LIVRE II. — CHAPITRE II
ou une divinité. Enfin il conclut par des allusions et des souvenirs personnels, à la manière de Callimaque. Dans le récit des bains de Pallas, la rapidité de l'exorde, la répétition continue d'un refrain, les digressions et les épisodes, la conclusion même, rappellent les poèmes de Catulle. La vérité et l'émotion sont remplacées par l'habileté et l'art. On cherche à charmer le lecteur en le surprenant , à renouer la trame du récit qu'il pourrait croire brisée , à l'égarer, pour qu'il ait ensuite le plaisir de se retrouver. C'est une promenade dans un labyrinthe où l'on craint partout de se perdre , mais où l'on revoit partout le fil conducteur. Ces surprises fatigueraient dans une longue épopée ; on les aime encore dans un petit poème dont elles sont un des rares agréments.
Catulle cependant se détachait de plus en plus de la servitude de l'école et prenait conscience de lui-même. Le poème LXTV est certainement plus intéressant que l'élégie LXVIII. Enfin il arriva peu à peu à la perfection avec le poème LXIII , qui par sa composition simple , rapide et saisissante , est un morceau achevé. Le sujet en est original. C'est l'histoire d'Attis , emporté par la folie des orgies de Cybèle , se mutilant pour entrer parmi les serviteurs de la Déesse , puis succombant à la fatigue et à la douleur pour se réveiller ensuite honteux, revenu de sa démence , mais voué pour toujours à la divinité impitoyable. Une prompte entrée en matière nous raconte la mutilation , que suivent dans un tableau plein de force et de sobriété, l'orgie furieuse, effrénée, la course vagabonde des compagnes d'Attis à ttavers les forêts , leurs fureurs , leurs cris , leur lassitude , puis le sommeil , puis le réveil lugubre. Dans une longue complainte , impétueuse et
l8o ÉTUDE SUR CATULLE.
saccadée conme ses émotions , Attis compare sa jeunesse, sa vigueur , sa joie perdues , avec la vie incomplète et déshonorée qu'il vivra désormais sur les neiges de l'Ida , consacrée à des rites odieux. Il essaie de s'enfuir, mais les lions de Cybèle le repoussent dans les profondeurs des bois. Deux vers suffisent enfin à exprimer tout l'effet mystérieux de cette courte histoire. Ici , rien n'est abandonné aux digressions mythologiques , aux curiosités de l'imitation ; le récit court à la conclusion avec une sorte d'emportement , reproduisant par sa célérité même la promptitude des passions qu'il représente, l'assaut brusque et vainqueur de la superstition , les efforts de l'esprit essayant en vain de s'y dérober , sa défaite , les regrets superflus et éternels. Le poète a senti la terreur et l'attrait de ces religions voluptueuses et sanguinaires de l'Orient qui pénétraient alors à Rome , et grâce à la sincérité de ce sentiment , il a su donner à son œuvre une véritable unité.
Catulle avait donc subi l'influence de l'école Alexandrine, mais pour s'en affranchir peu à peu. Il avait accommodé les leçons de ses maîtres à ses vues particulières , et sans renoncer jamais aux modèles qu'il imitait et prétendait reproduire , bien qu'il en partageât les défauts, soit dans le choix des sujets , soit dans la composition de ses poésies, il savait cependant les corriger, conserver sa personnalité au milieu même de ses imitations , et faire servir les œuvres grecques à l'expression de ses propres sentiments.