LIVRE II. — CHAPITRE II
offert sa maison pour favoriser ses rendez-vous avec Lesbie. ïl semble tout d'abord que le sujet ne prête pas au développement , ou que le développement deviendra forcément de l'amplification , et que la meilleure composition serait la plus courte. Si cependant , envahi par le souvenir de ce passé charmant et encore plein de son amour , le poète se laisse aller à la douceur d'en parler , de confier sa joie et de satisfaire son cœur , nous pourrons être gagnés nous-mêmes par cette confidence lyrique, pourvu qu'elle vienne de l'âme et que nous y sentions nos propres sentiments. Il n'en est rien. Lesbie devrait remplir toute cette élégie ; elle n'en occupe qu'une petite partie , submergée dans un flot de mythologie qui inonde tout.
Après un début embarrassé et assez mal écrit dans lequel Catulle affirme le désir d'être agréable à son noble ami et de chanter ses louanges , il rappelle son amour , puis la générosité avec laquelle Manlius lui vint en aide. L'idée de Lesbie servant alors de transition à des réminiscences mythologiques , nous entrons dans la fable pour n'en plus sortir. L'histoire de Laodamie , dont le mari Protésilas fut tué à Troie , amène Catulle à parler de cette ville funeste où son frère est mort , et après avoir payé un juste tribut de regrets à la mémoire de ce frère bien aimé , il revient à Laodamie pour passer ensuite aux travaux d'Hercule. Puis , une allusion aux infidélités de Lesbie le conduit aux querelles conjugales de Jupiter et de Junon, jusqu'à ce qu'enfin il termine en exprimant des souhaits généreux pour le bonheur de son ami Manlius. Ainsi , dans ces cent vingt vers , quelques uns à peine , élégants et spirituels , nous apprennent l'amour de Ca-
tulle ; tous les autres ne sont que des souvenirs d'école à peine liés les uns aux autres , et dont aucune émotion n'anime la froideur. C'est un jeu de patience plutôt qu'un poème.
Nous avons analysé ce poème LXVIÏÏ (41 , 160) à notre point de vue moderne, ou plutôt, au point de vue de la vérité. C'est une sorte de restauration archéologique dépourvue d'intérêt, et qui pouvait plaire tout au plus à quelques amateurs , même au temps où ces vers ont été écrits. Cependant notre jugement ne serait pas équitable, si nous ne tenions pas compte des intentions de Catulle. Il semble avoir voulu composer un chant lyrique à la façon de ceux que les poètes grecs chantaient dans les jeux nationaux , et il y a quelque peu réussi, (o) Les différentes parties qui le composent sont mesurées exactement et se correspondent selon les règles de la poésie lyrique grecque. La mort du frère de Catulle est le nœud de tout le poème et en constitue la partie épique (v. 87, 101); le souvenir de son amour d'abord heureux, maintenant malheureux pour Lesbie, remplit les deux parties lyriques (la première v. 51 , 73 ; la seconde 131 , 149) ; les allusions mythologiques aux amours de Laodamie et aux infidélités de Jupiter servent de transitions (v. 73 , 87 et 1 01, 131) ; enfin les remercîments et les souhaits adressés à Manlius forment le prologue et l'épilogue, (v. 41, 51 et 140, 160.) (1) Ce poème offre donc en réalité une composition rigoureuse et symétrique qui prouve chez celui qui l'a conçue beaucoup de science et d'efforts ,
(1) V. Westphal , p. 73 et suiv. (ouvr. cit. n. L) , et la disseitation de M. Ellis « de aquabili partitione carminutn Caiulîi » , qui se trouve à la fin de son édition de Catulle. Oxon. 1867.