoque , impotens , noli , Ncc quae fugit sectare , nec miser vive , Sed obstinata mente perfer , obdura.
(c VIII , 9.)
(2) c. LVIII.
La pièce LVIII a été écrite à Vérone. Elle est adressée au Caelius de Vérone et non à l'amant de Clodia. Catulle avait sans doute appris par des lettres les aventures de Lesbie , et l'épigramme LVIII est une réponse à ces lettres. Ainsi s'explique la grossièreté des termes employés par le poète. Il répète avec une cruauté douloureuse ce qu'il a entendu dire.