LIVRE II. — CHAPITRE I. I
dans un mélange jusqu'alors informe la science des Grecs et les souvenirs nationaux de l'Italie : tous ces poètes médiocres, si peu intéressants par eux-mêmes, et dont les travaux inutiles en apparence prêtent à rire , préparaient en réalité Virgile et la grande épopée du monde Gréco- Romain.
Les poètes d'Alexandrie triomphèrent* surtout dans la poésie didactique. La science y était à sa place , l'imagination et l'émotion y étaient moins nécessaires. Aussi leurs livres didactiques sont-ils plus nombreux encore que leurs épopées. La botanique, l'ethnographie, la médecine, l'astronomie , la météorologie , l'histoire littéraire , la zoologie , sont mises en vers p^r Nicandre de Colophon , Aratus et Callimaque.
L'inexpérience des écrivains latins ne pouvait venir à bout d'un travail aussi considérable, mais ils s'exercèrent néanmoins, par esprit d'imitation et pour mériter le titre de savants , à la poésie didactique. Varron traduisit les phénomènes d' Aratus et écrivit plusieurs poèmes géographiques mêlés d'astronomie , de philosophie et de mythologie. Là encore, à côté d'erreurs qui accusent le manque de goût et d'aptitude à écrire , nous trouvons l'ardeur et la conviction qui attestent la vie. Certes , Lucrèce n'appartient à aucun titre à l'école de Levius et de Cinna , mais son œuvre date du même temps , et nous y voyons comnje dans les Géorgiques ce que pouvait devenir la science hellénique traduite en latin par un interprète de génie. L'école Alexandrine grecque, malgré de longs siècles de travail et d'études minutieuses , était incapable d'écrire le poème de la Nature , et il fallait la société romaine du septième siècle de la république pour produire un Lucrèce.
On ne peut prétendre que les Alexandrins, en Grèce ou à Rome , aient eu un théâtre , bien que les poètes de la pléiade aient composé un grand nombre de tragédies et de drames satiriques, et qu'à Rome la tragédie savante fût déjà à la mode. Mais tandis qu'à Alexandrie on se bornait à commenter les anciennes pièces dramatiques grecques , tandis que Sophocle, Euripide et les comiques étaient aux mains des critiques, à Rome, on jouait Pacuvius et Attius; la tragédie était encore populaire. Les comédiens célèbres étaient recherchés par les plus grands personnages ; iEsopus était riche de quatre millions , Roscius gagnait par an six cent mille sesterces. Un public de connaisseurs exigeants s'était formé. Cependant la littérature dramatique ne produisait plus et se mourait pour ne plus renaître ; c'est là qu'apparaît le mieux le commencement de la décadence. Les représentations dramatiques devenaient de plus en plus pompeuses , l'art du poète y était moins recherché que celui du machiniste , elles étaient faites pour distraire et éblouir les yeux plutôt que pour parler à l'âme. Le temps était proche où , sur une vaste scène , décorée avec un luxe de mauvais goût , on verrait des esclaves portant les dépouilles magnifiques des villes conquises , statues d'ivoire et d'argent , vases ciselés , étoffes splendides , et où passeraient et repasseraient devant un public aussi bruyant que la mer d'Etrurie des animaux venus de pays lointains et des monstres bizarres. Les poètes de la nouvelle école , soit dédain , soit plutôt qu'ils eussent conscience de leur insuffisance, n'ont pas écrit pour le théâtre. Le siècle d'Auguste imita leur réserve. La littérature dramatique ne peut guère se développer que dans une société encore vigoureuse , où se constitue un public homogène