LIVRE II. — CHAPITRE I. Î
vaient prouver leur savoir faire , et racheter par le fini de la forme la pauvreté du fond. Ceux qui n'osaient pas rivaliser avec Homère et Sophocle , imitaient plus hardiment Callimaque et Théocrite. Ainsi des motifs seulement littéraires s'ajoutaient à d'autres causes plus profondes , morales ou politiques , pour entraîner la littérature romaine du temps de César vers l'imitation des écrivains de l'école d'Alexandrie, que nous appellerons d'un seul mot, V Àlexandrinisme.
Entendu dans son sens le plus large , on peut dire que l'Alexandrinisme signifie l'absence de sincérité dans la poésie , la préoccupation exclusive de la forme , ce qu'on pourrait appeler en un certain sens, selon un mot célèbre, Xart pour l'art. L'Alexandrinisme n'est pas le défaut d'une littérature , mais il appartient à toutes , et souvent à celles qui s'en croient le plus exemptes. Le poète qui , au lieu d'obéir à sa propre inspiration, s'inquiète surtout de plaire à l'école dont il fait partie , celui qui cherche à appliquer certains procédés de style, à faire prévaloir tel système de versification , celui que le souci de la prosodie , du rhythme , des secrets de l'art , possède plus que l'amour de la vérité , celui qui puise à l'étranger les sujets de ses doctes compositions , qui , au lieu de regarder autour de lui , ou , mieux encore , en lui-même , promène à travers tous les pays et toutes les langues sa curiosité aventureuse , celui qui préfère l'esprit à l'âme , le nouveau , le joli , le fin , au naturel et au simple ; celui-là , à quelque littérature qu'il appartienne, est un Alexandrin. Raconter au temps de César les fables les plus obscures de la mythologie grecque , prêter , comme Sénèque, à un héros d'Homère ou 4'Eschyle lç langage d'un déclamateur et les
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subtilités de la philosophie stoïcienne , consacrer avec Ronsard , à Cassandre ou à Hélène , des volumes entiers de sonnets amoureux , où l'amour a cependant moins de part que Cupidon , ressusciter par un effort d'imagination dans notre France moderne le moyen âge Ou l'antiquité , peindre dans des vers laborieux la Perse , la Chine ou le Japon ; enfin , faire de la poésie un travail dont les gens du métier peuvent seuls comprendre toutes les merveilles, c'est être Alexandrin. L'Alexandrinisme n'est pas méprisable en lui-même , mais l'excès en est méprisable. Quel poète, d'ailleurs, n'est pas Alexandrin par quelque côté ? Comment ne pas se laisser séduire au charme du style , même en dehors des idées qu'il exprime , et serait-on poète, si l'on n'aimait l'attrait d'un son harmonieux, d'une image heureuse , d'un mot mis en sa place ? Il y a nécessairement à côté de l'inspiration, de la pensée vraie et de l'émotion sentie , la part de l'étude , de la science , du caprice , en un mot , de l'Alexandrinisme. Seulement il y a des poètes chez qui cette part est plus considérable , et des époques où elle est toute la poésie. Quand la source de l'inspiration est tarie chez un peuple , qu'il n'a plus ni histoire ni physionomie propre , que l'abus de la richesse y a favorisé l'abus de l'esprit et le désir de raffiner en toute chose , on peut être sûr que l'Alexandrinisme y dominera. C'est donc un vice des sociétés en décadence , et il est aisé de voir comment après s'être montré et développé en Orient , il a pu s'introduire et prospérer à Rome. Mais il présente dans chacune des deux littératures des aspects différents qu'il n'est pas inutile de comparer rapidement.
Pans un sens plus précis et plus historique, on désigne