LIVRE I. — CHAPITRE IV
des ruines accumulées de la vieille religion et des traditions antiques poussait à l'incertitude les esprits les moins chagrins , quand César niait en plein sénat l'immortalité de l'âme, quand Varron essayait en vain de ranimer la foi aux Dieux du Paganisme , et Lucrèce de la renverser, tous les deux pour trouver aux affaires humaines un terrain plus solide et la sécurité du lendemain, quand des superstitions tous les jours plus nombreuses pénétraient dans une cité incrédule et envahie à la fois par toutes les idolâtries de l'univers , quand une sorte de malaise et de défiance générale s'emparaient de toutes les âmes , est-il possible que Catulle , esprit si ouvert à tous les bruits du dehors et à toutes les idées nouvelles , n'ait pas eu son instant de troubles et de rêves ? Les déceptions de la vie , les trahisons de la passion , les amertumes de la politique avaient peu "à peu élargi l'horizon de sa pensée et donné à ses vers plus de force. Il avait commencé par s'occuper des petits scandales de sa ville natale ; il avait connu ensuite les ardeurs et les tortures d'un amour sincère, puis il était sorti de lui-même pour juger le monde ; il avait eu le souci de sa patrie et de l'avenir de Rome ; enfin, il semble avoir touché, effleuré plutôt les questions d'au delà.
Ce poème d'Attis où Catulle décrit avec tant de bonheur d'expression les effets d'un culte nouveau récemment introduit à Rome , n'est-il qu'une gageure poétique , ou porte-t-il la trace de préoccupations plus sérieuses ? Lucrèce avait aussi dépeint avec sa vigueur et sa précision accoutumées le cortège bruyant de la mystérieuse Déesse et les sacrifices que lui devaient les initiés. Catulle avait tourné de ce côté son imagination malade , et il
Il8 ÉTUDE SUR CATULLE.
s'écriait à la fin du poème , en son propre nom et en se servant d'une formule consacrée , comme surpris de pensées nouvelles et en proie au désordre de l'âme : « O » Déesse , grande Déesse , Cybèle , Déesse souveraine de » Dindyme, loin de moi, loin de ma maison tes fureurs, » ô maîtresse ; excite chez d'autres tes transports et ta » folie ! »
Dea magna, dea Cybebe, Didymei dea domina , Procul a mea tuus sit fur or omnis , era, domo ; Altos âge incitâtes , alios âge rabidos.
Il n'est pas rare que des esprits distingués, assistant à la disparition de tout ce qu'ils aimaient et à l'écroulement des croyances en eux et autour d'eux, ne sachant plus où se prendre , se réfugient en dernier lieu dans la superstition. Lucrèce la redoute et la fuit pour l'avoir connue , d'autres l'embrassent avec transport parce qu'ils ne la connaissent pas , et que le reste ne les a pas contentés. La plus monstrueuse est alors celle qu'ils préfèrent et qui convient le mieux à leur âme fatiguée , curieuse d'émotions nouvelles et de fortes secousses. Un poète au cœur ardent, sujet aux illusions du rêve et aux égarements de l'imagination sera plus que tout autre exposé à ces entraînements. Il cherchera dans les choses surnaturelles les consolations que la réalité lui a refusées.
Nous ne voulons pas trop abandonner à l'induction, ni prêter à Catulle , d'après quelques vers qui ne sont peutêtre qu'un jeu d'esprit , des soucis qu'il n'aurait jamais eus. On peut cependant, et cela nous suffit, surprendre chez lui cette inquiétude d'une âme pleine de désirs inassouvis et d'espoirs chimériques, que la lassitude des sens ,