LIVRE I. — CHAPITRE II
de César en Bretagne , pour répondre sans doute à une nouvelle tentative de rapprochement , il signifie à Lesbie avec une dureté cruelle , un congé irrévocable, (i) « Qu'elle vive heureuse et fière avec ses amants innom- » brables , qu'elle parvient tous à satisfaire , n'en aimant » aucun sincèrement , mais les épuisant tous les uns » après les autres. Mais qu'elle ne se tourne plus désor- » mais vers mon amour. Il est tombé par sa faute , y> comme sur le bord d'un champ > une fleur touchée au pas- » sage par la charrue. » La grâce de cette dernière image ne suffit pas à atténuer l'impression désagréable des vers qui précèdent ; Lesbie avait certainement tout fait pour mériter la colère et les injures d'un amant effrontément trahi, mais c'était à lui d'avoir plus {Je dignité qu'elle, et de racheter par un généreux oubli les lâchetés de^son amour. Il y a donc un reste de barbarie et de vulgarité dans cet esprit distingué à tant d'égards. Les Romains connaissaient peu le respect de la femme et la pudeur du souvenir ," qui est pour ainsi dire la fleur la plus délicate de l'amour. Les emportements de Catulle se comprendraient mieux et toucheraient davantage s'ils étaient suivis de remords et apaisés par une pensée de bienveillance et de pitié. Là où cette pensée fait défaut , la colère ressemble à de la brutalité. Lesbie l'avait trompé sans doute , mais peut être quelque temps du moins , elle l'avait aimé. Un poète moderne que nous citerons ici parce que ce rapprochement explique le caractère de Catulle , trahi lui aussi et outragé dans sa passion , après une invective superbe contre celle qui lui a « appris a maudire jusqu'au
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semblant du bonheur } » se reprend , rentre en lui-même et pardonne :
» Et toi y qui jadis , d'une amie
» Portas la forme et le doux nom ,
» L'instant suprême ou je t'oublie
» T^oit être celui du pardon.
» Pardonnons-nous ; je romps le charme
» Qui nous unissait devant Dieu ;
» Avec une dernière larme ,
» Reçois un éternel adieu. » (i)
Cette dernière larme ne manque pas dans ^Catulle , et s'il n'a point pardonné , ce qu'on ne savait pas faire encore , il a néanmoins pleuré. Au plus fort de sa douleur, avec une franchise et un élan admirables , il a peint les tourments de son cœur et demandé aux Dieux la fin de sa peine , dans une pièce d'une rare élévation que nous aimons à placer ici comme la conclusion de cette malheureuse histoire. « S'il y a quelque douceur à se rappeler le » bien qu'on a fait autrefois , à se dire qu'on n'a point » violé la piété ni la sainteté du serment ; que fidèle aux » traités jurés , on n'a jamais , pour tromper personne , » abusé du nom des Dieux , ta vieillesse , ô Catulle , » trouvera bien des joies au souvenir de ce stérile amour. » Tout le bien qu'un homme peut dire ou peut faire , tu » l'as fait , tu l'as dit. Tout cela , hélas ! a été prodigué » en vain à un cœur ingrat. Pourquoi donc te tourmenter » encore davantage ? Fortifie ton âme , tire-toi de ces » angoisses , et mets fin toi-même aux douleurs d'un
(i) Alfred de Musset , nuit d'octobre.