‹ Étude sur CatulleChapitre 59 sur 144 · LIVRE II. — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE I

nous donnent qu'une idée peu favorable du mouvement littéraire de cette époque. Un seul grand poème est demeuré parmi tant de débris , et encore diffère-t-il entièrement des autres, comme si tant d'efforts n'avaient abouti qu'à une éloquente protestation : c'est le poème de Lucrèce. Il nous apparaît dans son isolement magnifique , comme une colonne encore debout au milieu de ruines éparses. Heureusement , à côté de lui , moins haut sur l'horizon et attirant moins les regards , mais remarquable encore et utile en ce qu'elle fait connaître l'état des lettres au temps de César , nous apercevons l'œuvre de Catulle, Elle a donc un double intérêt , puis qu'elle permet à la fois de vivre avec un homme de talent et de juger toute une école poétique disparue.

Plusieurs raisons générales expliquent le dénûment de la littérature poétique au temps de César. Il est dangereux sans doute d'abuser des théories trop vastes dans l'examen des littératures , ou d'en soumettre l'étude à des règles rigoureusement logiques. La connaissance parfaite des esprits nous échappe en raison de leur mobilité et de leur complexité. Il est impossible d'analyser avec assez d'exactitude les causes innombrables et de nature diverse qui ont contribué à former un écrivain ; trop d'exceptions ;\ la loi générale viendraient l'affaiblir et l'annuler , pour qu'il soit même nécessaire de l'établir. La naissance d'un homme de génie déconcerte tous les calculs ; ainsi Lucrèce paraît au moment le plus stérile de la poésie latine. Des époques très-différentes en apparence , comme celles de Périclès , d'Auguste et de Louis XIV , ont été illustrées par des œuvres également belles. Il faut avouer pourtant que certaines circonstances exercent sur les lettres une

influence décisive. Les littératures fécondes prospèrent surtout grâce à une communauté d'idées ou de sentiments qui réunit tous les esprits et forme un public pour les écrivains , comme des écrivains pour le public. L'idée de la démocratie Athénienne au temps de Périclès , celle du gouvernement du monde par Rome sous la dictature d'Auguste, celle de la monarchie française pendant le règne de Louis XIV , dominent chacune de ces périodes et en font l'unité et la force. Supposons au contraire une nation où le progrès de la culture intellectuelle et morale n'ait pas suivi ceux de la puissance extérieure et de la richesse, où la décadence des mœurs ait précédé la perfection des arts , où la race et la langue aient été corrompues avant de donner leurs fruits , où il n'y ait point de foi et d'ambition universelles qui enflamment et nourrissent les âmes, où les écrivains et ceux qui les lisent ne se sentent unis par aucun lien de patriotisme , de croyances , de préjugés même, n'est-il pas évident que cette nation n'aura qu'une poésie affectée et puérile, pédante et artificielle, participant de tous les vices dont elle, est elle-même infestée? N'estce pas cependant l'image de la société romaine au temps de César ?

La littérature des premiers siècles , tout imitée qu'elle était de la Grèce , gardait pourtant un caractère véritablement romain , et convenait parfaitement aux soldats vaillants qui lisaient dans Ennius le récit des batailles contre Hannibal, ou aux rudes paysans que réjouissaient les plus grosses plaisanteries de Plaute. Plus tard les événements qui se passèrent dans le monde Romain ou à Rome même n'eurent plus un intérêt vraiment national et ne servirent que les ambitions de quelques citoyens ou les passions

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