‹ Étude sur CatulleChapitre 42 sur 144 · LIVRE I. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I. — CHAPITRE III

nom joignait à une rare sottise tous les vices sans grandeur et sans agrément. Nous avons vu la noblesse fière et encore distinguée dans Manlius , vicieuse et perfide , mais intelligente et active dans Memmius ; voici avec Pison la noblesse vulgaire et cynique. Son teint livide, sa barbe inculte , ses dents gâtées faisaient de lui un personnage repoussant. L'expression de son visage annonçait l'hypocrisie. « Il n'y a chez lui rien d'élégant ni de recher- » ché, rien de somptueux, si ce n'est ses amours. Point » de vases ciselés , mais de grandes coupes qu'il a fait » venir de Plaisance pour ne pas paraître mépriser les » siens. Sur sa table il n'y a ni coquillages ni poissons , » mais beaucoup de viandes un peu rances. Des esclaves. » malpropres le servent, quelques uns vieux ; son cuisinier » est en même temps son portier; ni boulangerie ni cave; » le pain et le vin viennent du marché et du cabaret ; ses » Grecs sont entassés cinq sur un lit, souvent davantage; » lui , seul. A peine a-l-il entendu chanter le coq, qu'il croit » son aïeul ressuscité. Il fait alors desservir. » Cette description que nous empruntons à Cicéron est encore une des plus discrètes de son discours, et en même temps une des plus fines. Elle explique pourtant bien des épigrammes de Catulle. Si l'homme le plus spirituel peut-être de son temps et le plus maître de sa parole pouvait , dans un discours prononcé en public , tracer un pareil portrait , même d'un de ses ennemis , un poète avait bien le droit de s'en permettre d'analogues dans ses épigrammes. La grossièreté du langage de Catulle n'est pas un trait de son caractère , mais seulement la marque de l'époque.

Ce prêteur brutal et grossier affectait cependant l'amour des nobles études , et s'entourait de Grecs , grammairiens

et philosophes. Le pouvoir de la mode était tel , et les Romains mettaient dans leur goût des belles lettres tant de sottise lourde et gauche,, qu'ils comptaient parmi leurs instruments de plaisir ceux qui devaient leur enseigner la philosophie de Platon ou la poésie d'Homère > qu'ils les mettaient au rang de ces choses nécessaires qu'on est obligé de traîner derrière soi dans un voyage , avec les bagages , lès femmes , les gladiateurs , et que les profiesseurs de littérature faisaient partie du mobilier d'un proconsul. Ces courtisans habiles et aptes à des services de tout genre se rendaient indispensables aux plaisirs aussi bien qu'aux études de Pison , devenaient ses favoris , ses confidents et écartaient de lui toute autre amitié. « Porcius » et Socration , (i) dit Catulle , vous les deux bras » rapaces de Pison , famine et lèpre du monde , vous » faites avec votre maître de somptueux repas , pendant » que mon Verannius et mon Fabullus quêtent des invi- » tarions dans les carrefours. »

Parmi ces Grecs au milieu desquels il mangeait et buvait, Pison avait un philosophe épicurien, Philodème. (2) Pison approuvait fort cette philosophie dont il discernait immédiatement les applications pratiques , et qui semblait autoriser toutes ses fantaisies. Il ne permettait pas que Philodème en donnât d'autres explications que celles qu'il désirait lui-même ; il félicitait Épicure d'encourager ses penchants et de lui prêcher la sainteté du vice. Philodème essayait de faire quelques observations timides en faveur d'Épicure et de la vertu, sans osçr contrarier ouvertement

(1) c. XXVIII , XL VII.

(2) Cic. in Pisonem,

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