LIVRE II. — CHAPITRE III. ICI
et prolongés d'un orgue. Quelquefois cependant cette lenteur pompeuse du rhythme reproduit l'impression du tableau , et contribue à l'effet. Qu'on lise en les scandant ces vers qui décrivent la course du navire Argo et l'apparition étonnée des nymphes :
Quœ simul ac rosir o ventosum proscidit aquor , Tortaque remigio spumis incanduit unda, Etnersere freti candenti e gurgite vultus , JEquoreœ monstrum Néréides admirantes, (i)
Il arrive aussi que le vers se prête aux mouvements de la passion , ici heurtée , violente , là , chargée d'imprécations éclatantes. Ce sont les plaintes d'Ariane abandonnée, exprimant d'abord sa surprise et sa colère :
Sicine me patriis avectam, perfide , ab oris, Perfide > deserto liquisti in littore , Theseu ? Sicine discedens neglecto numine Divum > Immemor , a } devota domum perjuria portas ? (2)
Plus loin la malédiction éclate en vers sonores :
Quare facta virum militantes vindice pœtia/ Eumenides , quibus anguino redimita capillo Frons exspirantis prœponat pectoris iras , Hue hue adventate , meas audite querelas , Quas ego va ! misera extremis proferre medullis Cogor inopSy ardens , amenti cœca furore. (3)
(1) LXIV, 12 et suiv.
(2) LXIV, 132 et suiv.
(3) LXIV , 192 et suiv.
Enfin le vers par moments s'adoucit , et pour exprimer des sentiments tendres et touchants , emprunte aux répétitions des voyelles , à l'abondance des mêmes sons , à l'absence d' élisions, je ne sais quelle grâce triste. Écoutons les plaintes du vieil Egée abandonnant son fils aux aventures de la mer et de la lutte contre le minotaure : •
Cui languida nondum Lamina sunt gnati cara saturata figura...
Sed primum multas cxpromam mente querellas , Canitiem terra atque infuso pulvere fœdans , Inde injecta vago suspendam lintea malo, Nostros ut luctus nostrœque incendia mentis Car bas us obscur ata decet ferrugine Hibera. (1)
En même temps que Catulle , Lucrèce donnait à l'hexamètre latin la rigueur et la perfection classiques. D'une sonorité moins monotone et moins efféminée, quelquefois aussi plus dure et plus sourde que ceux du poète Alexandrin , les vers de Lucrèce se distinguent comme ceux de Catulle par une correction sévère. Si l'on n'y trouve pas les ornements chers à l'école nouvelle , les infractions aux règles de la métrique y sont aussi très-rares. Des voyelles longues abrégées parfois , comme Ye dans les parfaits , — deciderunt , dediderunt , destiterunt , etc. ; — une douzaine de sigmatismes , des élisions pénibles , surtout des élisions de monosyllabes au commencement des vers , comme dans Catulle , et plus souvent encore , - — qui , sim , do , sto , spe , dem , stem , rem , spem > quem } vi , vim ; — un vers hypermètre , des
(1) c. LXIV , 229 et suiv.