LIVRE II. — CHAPITRE I
des esclaves et des affranchis qui s'occuperont de traduire Homère ou Euripide , mais des hommes politiques , des chevaliers , des patriciens , des consuls et des dictateurs. Scipion Emilien était accusé autrefois d'avoir dérogé en composant les pièces que faisait jouer Térence ; plus tard peut-être il eût accepté facilement ce reproche. Callimaque , Apollonius , Lycophron , Euphorion et les autres chefs de l'école Alexandrine ne sont que des savants ; Hortensius , Calvus , Memmius sont des orateurs et des hommes d'affaires. De là plus d'inexpérience peut-être , mais aussi plus de vie, de chaleur et de réalité dans leurs études. Ceux qui s'occupaient seulement de poésie et que nous appellerions des hommes de lettres étaient rares. Catulle est certainement celui qui mérite le mieux ce nom, encore l'histoire de sa vie prouve-t-elle qu'il ne serait pas juste de le lui appliquer.
L'école nouvelle était loin de s'imposer au public. Vivement combattue par les défenseurs de l'ancienne littérature , elle gagnait à être discutée. Les événements contcmporains , le souci du public et de la renommée , les luttes littéraires ou politiques assiégeaient le cercle des initiés. Toute école de poésie ouverte au bruit du dehors et au jugement de rivaux passionnés en reçoit le mouvement et la vie. Cicéron traduisait Aratus , mais il traduisait aussi des passages d'Ennius, d'Attius et des vieux poètes devenus classiques et enseignés dans les écoles. Lui qui connaissait si bien la Grèce, et qui avait fait des grands écrivains grecs une étude assidue , il se moquait des prétentions de la jeune école , de sa manière de parler et d'écrire en Grec, de sa langue précieuse et de sa science superficielle , de sa laborieuse prosodie ; Cicéron
n'était que le représentant d'un parti puissant qui voulait autant que possible conserver la littérature comme les moeurs et le gouvernement du passé.
Imaginons-nous donc , au sein de la ville immense , émue de révolutions continuelles, où chaque race, chaque idiome , chaque religion , trouvait une place et des partisans , imaginons-nous cette école de poésie où se réunissaient de temps en temps de fervents adeptes animés d'une même foi , divisés d'ailleurs par leurs opinions politiques , leur condition , leur vie tout entière , raillés et attaqués par des incrédules ou des adorateurs d'un autre culte, et nous devinerons à la fois les ressemblances qui la rapprochent de l'école Alexandrine grecque , et les différences qui l'en éloignent.
Ces rapports et ces dissemblances se montrent tout d'abord dans le choix des sujets. Il n'y avait guère dans l'histoire des rois d'Egypte de sujet possible d'épopée. On peut dire d'ailleurs des Alexandrins qu'ils n'avaient pas la tête épique. Les raisons en sont évidentes d'ellesmêmes. Aussi avaient-ils assez de tact pour éviter absolument l'épopée contemporaine. Plusieurs hymnes de Callimaque , sortes de pièces officielles , destinées, sans doute, à la cour du roi Evergète , renferment quelques allusions aux événements contemporains , mais il n'y a rien là qui puisse ressembler à une épopée. Restaient les légendes héroïques; mais le scepticisme raffiné des Alexandrins aurait-il pu comprendre et faire vivre ce monde primitif et divin ? Leur science des méthodes et des procédés de style aurait-elle suffi à dérouler ces longs cycles épiques , remplis d'épisodes tragiques , et à peindre dans leur forte simplicité des caractères de héros ? Il n'ont pas osé