LIVRK II. — CHAPITRE III
eut naturellement excès dans ce souci de la musique , et selon la coutume Alexandrine, on négligea le sens des vers pour en goûter seulement l'harmonie. Tigellius trouvait les satires d'Horace mal rhythmées ; (l) elles ne lui offraient pas les éléments d'une récitation musicale qu'il aurait rencontrée plutôt dans les hexamètres sonores et uniformes de Catulle. Mais cette monotonie solennelle , excusable , sinon toujours nécessaire, dans un poème épique, ne convenait pas à une satire , et Horace répondait avec raison à ses détracteurs qu'en écrivant des satires, il ne faisait pas œuvre de poète , mais plutôt de prosateur. « Le poète » digne de ce nom , ajoutait-il , est celui qui a reçu en » partage le génie , une âme divine , une voix capable de » chanter de grandes choses. » (2) Ces nombreux exemples prouvent assez quel était le rôle de la musique dans la poésie latine , surtout au moment de la ferveur Alexandrine. Nous ne devons donc point assimiler la prosodie des anciens à la nôtre, ni oublier, en examinant les poésies de Catulle, que nous avons à en juger les rhythmes autant peut-être que les idées.
La. musique du vers s'obtient par deux moyens : l'accent, que fournit la langue elle-même , et le mètre , qui est Pobjet principal de la versification. Le vers est le résultat des combinaisons variées de l'accent et du mètre. L'accent sert à marquer les divers degrés d'acuité ou de gravité des syllabes ; il reproduit , mais avec moins de variété et de précision, les tons musicaux. Le mètre représente les différentes durées des sons et correspond, par conséquent,
(1) Hor. sat. 1 , 10 , 80.
(2) Hor. sat. 1 , 4 > 42.
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aux notes dont la durée plus ou moins grande constitue le mouvement musical. Les pieds , composés d'un certain nombre de syllabes d'une durée inégale , ressemblent aux mesures de la musique ; enfin , les césures ne sont autre chose que des arrêts-, des suspensions du son, nécessaires à l'harmonie. Oublions un instant nos habitudes , notre langue peu accentuée , notre poésie à peine rhythmçe, et tâchons d'écouter par l'imagination des vers latins ou grecs prononcés en observant scrupuleusement les accents, les durées des syllabes , les divers pieds et les césures. Ne nous semblera-t-il pas entendre une phrase musicale lue sur une portée ? Les récitatifs de nos opéras nous en donnent peut-être une idée approchante.
S'il est vrai , d'ailleurs , (i) que le langage est né du rapport secret qui existe entre les nuances innombrables du son et celles de la pensée , et de l'instinct impérieux qui poussa les premiers hommes à exprimer par des sons correspondants leurs idées générales , il doit y avoir logiquement entre les sons simples des mots et la musique compliquée des vers , la même relation qu'entre le langage nu et abstrait de la prose , et le langage riche et concret de la poésie. La musique des vers sera donc différente de la prononciation de la prose , dans la même proportion que la langue de la prose diffère de celle de la poésie. Négliger dans la poésie la musique , ce n'est donc pas seulement violer des règles artificielles , c'est méconnaître la raison d'être de ces règles , c'est-à-dire les rapports qui unissent la pensée au son.
Mais la poésie n'est pas seulement une musique , elle
(i) v. Max. Mûller, la science du langage. Trad. G. Perrot.