LIVRE I. — CHAPITRE II
» Soit que par ta maîtresse un mot dit au hasard
» Ait planté dans ton cœur un soupçon , comme un dard
» Qui s'y fixe , y descend , creuse une plaie ardente ;
» Sait que ton œil jaloux épiant sur l'amante » Quelque regard furtif, surprenne avec effroi » La trace d'un souris qui ne fut pas pour toi. »
L'histoire de Catulle et de Lesbie aurait pu servir de commentaire aux vers de Lucrèce sur l'amour , et par un juste retour , il n'y a point pour expliquer cette histoire , et , si l'on veut , pour en tirer la morale qu'elle contient, de plus éloquent commentaire que les vers de Lucrèce. Les deux poètes , si différents d'ailleurs , se sont rencontrés dans la même douleur et dans la même indignation ; les vigoureuses peintures de l'un font souvenir des gémissements pathétiques de l'autre. L'épicurien lascif, qui a bu jusqu'à la lie du plaisir , arrive à la même conclusion et à la même tristesse que l'épicurien austère qui abhorre le plaisir. L'un déteste la volupté dont il a souffert, l'autre repousse la volupté dont il pourrait souffrir ; tous les deux cherchent un refuge dans le silence et dans la paix.
Telle fut l'histoire de la liaison de Catulle et de Lesbie. Nous l'avons suivie sans chercher quelle était la femme réellement cachée sous ce nom (i). Or Lesbie n'était autre que cette Clodia , sœur du tribun Clodius , dont
(i) C'était une habitude des poètes Alexandrins de donner à leurs maîtresses réelles ou imaginaires des noms tirés le plus souvent de la mythologie et de l'histoire , et quelquefois rappelant par leur terminaison , leur longueur et jusque par leur apparence le nom de celle qu'ils chantaient. Catulle appelle Clodia Lesbia en l'honneur de Sapho , la muse de Lesbos , dont il avait traduit plusieurs pièces , comme Varron dWtax , Gallus , Tibulle , Properce , Ovide, appelleront leurs maîtresses Isiicadia., Lvcou's , De] 'm , Cvnlbia , Cor in un.
nous avons raconté la vie. Il nous semble en effet que l'identité de Lesbie et de Clodia ressort du récit que nous venons de faire. Toutes les deux sont mariées , toutes les deux ont eu des relations incestueuses avec leur frère ; toutes les deux ont appartenu à Celius Rufus , toutes les deux ont mené une vie dissolue , toutes les deux enfin furent belles , spirituelles, lettrées, d'un tempérament violent et capricieux , célèbres dans Rome pour leurs débordements. Clodia est patricienne , mais le ton même de Catulle et l'empire que Lesbie avait pris sur lui laissent aisément supposer que Lesbie n'était pas une courtisane quelconque. Enfin , Ovide affirme que le nom de Lesbie est emprunté , et Apulée (i) que ce nom cachait celui de Clodia ; nous n'avons aucune raison de ne pas les croire. Il n'y a donc pas certitude , mais une vraisemblance qui y ressemble beaucoup.
Nous n'essaierons pas d'ailleurs de confirmer par une longue dissertation les dates que nous avons assignées aux pièces qui concernent Lesbie. Il n'y a , nous ne saurions assez le répéter , de certitude pour aucune d'elles , sinon pour la pièce XI qui a été écrite en 55. Il n'est pas certain non plus que Lesbius fût Clodius , ni que Rufus fût l'orateur de ce nom , ni même que Lesbie fût Clodia. Ce n'est donc pas réfuter notre opinion que d'en démontrer l'incertitude , puisque nous sommes le premier à en faire
(1) Apulée, de Magia , 10 : « eadem opéra accusent C. Catullum , quod Lesbiam pro Clodia nominarit , et Ticidam similiter , quod quœ Metella erat Perillam scripserit , et Propertium , qui Cynthiamdicat , Hostiam dissimulet , et Tibullum , quod ei sit Plania in animo , Délia in versu. » D'ailleurs , nous ne connaissons pas d'autre Clodia que la sœur de P. Clodius , et le soin même que met Catulle à cacher son nom prouve que la chose n'était pas indifférente.