LIVRE I. — CHAPITRE II
» amour qui déplaît aux Dieux. Il est difficile de rejeter » tout-à-coup un long amour, bien difficile. Pourtant, » par quelque moyen que ce soit , il le faut. Là est le » salut , là est la victoire nécessaire ; possible ou non , » tu dois la remporter. O Dieux ! si vous avez quelque » pitié, si vous avez jamais porté secours aux malheureux » près de la mort, jetez les yeux sur moi, et si j'ai mené » une vie honnête, éloignez de moi cette peste, ce poison » qui a pénétré dans mes veines, engourdi mes membres, » et chassé à jamais toute joie de mon cœur. Non, je ne » demande plus que cette femme m'aime. Je ne demande » plus , ce qui est impossible, qu'elle ait quelque pudeur, » mais moi , je veux guérir , je veux être débarrassé de » cette affreuse maladie ! O Dieux , je vous en conjure , » accordez cette grâce à ma piété. » (i)
Qu'on rapproche cette plainte des premiers vers aimables et légers que Catulle adressait à Lesbie : que de chemin parcouru , et quelle triste fin d'une aventure si gaîment commencée ! S'il est vrai que la douleur fait les poètes , celui-ci l'est véritablement devenu dans cette épreuve, et c'a été la récompense de sa fidélité persistante
(1) c. LXXVI.
Ah ! qu'un cœur est à plaindre De s'être à son amour longtemps accoutumé , Quant il faut n'aimer plus ce qu'on a tant aimé ! Pourquoi , grands Dieux ! pourquoi la fîtes-vous si belle ? Mais ne me parlez plus , amis , de l'infidèle : Que m'importe qu'un autre adore ses attraits , Qu'un autre soit le roi de ses festins secrets , Que tous deux en riant ils me nomment peut-être ; De ses cheveux épars qu'un autre soit le maître ; Qu'un autre ait ses baisers , son cœur ; qu'une autre main Poursuive lentement des bouquets sur son sein ? Un autre ! ah ! je ne puis en souffrir la pensée !
André Chénier (Camille , XI , 64.)
74 l-TUDE SUR CATULLE.
jusqu'à la folie. Ce n'est ni dans la mythologie, ni dans l'étude des autres poètes qu'il a trouvé ces cris du cœur; sa passion a été la source de sa poésie ; sa tendresse a grandi dans la souffrance ; à mesure que la réalité devenait plus odieuse , il s'est enfoncé plus avant dans son rêve ,■ jusqu'à ce qu'enfin réveillé , il a regardé le ciel et gémi de voir la lumière ,
Quœsivit cœlo lucem , ingemuitque reperla.
Le caractère de Catulle s'accuse donc mieux encore dans cette histoire si simple et si variée de son amour. C'est toujours le jeune homme impétueux et livré à ses passions que nous avions déjà entrevu , avec un mélange remarquable de tendresse et de dureté , de vulgarité et de distinction ; il a des qualités qui lui appartiennent en propre et des défauts que lui ont donnés le temps et le lieu où il vivait.
Peut-être est-ce le moment de rappeler pour conclure les fortes paroles d'un poète contemporain de Catulle , que l'amour avait probablement éprouvé lui-même , de Lucrèce. Affranchi des tourments de la passion , il veut en délivrer les autres , et en montrer la stérilité.
» Vain effort du plaisir ! du fond de ces douceurs (i)
» Monte un dégoût amer qui tue au sein des fleurs ,
» Soit qu'un remords secret avertisse ton âme
» Que tu perds tes beaux ans dans un repos infâme >
(i) Nous avons emprunté la remarquable traduction de M. Martha. Le poème de Lucrèce. (Hachette.)