LIVRE II. — CHAPITRE I
sujet. Les mètres variés étaient les échos naturels des sentiments de l'auteur.. La musique des vers reproduisait les nuances de la passion , et la sensation éveillée par les mélodies des rhythmes répondait aux idées exprimées par les mots. L'harmonie naissait comme la composition de la pensée elle-même. Les légendes de l'épopée s'étaient naturellement approprié le grand mètre dactylique, souple et sonore , qui se prolonge avec la majesté des événements qu'il chante. Le distique serré , léger , au son plus grêle, se prêtait mieux aux faciles peintures, à l'expression des sentiments individuels , aux pensées vives, gracieuses, douces. Le drame s'était armé de l'iambe , sec , rapide , libre comme la conversation. L'ode , par le retour alternatif et la cadence régulière et savante des strophes et des antistrophes , et par la variété des vers de différentes longueurs , traduisait les mouvements graves et lents de l'enthousiasme lyrique aussi bien que la vivacité et la brusquerie des émotions. Ainsi les vagues d'un fleuve rompent la monotonie de son cours , tout en hâtant le mouvement qui le porte à la mer.
Les Alexandrins , en Grèce , n'avaient donc rien à inventer. Ils trouvaient dans les livres de l'antiquité les ressources de l'art le plus savant. Aussi on ne voit pas qu'ils aient imaginé beaucoup de formes nouvelles , si ce n'est peut-être l'étrange mètre Galliambique destiné aux poèmes en l'honneur de Cybèle , que Catulle a heureusèment employé. Ils mirent seulement en oeuvre toutes les variétés de mètres qu'ils avaient reçues de leurs prédécesseurs , avec une préférence marquée pour lç vers élégiaque. Ils évitent la strophe et s'appliquent plus particulièrement aux mètres rares. Les choliambes , les phalé-
ciens , les mélanges de vers libres sont à la mode. Le raffinement s'introduit dans la versification ; il n'y a plus le même rapport entre le son et l'idée ; une harmonie tout extérieure produite à l'aide de longs mots sonores ne réussit pas à dissimuler l'absence de pensée et d'émotion. Les vers spondaïques , les vers sans césure , les coupes singulières se multiplient ; on essaie de produire par des moyens artificiels l'illusion de la poésie. Dans l'hymne à Jupiter de Callimaque , il y a , sur 96 vers , 13 vers spondaïques , quelquefois sans dactyle avant les deux spondées de la fin. (1) On y trouve jusqu'à trois spondaïques de suite. Les noms propres et les grands mots reviennent à intervalles périodiques au commencement ou à la fin des vers pour frapper l'oreille par un son prolongé:
^uaaaofievov, xtkourfidàeç, ôta^aivofjLevav, 'AxsatoptSav , x.P u<ï£on 'M? >
àjjLcpi7U£piaTet3tovTai.
Les enjambements sont fréquents dans les distiques; les césures monosyllabiques! , les exceptions sont recherchées pour attirer l'attention du lecteur. Dans l'hymne à Artemis , cinq vers de suite se terminent par des noms propres , sans nécessité. Le même fait se reproduit dans l'enlèvement d'Europe , de Moschus. La répétition des mêmes sons , et l'usage des refrains sont des ressources très employées , comme dans ces vers de Moschus , (2)
(1) Dans l'enlèvement d'Hélène de Coluthus ^ poète d'une époque postérieure , on trouve 36 vers spondaïques sur 200. Les spondaïques abondent aussi dans les idylles de Moschus.
(2) Epitaph. Bion. 100 et suiv.
Ces refrains, ces répétitions des mêmes sons qu'on ne rencontre pas dans les poètes anciens et qui apparaissent avec l'Alexandrinisme , sont en réalité l'origine de la rime , moyen artificiel de produire l'illusion de la poésie. Virgile et Horace , en revenant aux règles rigoureuses de l'art antique, combattirent cette tendance, mais elle l'emporta