LIVRÉ I. — CHAPITRE IV. IO
faits qui les entourent, ceux qui amènent les autres. Et puis , n'a-t-on pas toujours jugé par leurs travers lés contemporains ? Ne s' est-on pas toujours occupé surtout du nez de Cléopâtre et du gravier de Cromwell ?
Il serait facile de montrer que les griefs allégués par les ennemis de César et de Pompée ne venaient pas d'un sentiment profond des intérêts de la patrie , mais plutôt de la jalousie et de la crainte. La puissance , la richesse , les succès de tout genre des triumvirs excitaient la colère et l'envie , mais on ne comprenait pas plus l'imminence du danger que courait la république , qu'on ne cherchait à éviter une nécessité peut-être inévitable. En réalité , la gloire de César et la renommée de ses exploits déplaisaient à une aristocratie soupçonneuse , plus par leur éclat que par les menaces qu'elles pouvaient contenir. L'enthousiasme du peuple pour le grand vainqueur , pour le général unique, irrésistible, qui ajoutait chaque jour de vastes territoires à l'empire de Rome , les nouvelles extraordinaires qui arrivaient sans cesse de ses conquêtes , les cérémonies , les supplications qu'on faisait en son honneur , tout ce tapage irritait : on trouvait César gênant , et il était de bon ton de ne pas se laisser aller à l'admiration irréfléchie de la foule. Tandis que les démocrates , les chevaliers, le petit peuple , célébraient à l'envi les louanges de cet homme divin dont le lointain augmentait encore la grandeur , chacun se glorifiait , dans un cercle d'hommes spirituels et sceptiques , de mesurer l'idole. « (1) Je me soucie peu de te plaire, César , et de » savoir si tu es noir ou blanc. » — « Irrite-toi (2)
(1) c. XCIII. - (2) c. LIV.
» encore contre mes iambes innocents , ô général sans » pareil, »
Irascere iterum meis iambis Immerentibus , unice imperator ;
ces quelques vers de Catulle nous donnent le ton et le genre de cette opposition.
Ce que les projets de César pouvaient avoir de funeste échappait à la sagacité de ses ennemis ; ils ne voyaient pas davantage comment la faiblesse et l'anarchie des partis à Rome justifiaient dans une certaine mesure ses tentatives. Tous se bornaient à rire de ses vices , mais persohne ne songeait à prévenir son attentat. Catulle répétait ce qui se disait autour de lui, et ce que redisaient à leur tour, sous une autre forme , les poètes du temps , Calvus , Bibaculus , Pitholaùs de Rhodes. Suétone , en recueillant les anecdotes qui se racontaient sur la vie de César , nous a conservé pour ainsi dire le résumé de cette littérature malheureusement perdue. C'étaient le récit des relations de César avec Nicomède , roi de Bithynie , et des refrains semblables à celui que chantaient les soldats au triomphe de leur maître : « (i) César a soumis les Gaules , Nico- » mède a soumis César : voici que César triomphe , lui » qui a soumis les Gaules , et Nicomède ne triomphe » pas , lui qui a soumis César. » C'étaient des allusions malicieuses aux nombreuses maîtresses de César , se promenant , superbe , (2) « pareil à un ramier blanc , » à travers les lits de Postumia , de Lollia , de Tertulla , de
(1) Suet. Jul. Caesar, 49 et suiv.
(2) c. XXIX , v. 8. « Ut albtilus columbus. » — L'expression de Catulle se rapporte à Mamurra , mais peut aussi bien s'appliquer à César , son frère jumeau.