LIVRE I. — CHAPITRE IV
au moins le mérite de défendre contre F ambition de deux hommes une antique tradition , les libertés publiques , une constitution , toutes choses infiniment respectables. Les vraies causes des événements n'apparaissent pas clairement à ceux qui y assistent , et leurs instincts les poussent dans leur choix, plutôt que la réflexion ne les persuade. César aurait-il donc eu raison dans ses entreprises , il devait rencontrer quand même en face de lui les hommes de sentiment qui se rangent naturellement à côté du faible contre le fort , et les hommes d'esprit qui ne se laissent jamais duper par la force , même quand ils la subissent. Aux uns il semblait odieux , aux autres , ridicule.
Les ennemis des triumvirs saisirent dès lors toutes les occasions d'exciter contre eux l'opinion publique. Marcus Favonius , qui mourut depuis à Philippes , s'écriait en parlant du bandeau dont Pompée s'entourait la jambe pour cacher un ulcère , « qu'importe sur quelle partie du corps tu mets ton diadème ? » On sifflait dans les rues dès qu'apparaissait un des piartisans des triumvirs, on applaudissait au théâtre tous les vers qui pouvaient servir d'allusion contre la monarchie. « Rien n'est plus populaire , dit une lettre » du temps , que la haine du parti populaire. » « Per- » sonne , disait-on ailleurs , n'a de pouvoir en dehors des » triumvirs ; les maîtres sont tout puissants et font en » sorte que personne ne l'ignore. L'état est complètement » bouleversé , et obéit à des souverains. » Toutes ces démonstrations sans portée , impuissantes à arrêter les entreprises de César , nourrissaient pourtant l'agitation républicaine à laquelle toute la jeunesse noble ou italienne .prenait part.
Ceux qui par désintéressement, par honnêteté, bu
simplement par dégoût des intrigues et par amour de l'indépendance , ne se mêlaient pas aux conflits des deux partis , se laissaient au moins entraîner au mouvement de l'opposition dans leurs conversations et dans leurs écrits. So'.t envie irréfléchie , soit sympathie pour les faibles, soit penchant à la raillerie et au dénigrement, soit enfin fidélité au gouvernement légal , presque tous les poètes et écrivains de ce temps appuyaient le sénat dans sa lutte contre César et Pompée. Placé , comme Lucrèce , à distance de la mêlée , mais peu disposé par nature à éprouver cette pitié généreuse et large qui lui eût permis de comprendre les erreurs des combattants et les causes qui les avaient amenées , n'ayant point d'ailleurs cette hauteur d'une âme superbe qui dédaigne un pareil spectacle , Catulle ne pouvait que faire provision de remarques malignes , et signaler les ridicules du camp hostile. Il ne faisait en cela que suivre la mode et l'exemple de ses amis. La littérature était comme la forteresse de l'opposition : de là sortaient les épigrammes dont Catulle , Bibaculus , et d'autres poètes assaillaient César et ses partisans ; de là partaient les accusations politiques lancées par les orateurs comme Calvus. contre les méprisables défenseurs de la dictature. Les hommes qui ne sont pas engagés dans les affaires publiques et qui n'en subissent pas les nécessités sont d'une sévérité implacable pour ceux qu'emporte la tourmente , et qui y laissent souvent , avec leur repos , les lambeaux de leur conscience.
Licinius Calvus (i) est peut-être le représentant le plus
(i) v. A. Weichert, poetarum Latinorum, Hostii, Lasvii, Calvi, etc. Vit» et Carra, rell. Lipsiae 1830.