LIVRE I. — CHAPITRE III
loin l'amitié en défendant un homme si désagréable, (i) La pièce de Catulle produit la même impression. Évidemment le personnage lui avait déplu , et il était revenu mécontent de cet amphitryon exigeant qui faisait payer si cher ses invitations.
On voit par ce qui précède que Catulle avait une grande réputation à Rome. Les plus nobles citoyens le recherchaient ; il était consulté et écouté. Sextius l'invitait à ses repas , Manlius lui demandait des vers , Memmius allait le prier de le suivre dans sa province. Les gouverneurs de provinces , prêteurs ou proconsuls , avaient l'habitude de se faire accompagner dans leur gouvernement par des amis et des poètes Grecs et Latins , qui faisaient partie de leur suite , cohors. Leur présence donnait plus d'éclat au pouvoir du maître , qui réunissait ainsi autour de lui une cour rivale de celles des rois d'Asie, et se faisait dans ces contrées éloignées une société intelligente et polie. Un grand seigneur accoutumé au séjour de Rome , au forum, au théâtre, au champ de Mars, aux villas de Naples et de Baïes , désireux de luxe , de beau langage et de flatteries , éprouvait une joie inexprimable à retrouver à l'extrémité de la Macédoine ou de la Bithynie une petite Rome au sein de laquelle il pourrait s'imaginer n'avoir jamais quitté la grande. Il oubliait ainsi le chagrin de l'isolement et du lointain , si lourd à ceux qui ont pris l'habitude d'une vie mondaine et dissipée. Il n'était pas condamné comme le plaintif Ovide , à entendre toujours parler des barbares.
C'était sans doute un spectacle intéressant qu'un de ces gouvernements voyageurs où se rencontraient, rapprochés
(i) Cic. ad Quint. II, 3 , 5.
86 KTUDI- SUR CATULLE.
dans un espace plus restreint et éclairés d'une lumière plus vive , tous les aspects de la vie romaine au vn e siècle de la république. Grammairiens , rhéteurs , philosophes , esclaves de toute sorte , courtisanes , les raffinements du luxe délicat et les trivialités du vice, tout cela était groupé autour d'un homme qui réunissait le plus souvent en sa personne tous les contrastes de la grande cité romaine. Dans une de ses épitres les plus gracieuses (i) , Horace décrit en poète un de ces essaims de poètes agiles et pleins d'une jeune ardeur que Tibère avait emmenés avec lui en Orient , et qui , avec une curiosité inexpérimentée , tentaient tous les genres de poésie , lyrique , épique ou tragique , dont la Grèce leur donnait les parfaits modèles, pareils à des abeilles qui se posent tour à tour sur toutes les fleurs, « et font du miel de toute chose. )) Les poètes de la République , la plupart besoigneux et obligés de compter avec les puissants , s'exposaient aussi volontiers aux ennuis d'un exil passager , qui leur faisait entrevoir les surprises d'un voyage dans des contrées bienheureuses, parmi les splendeurs du luxe asiatique et les discussions savantes des écoles de la Grèce , en même temps qu'il leur permettait de faire fortune. La suite du gouverneur vivait en effet de la province et en revenait souvent plus riche qu'elle n'était partie. « Tu invitais tes amis à venir » dans ta province comme à la curée , disait Cicéron » contre Verres (2) ; avec eux et par eux tu amassais yn » butin, et tu leur donnais dans les assemblées des anneaux » d'or. » Catulle , léger d'argent , comme nous l'avons vu, abandonné par Lesbie, voulant s'échapper à lui-même
(1) Hor. ep. I , 3. — (1) Cic. in Verr. II , 1 , 14 , 36.
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et disperser à travers les aventures lointaines les pensées qui le poursuivaient obstinément , partit en Bithynie au printemps de Tannée 57 , à la suite du prêteur Memmius Gemellus , avec son ami Helvius Cinna. (m)
Il est naturel que Memmius, amateur de poésie grecque, poète lui-même à ses heures et disciple de la nouvelle école poétique , comme il Tétait aussi de l'école philosophique dominante , de Técole épicurienne , ait voulu s'attacher le représentant le plus connu de la jeune poésie, mais il n'est pas surprenant non plus que Catulle n'ait pas eu à se louer beaucoup de son protecteur. Personnage singulier , et non sans esprit , Memmius n'avait ni les dehors qui attirent la sympathie , ni les qualités qui commandent le respect. Orateur dangereux , incisif , qui , loin de redouter les adversaires, recherchait les plus redoutables , épicurien pratiquant et sans scrupules , politique audacieusement intrigant, au point d'étonner par les scandales de sa candidature au consulat , dans une époque si féconde en scandales de ce genre , homme de plaisir avant tout , il nous donne une idée assez fidèle des Patriciens dégénérés de la fin de la république. Son éloquence semble tournée à la pointe et au mal, son goût des lettres rappelle quelque chose de précieux et de lascif; tout en lui dénote l'arrogance spirituelle et prétentieuse d'un esprit sec et corrompu. L'amitié que Lucrèce lui témoignait venait plutôt de la communauté des doctrines que de la conformité des caractères , et serait un argument de plus en faveur de la sincérité du grand poète , aux yeux de qui tous les dissentiments n'étaient rien devant la fraternité du culte philosophique.
Catulle n'avait pas les mêmes raisons de vanter Mem-
rhius ; aussi , soit dépit de n'avoir pas tiré de la Bithynie tous lés avantages qu'il en espérait, soit incompatibilité d'humeur , il a laissé le portrait le moins flatteur de ce débauché qui rie se souciait nullement de sa cohorte , de ce Priape qui avait joué effrontément ses amis. Sa rancune éclate en vers mordants, dans une pièce qu'il écrivit après son retour à Rome. La maîtresse de Varus , (i) un des amis de Catulle, demande à celui-ci des nouvelles de son voyage , ce qu'il y a vu , ce qu'il y a gagné , sll n'en a pas rapporté au moins une litière. Sur la réponse affirmative , mais embarrassée de Catulle , elle le prié de lui prêter cette litière pour se faire porter au temple de Séràpis , sorte de pèlerinage oriental alors à la mode. L'embarras de Catulle redouble , il lui faut avouer qu'il s'était trompé, que la litière appartient à Cinnà. Pour lui, hélas , il n'a ramené de là bas personne « qui pût même porter sur » ses épaules le pied d'un vieux grabat. » Ces paroles trahissent plutôt le dépit d'un serviteur mécontent de son salaire, que la fierté de l'écrivain blessé dans sa dignité ; mais ne réclamons pas de Catulle des susceptibilités que personne n'avait autour de lui et ne nous hâtons pas de juger qu'il eût les sentiments d'un parasite parce qu'il en avait accepté la condition.
Catulle a peu parlé de son voyage qtti lui rappelait peut-être une année d'ennui et un protecteur incommode. Au printemps de 56, (2) il est impatient de quitter la province de Memmius , de visiter les villes fameuses de l'Asie mineure, et peut-être aussi, quoiqu'il ne le dise pas , de revenir en Italie. Il s'arrête dans la Troade pour
(1) c X. - (2) c. XL VI,