LIVRE II. — CHAPITRE 1. I2J
des partis. En outre , Rome n'était plus seulement une ville de la confédération Italienne ; elle était devenue le centre de l'univers ; dominatrice des peuples , habitée par toutes les races , il lui fallait une langue universelle et des poèmes où le monde entier pût s'intéresser et se reconnaître. Cette langue qui se formait alors n'arriva à sa perfection qu'avec Virgile et Horace ; ces poèmes ne devaient naître que plus tard, sous la domination pacifique du vainqueur d'Actium.
D'ailleurs, les grands événements politiques et les changements profonds d'idées qui semblent si bien faits pour toucher les contemporains et engager, les âmes troublées et inquiètes aux pensées d'où sort la poésie , ne servent le plus souvent qu'à ceux qui viennent après eux. Les contemporains , soit découragement en présence des réflexions que provoquent de tels spectacles, soit fatigue des misères communes , ne demandent à la poésie que de les distraire , et les poètes qui assistent aux grandes révolutions n'y cherchent presque jamais le sujet de leurs vers. Des époques les plus dramatiques qu'ait traversées l'humanité est généralement née une poésie bâtarde , sans inspiration , sans réalité , curieuse de tout , excepté de ce qui appartenait à son temps , bonne tout au plus pour des amateurs de futilités littéraires. Tout le mouvement politique et religieux du xvi e siècle conduit aux sonnets et aux odes pindariques de Ronsard. La Révolution française n'a enfanté qu'un poète de talent , André Chénier , si voisin de Catulle par la nature de ses œuvres. Comme Horace et Virgile ont profité des travaux et des épreuves de leurs devanciers, ainsi en France, Malherbe, Corneille, et plus tard les plus illustres poètes de notre époque on{
recueilli l'héritage de leurs prédécesseurs. Les révolutions sont pareilles aux flots qui fécondent le sol après qu'ils s'en sont retirés. Aussi toutes les littératures produites par les tempêtes révolutionnaires ont- elles un caractère de ressemblance frappant. Elles sont mièvres , chétives , épuisées , à la fois puériles et raffinées , brillantes d'une lumière fatiguée et sans chaleur ; on dirait des visages d'enfants éclairés d'un regard terne et vieilli.
La littérature romaine a en outre vécu dans des conditions particulières qui devaient encore en amener l'affaiblissement à l'époque dont nous nous occupons. Elle ne s'est pas développée librement, comme une plante qui prend de la force à mesure qu'elle pousse des racines plus profondes dans le sol où elle est née ; mais , transportée de la Grèce à Rome , elle s'est d'abord étiolée et flétrie jusqu'à ce que des soins assidus vinssent suppléer à la vigueur native qui lui manquait. On conçoit que les premiers écrivains latins n'aient été arrêtés par aucun scrupule , et que leur ardeur juvénile ait entrepris de traduire dans une langue encore imparfaite l'épopée et le théâtre de la Grèce ; cette heureuse audace venait autant de l'ignorance que du génie. Dans la suite , à force de considérer les modèles , on en comprit mieux les beautés et la difficulté de les reproduire. Les écrivains hésitants s'arrêtèrent aux petits sujets , aux essais timides , et se contentèrent d'enfermer dans un cadre restreint des tableaux de genre. Les longues épopées homériques , la tragédie et la comédie destinées à la scène furent laissées de côté. Les plus sages et les mieux avisés s'appliquèrent aux courtes descriptions mythologiques , aux élégies , aux épigrammes , à tous les travaux secondaires où ils pou-