LIVRE IL — CHAPITRE II
» plus parfaitement heureux ? Vénus fut-elle jamais plus pro- » pice ? » Il n'y a là ni excès de symétrie ni abus de description ; le cadre répond au tableau , et tout rappelle à l'esprit le même spectacle et le même sentiment de paix confiante et d'abandon amoureux.
Malheureusement ce sont là des procédés séduisants, mais qui trahissent trop le souci de l'auteur. Il est peutêtre facile de se faire à ces artifices de la composition et d'acquérir cet art maniéré et subtil qui se rencontre surtout aux époques où l'idée fait défaut. Qu'importe la liqueur, pourvu que le flacon qui la contient soit finement ciselé, et que les facettes en soient brillantes ! C'est de l'Alexandrinisme, le plus charmant sans doute, mais enfin de TAlexandrinisme, et par là, Catulle appartient tout à fait à l'école.
Les répétitions , les refrains , les ressources d'un art ingénieux et recherché y sont apparentes ; Horace les évitera. Ce qui prouve combien ces moyens sont arbitraires et voulus , c'est qu'aux heures où il a été touché d'une émotion vive et vraie , Catulle les a entièrement abandonnés. Ainsi se sont échappées de son cœur ces pièces passionnées que nous avons citées en racontant sa vie , ainsi il a écrit ces vers si simples où, obéissant à une joie sincère , à une douleur profonde , il a trouvé sans convention et sans recherche la composition la plus forte et la plus saisissante , celle qui résulte de l'unité et de l'ardeur du sentiment qui inspire le poète. A des épigrammes géométriquement taillées, à des tableaux exactement encadrés , nous préférons encore les appels désespérés qu'il adresse à Lesbie infidèle , ou les sarcasmes impitoyables dont il la poursuit. Dans ces moments d'angoisse, il avait oublié l'Alexandrinisme,
172 LTUDE SUR CATULLE.
Les subtilités et les prétentions d'une composition à la fois confuse et systématique abondent naturellement dans les plus longs poèmes. La passion manque ; le poète n'a pas la force de sortir de lui-même pour .considérer les caractères des personnages qu'il met en scène , d'èmigrer pour ainsi dire et d'habiter un instant dans l'âme de ses héros. La meilleure part de son talent lui vient de sa vie et de ses sentiments intimes ; ce talent faiblira quand il s'agira d'autre chose. Alors reparaîtra l'écolier instruit et ingénieux, nourri de souvenirs littéraires, qui a puisé souvent aux bonnes sources , mais qui n'a pas su encore s'approprier tant de trésors , s'en faire une fortune qui lui appartienne , et prendre sous ces ornements d'emprunt l'air d'aisance et de sécurité que donne la longue habitude de la richesse.
Laissant de côté les poèmes évidemment traduits du Grec , comme les pièces LI et LXVI , ou ceux qui ont été calqués d'après des formes convenues, et qui n'offraient pas les mêmes difficultés de composition, puisque la marche en était régulière , tracée d'avance et comme exigée par le sujet même , ainsi les épithalames LXI et LXÏÏ , nous examinerons quelques uns des poèmes où Catulle , voulant faire œuvre de versificateur Alexandrin , composa à sa façon une pièce savante. Il en est une, écrite en vers élégiaques, où il est question de Lesbie (LXVIII, v. 41 , 160), mais c'est néanmoins une pièce de circonstance, puisqu'elle a été composée à la prière de Manlius. Le poète, déjà célèbre, y a déployé toute sa science, et nous pouvons la considérer avec le poème LXIV comme un des types les plus accomplis de l'art Alexandrin.
Catulle veut remercier un de ses amis de lui avoir