‹ Étude sur CatulleChapitre 89 sur 144 · LIVRE II. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE III

diaire des sens, ce qu'éprouve notre âme , ce qu'il y a en nous de plus spirituel et de plus divin , le sentiment du beau. Les idées et les sentiments arrivant à nous par cette voie nous touchent plus fortement et d'une autre manière que par le seul secours des signes abstraits du langage écrit. La beauté se présente à chacun de nos sens sous un aspect particulier, et il y a une harmonie cachée entre ces différentes manières de comprendre la beauté. Les mêmes pensées peuvent donc être traduites pour chacun de nos sens , mais sous la forme et dans le langage qui conviennent à chacun d'eux , et à divers degrés de force , d'élévation , de précision , selon la nature plus ou moins spirituelle du sens qui servira d'intermédiaire entre les choses et nous. La perfection de l'art consistera à conserver un rapport exact entre les impressions matérielles que nous transmettent les sens , et les idées que ces impressions sont destinées à réveiller en nous. Il faut que les procédés de l'art correspondent à la pensée de l'artiste, qu'il y ait par exemple dans la peinture accord entre la couleur et le dessin , et accord dans la poésie entre les mots et les mètres. La musique du vers , ifaoyen employé par la poésie pour traduire les idées du poète et faire naître en nous les sentiments qu'il éprouve lui-même , devra donc garder son rang et sa dignité. Par là est justifiée l'intervention des procédés techniques en usage dans la poésie, aussi bien que l'invention des procédés employés par les peintres pour faire des tableaux.

Ces principes qui nous deviennent de plus en plus étrangers depuis que la poésie a perdu son caractère pour se rapprocher de la prose , étaient tout naturels pour les

anciens qui n'auraient pas compris qu'il y eût de la poésie

sans versification. Au contraire , la poésie était pour eux d'autant plus élevée qu'elle était plus musicale, et à mesure qu'elle pouvait se passer de l'aide de la musique, elle devenait de la prose. H y avait comme une série de nuances délicates conduisant de la prose à la plus haute poésie , et que traduisaient les sévérités de plus en plus nombreuses du rhythme. Replaçons-nous donc pour lire un poète ancien dans les conditions vraies de la poésie antique , non écrite , mais récitée et comme chantée ; elle n'est pas seulement une série de signes qui expriment des idées , mais une suite harmonieuse de modulations qui charment l'oreille.

L'étude de -la déclamation et de la musique était si importante chez les Latins , qu'il y avait des professeurs d'intonation (phonasci) chargés d'enseigner à l'orateur la meilleure prononciation, les lois du rhythme et de la cadence , l'art d'élever et d'abaisser la voix. Ils donnaient le ton à leur élève à l'aide d'un instrument de musique. C'étaient des musiciens qui chantaient les vers des poètes sur le théâtre , et nous savons que les élégies des poètes contemporains étaient représentées au temps d'Auguste comme des oeuvres dramatiques. Le musicien Demetrius chantait lés vers de Catulle et de Calvus ; (1) Tigellius Hermogenes chantait ceux des auteurs en renom ; la comédienne Cytheris chantait les églogues de Virgile ; Ovide enfin se félicitait d'apprendre au fond de son exil que ses poésies avaient été chantées et jouées sur le théâtre. (2) H y

(1) Hor. sat. 1 , 10 , 18.

Neque simius iste Nil praeter Cahrum et doctus cantare Otullum.

(2) Ov. trist. V, 7, 25.

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