LIVRE I. — CHAPITRE IV
nous devons nous demander comment il pouvait s'intéresser à la politique , lui , le poète épris de son art , le paresseux écrivain qu'enchantaient la beauté des formes et la tournure heureuse des phrases , lui que rien au monde ne semblait toucher , sinon que Lesbie l'aimât. Mais Lesbie l'avait quitté , et les événements qui se passaient à Rome avaient trop de retentissement pour qu'on n'en parlât pas beaucoup dans le monde où il vivait. Il nous faut donc , pour comprendre les sentiments de Catulle , jeter un rapide coup d'œil sur la situation des partis à Rome , et voir quels amis il recherchait principalement.
L'aspect de Rome avait bien changé pendant son absence. Après la mort de Catilina, il y avait eu un moment de soulagement. Pompée revenu d'Asie avait licencié son armée , n'osant être prétendant qu'à la condition de ne pas violer la légalité. César était parti pour son gouvernement de la Cisalpine sans qu'on s'inquiétât beaucoup de ses projets. H était jusque là connu surtout par ses bonnes fortunes, et s'il avait formé le dessein de renverser la constitution , il lui manquait encore la force nécessaire pour l'exécuter. Aussi , l'aristocratie un moment ébranlée par la conspiration de Catilina , était bientôt revenue de sa terreur ; isolée d'ailleurs par son orgueil , • elle n'inspirait qu'une sympathie médiocre : le parti républicain italien ou romain se tenait à l'écart des luttes du Forum et de la rue. Catulle, mêlé à la jeunesse oisive et libertine de Rome, ne se souciait guère des questions qui se discutaient au sénat, et qu'on donnât ou non des terres aux vétérans de Pompée , il n'y avait rien là qui pût le détourner de ses plaisirs et de ses pensée^ habituelles.
Mais bientôt on avait compris que sous prétexte de conquérir la Gaule , les deux triumvirs voulaient se ^partager le* monde , jusqu'à ce que l'un d'eux supprimant l'autre , régnât tout seul. L'aristocratie avait pris peur pour ses privilèges , les républicains pour une constitution que l'habitude leur rendait chère. En vain Pompée faisaitil bâtir un théâtre en pierre , le premier qui eût été -construit à Rome ; en vain César prodiguait-il les jeux et l'argent pour se faire des partisans; il y avait dans leur attitude quelque chose de menaçant .pour la république > qui effrayait les républicains , et quelque chose de prétentieux et de superbe qui irritait les hommes d'esprit.
Le retour de Cicéroh servit de prétexte à une manifestation républicaine -, et l'ardeur avec laquelle la foule des villes municipales se porta au devant de l'exilé , jusqu'à Brindes , prouve quelles racines avait jetées en Italie une histoire glorieuse de plusieurs siècles. Pompée demanda de nouveau des pouvoirs extraordinaires contre les pirates; sa demande fut repoussée en partie. Vatinius -, une dés créatures de César fut écarté de la prêture. Enfin, la conférence de Lacques , du mois d'avril 56 , où Pompée* César et Crassus , entourés d'une cour et d'un sénat empressés à saluer les nouveaux maîtres , se distribuèrent les dépouilles de la république , ouvrit les yeux aux moins clairvoyants. Il était difficile , dans une ville où chaque jour était marqué par des discussions passionnées , quelquefois par des luttes sanglantes dans lesquelles se décidait peut-être le sort du monde , de ne pas prendre parti ; il était plus difficile encore à un citoyen d'une ville libre , à un homme d'un esprit fin et railleur, de ne pas prendre parti pour ceux qui, malgré leurs fautes évidentes, avaient