XVIII, XIX
* Dialog. de Orat.j xx.
position éloquente de ces sentiments que la nature a profondément gravés dans le cœur de l'homme, et dont la vive expression est toujours si puissante sur les hommes réunis. C'est ainsi que, dans un morceau célèbre, il a opposé aux lois fragiles et souvent injustes faites parles hommes, cette loi éternelle qui ne change point. 11 aime la philosophie parce qu'elle apprend à généraliser; il Taime aussi parce qu'elle prête au développement.
Enfin, la troisième cause, c'est l'emploi habile de rhistoire, dont, dans le Traité de V orateur^ il recommande la science.
Sans doute, l'histoire, la philosophie, le droit sont à l'éloquence d'utiles auxiliaires ; mais ils ne la font pas. Pour rélever à la hauteur où Cicéron Ta portée, il faut d'autres conditions ; il y faut premièrement et surtout les trois qualités qu'il a lui-même exigées de l'orateur et dont la réunion constitue seule la parfaite éloquence : convaincre, plaire, émouvoir. Or, ces trois qualités, il les possède au suprême degré : quelle habileté, quelle vigueur dans l'argumentation I Toujours vif, toujours pressant, il démonte son adversaire par la prestesse et la force de ses coups. Quelle clarté il sait porter dans les discussions les plus compliquées I II divise et subdivise, sans qu'on s'y perde jamais ; il intéresse toujours ; ses moyens de défense paraissent tout naturels : le discours pour Cluentius est en ce genre un chef-d'œuvre. Agréable, varié, intéressant dans les nar-
i32 GIGÉRON.
rations, il excite, soutient toujours l'attention de Tauditeur et l'attache à ses paroles. Qusint au pathétique, ce don qu*il avait révélé dans son premier discours, il s*est manifesté en lui d'une manière merveilleuse. On sait que dans les plaidoyers on lui confiait toujours la péroraison. Et quelle puissance d'émotion il y déployait, les discours pour Milon, pour Sextius, pour Plancius le disent assez! Son pathétique n'a ni la rapidité ni la force de celui de Démosthène; mais il a des émotions prolongées qui finissent par s'emparer de Tàme et rébranler profondément. Ajoutez à ces maîtresses par* ties de l'éloquence^ le travail, Tabondance, la fécondité des moyens, Téclat des images, le choix des expressions, Tharmonie de la phrase, la vivacité du trait, l'ironie aussi habilement maniée que la pitié, et vous comprendrez que César ait dit a qu'un tel homme avait bien mérité du nom et de la dignité du peuple romain \ » Plusfaitcependant pour la défense que pour l'accusation , il n'avait pas dans la colère et dans la haine cette âpreté qui fait la force d'un Caton ou d'un Démosthène ; aussi n'accusa-t-il qu'une fois dans sa vie; encore senible-t-il s'en excuser'; il renonça
^ Âc, si cogitata praeclnre eloqui possent, nonnuUi studio et usu élabora vcrunt, cujus te (Cicéron) paîne principem copi» atque inveiitorem, bene de nomine ac diguitate populi Romani meritum esse existimare debemus. — Brutus^ lxxii.
* Si quis vestrum, judices, aut eorum qui adsunt, forte miratur, me qui tôt annos in causis judiciisque publicis lia sim versatus, utdcfenderim roultos, Iseserim neminem, subito nuiic mutata \oluntate, ad accusandum descendere ; is, si mei consilii causam rationemqne
au rôle d'accusateur après avoir prononcé les Verfines.
Cette éloquence s'est-elle toujours déroulée devant les Romains avec cette majesté, cette plénitude, cette perfection que nous y admirons; ou bien, revue, remaniée à loisir, l'art et le travail du cabinet sont-ils venus y mettre la dernière main et y laisser une merveilleuse beauté ? Cicéron,à cet égard, ne nous a pas trompés. Quand nous ne saurions pas que les Verrines n*ont pas été prononcées, mais composées ; que la Milonienne a été refaite après coup, nous apprendrions encore de lui qu'il revoyait, refaisait tout ou une partie de quelques-uns de ses discours : « Mon loisir n'est jamais oisif; oui, ces harangues que vous avez coutume de lire, je profitais des jeux et des fêtes pour les composera » « Qu'on lise ce discours, que, à cause de l'importance du sujet, j'avais /nis par écrit'. » En outre, il apportait avec lui au Forum et au barreau quelques morceaux préparés qui
cognoverit, una et id quod facio probabit, et in hac causa profecto iieminem prsepoiienduin esse mihi actoremputabit.— /nQ. Cœc. dtv.,i. Venio nunc eo quo me non cupidiias ducit, sed fides. Nam si mihi liberet accusare, accusarem alios potius ex qiiibus possem crescere : quod certum est non facere, dum utrumvis licebit. Is enim mihi videtur amplissimus qui sua virtute in altioram locum pervenit ; non qui adscendit per alterius incommodum et calamitatem. — Pro S. Rose. Amer., xxx.
* Pro Plancio, xxvn : Quas tu commémoras légère te solere ora- Uones, bas ego scripsi ludis et fèriis, ne omnino unquam essem otiosus.
* Recitetur oratio, quse propter rei magnitudinem dicta de scripte est.
134 C.ICÉRON.
lui fussent comme une réserve ci un appui, -en cas de défaillance oratoire, ou lui servissent à Toccasion de développements à grands éclats ^
Ce n'était pas sa seule préparation. 11 s'exerçail con* tinuellement à écrire : la plume était r instrument actif de la parole. La méthode par excellence, fait-il dire à Crassus , c'est d'écrire le plus possible ; la plume nous forme à bien dire; c'est le premier et le plus habile des maîtres : si un discours préparé, réfléchi , remporte aisément sur une improvisation subite et fortuite, à plus forte raison un discours écrit avec soin vaudra-t-il mieux qu'une harangue simplement préparée de mémoire *. C'est là, il faut bien le dire,ce qui a fait la vie de l'éloquence ancienne, et en a assuré Timmortalité.Si brillante, si vive qu'eût été celte flamme de la parole cicéronienne, elle se fût promptement éteinte, si elle n'eût été comme nourrie et ravivée par le soin de la composition. Préparer, écrire en partie ce que l'on doit dire, en fixer d^avance dans son esprit les points principaux et les grandes divisions; y ajouter ensuite, en le revoyant, et y attacher à jamais par le style ce feu et ce mouvement que la tribune donne aussi, mais qui se dissipent si facilement ; en un mot, consacrer
^ Plerumque autem multa agentibus accidit, ut maxime necessaria, utique initia scribant, csetera, qua; domo affcrunt, cogitatione complectantur, siibitis ex tempore occurrant : quod fecisse M. TuUium commenlariis ipsius apparet. — Quintilien, hi&lit. mat., x, 7.
* De Oratore, cli, et dans le Brutus : Nulla res tanluin ad dicendum proficit, quantum script io.
LES'dEUX éloquences. 135
par la composition toutes les soudainetés, toutes les hardiesses, toutes les émotions inspirées par la nécessité de la défense ou Télan de l'attaque, tel» étaient rhabitude et Part des anciens orateurs : leur éloquence n'était pas seulement parlée, elle était écrite ; il y a en elle la double vie du style et du grand air de la tribune. Si loin de leurs efforts, faut-il s'étonner que les orateurs modernes le soient de leur gloire?
Cicéron était allé, nous Tavons vu, se perfectionner a l'école des Grecs, et néanmoins son éloquence a un caractère éminemment national. Ces artifices de la parole qu'il a étudiés chez les rhéteurs, ces secrets du style, qu'il a si bien et si élégamment analyse, ne refroidissent point en lui le feu de la pensée, n'altèrent pas la /physionomie grave et animée tout ensemble de Tidiome romain; c'est ici qu'il faut reconnaître l'influence heu« reuse de la liberté. Sans doute ces périodes savantes, ces développements pompeux, toute cette magnificence d'expressions et d'images, s'ils n'avaient été nourris et ravivés par le spectacle et la lutte des grands intérêts, se fussent perdus dans des sons vides et des phrases retentissantes; mais représentez-vous Cicéron toujours en face des passions populaires, des rivalités de l'ambition, et vous sentirez combien, à ce grand jour de la tribune et du Forum, son expression devenait neuve, hardie, vivante; comment alors, produites au grand jour, les études solitaires recevaient tant d'éclat de la soudaineté. Mais nous n'avons encore là qu'une faible image de la
«e CICÉRON.
puissance qu'exerçait la parole dans les républiques anciennes, par conséquent de l'inspiration que recevait l'orateur de la présence du peuple.
Dans Tantiquité, la voix du peuple ne retentissait que sur le Forum : là seulement se débattaient avec les destinées de Rome les destinées de Tunivers. Pour se manifester, l'opinion publique n'avait qu'un seul moyen, la parole; un seul théâtre, le Forum ; elle y éclatait donc avec une grande force; les passions se présentaient sur la place publique avec toute leur violence et, en quelque sorte, leur naïveté ; elles n'étaient ni affaiblies, ni tnodifiées par des impressions étrangères. Chez nous, il n'en va pas ainsi : Topinion publique est chaque jour, à chaque instant et de mille manières différentes, soumise à une action très-forte ; les livres, la presse la font, l'éclairent ou Tégarent. incessamment; ils répandent avec une inconcevable rapidité les vérités et les erreurs; c*est le « fama volans » incarné. Alors même que nous croyons conserver entiers et intacts nos sentiments, ils sont de toutes parts atteints par des influences extérieures : nous changeons sans nous en apercevoir. Cette multitude d'opinions fait, à notre insu, notre opinion individuelle.
Cette différence entre les effets produits par l'éloquence ancienne et ceux que produit l'éloquence moderne est bien manifeste dans la physionomie et les mouvements de nos assemblées politique^. Chez nous, qu'est-ce qu'une réunion publique, une chambre popu-
laire o*u parlementaire? Un lieu où chacun vient avec son sentiment arrêté, sa détermination bien prise d'avance. Je ne sais si l'éloquence la plus persuasive peut se flatter d'y avoir entraîné un seul suffrage, changé une seule opinion. Pourquoi cela? Parce que, éclairé par toutes les lumières répandues autour de lui, chacun a pu à loisir 6xer son opinion ; parce que, au milieu de toutes cesjnfluences diverses, il a perdu la vivacité de cette première impression sur laquelle seule peut agir l'éloquence. Transportons-nous au contraire sur le Forum, au milieu de ces flots orageux de la multitude qui s'agitent, mobiles et violents, au souffle des ambitions aristocratiques ou des passions populaires : les esprits n'ont point été prévenus et refroidis par des insinuations précédentes; ils arrivent pleins d'enthousiasme et disposés à s'enflammer aux vives et soudaines inspirations de l'éloquence. Quelle n'est pas alors Taction de la parole ! Comme elle doit descendre ardente, rapide, im pétueuse, sur ces âmes émues ! Combien ses victoires seront promptes et éclatantes !
Tel était Torateur dans les républiques anciennes , le! fut Cicéron dans Rome. On a souvent comparé Cicéron et Démosthène, donnant la préférence, tantôt à l'abondance du premier," tantôt à la véhémence du second. Il nous semble que chacun de ces deux orateurs, par son genre d'éloquence, répondait, comme il le devait, aux dispositions de ses concitoyens, et que cette convenance,
qui a fait leur force et leur gloire, rend tout parallèle
faux. Au peuple grave de Rome, il fallait d'harmonieuses périodes, des mouvements de loin et habilement préparés; c était seulement par de longs détours, par d'adroites précautions que Ton pouvait gouverner ces fières assemblées et séduire ces oreilles superbes. Autres étaient les Athéniens : peuple mobile, capricieux, prêtant plus d'attention à une fable qu'à une harangue, il échappait facilement à ses orateurs : vif d'esprit et éveillé, il les devinait, les devançait ; pour le frapper, pour le retenir, il fallait donc des traits rapides, des coups de surprise : sa prompte imagination courait plus vite que la parole de l'orateur. A un tel peuple convenait l'éloquence sobre de Démosthène. Le dirai-je? Le mérite d'une énergique concision, cette pensée si simple et si rapide de Démosthène devraient, ce semble, nous mieux aller, à lions, que Ton a surnommés les Athéniens modernes; et pourtant, nous y sommes moins sympathiques peut* être qu'à l'éloquence pleine et harmonieuse de Cicéron. Cicéron, en effet, nous parait avoir avec l'esprit moderne une conformité que n'a pas Démosthène. Ces maximes générales, plus fréquentes chez lui, cette alliance de la philosophie et de l'éloquence, ces digressions morales, cette plaisanterie ingénieuse, toutes ces richesses et ces souplesses de son éloquence nous plaisent, nous charment, nous captivent ; elles vont mieux à notre tour d'esprit, moins léger au fond qu'on ne l'accuse de l'être. Dans la pensée, comme dans la diction de Cicéron, il y a quelque chose de plus humain, de plus
universel que dans la diction et la pensée deDémosthène. Cette différence explique peut-être comment, plus admiré, Démosthène est moins lu que Cicéron. Mais à quoi bon les comparer? mieux vaut les admirer tous deux.
LtLOQUENGË ROMAINE APRÈS CICÉRON
Sénèque le rhéteur a vu, et avec raison, dans Cicéron la plus parfaite et la plus haute expression de l'éloquence romaine. Cependant, s'il n'eut des égaux, Cicéron eut des rivaux, dont un surtout aurait pu lui disputer la palme de Téloquence, et l'autre lui fut opposé, préféré même par quelques personnes : ce furent César et Calvus;
César, a dij Voltaire, fut avocat avant de conquérir les Gaules. » César en effet était né aveeun double génie : le génie de la guerre et celui de Téloquence; au premier rang des orateurs, s'il n'eût mieux aimé être le premier des capitaines, a De tous les orateurs. César est peut-être celui qui parle le latin le plus élégamment. Â cette élégance, à ce choix d'expressions. César joint encore la parure de l'éloquence. On dirait qu il place de beaux tableaux d^ns le jour qui leur convient. Je ne vois personne
à qui César doive céder le pas. L'éclat de son éloquence est dépourvu de fausse parure et d'artifice, et elle tient de sa voix, de son geste, enfin de toute sa personne, un air de grandeur et de magnificence. » Ainsi parle de César Cicéron*. Quintilien s'exprime de même : a Pour César, s'il se fût entièrement adonné au barreau, il est le seul des Romains qui eût pu disputer la palme à Cicérôn. 11 aune telle* énergie, tant de pénétration, tant de feu, qu'il semble écrire avec autant d'ardeur qu'il combattait. Toutes ces qualités sont relevées en lui par une merveilleuse élégance de langage, dont il s'est montré fort soigneux*. » L'auteur du Dialogue des orateurs met dans la bouche d'Âper, défenseur des orateurs contemporains, ce jugement : « Pardonnons à Jules César, en faveur de ses grandes occupations et de ses vastes projets, de n'avoir point porté l'éloquence à la hauteur de son divin génie'. »
< Ita judico, illum omnium fere oratorum latine loqui elegantissime. Itaqiie quum ad hanc elegantiam verborum latinorum adjungit iila oratoria ornamenta dicendi, tum videlur tanquam tabulas bene pictas coUocare in bono lumine. Non video cuLdebeat cedere. Splendidam quamdam, minimeq^e veteratoriam rationem dicendi tenet, voce, motu, forma etiam magnifica et generoso quodam modo. — ' Brutus, Lxxv.
* ('. vero Cœsar, si foro tanlum vacasset, non alius ex nostris contra Giceronem nominaretur. Tanta in eo vis est, id acumen, ea concitatio, ut illum eodem animo dixisse quo bellavit, appareat. Exornat tamen liœc oinnia mira sermonis, cujus proprie studiosus fuit, elegantia. — Ind, orat,^ x, 1.
' Concedamus sane G. Csesari, ut propler magnitudinem cogitationum et occupaiiones rerum, minus in eloquentia effecerit, quam diyinum cjus ingenium postulabat. — DiaU oraUy xxr.
Calvus, fils de Macer'et ami de Catulle, fut le rival qne les altiques opposèrent à Cicéron ; lutte inégale et* que, sans une phrase de Sénèque le père, nous ne saurions même pas avoir existé. Mais Calvus ne reculait devant aucun adversaire. Ses épigrammes contre César étaient aussi mordantes que celles de Catulle ; et Sénèque lui reproche de n'avoir pas respecté les trois triomphes de Pompée. Néanmoins le caractère de Calvus fut honorable jusqu'à la fin, mais empreint d'une certaine violence. Il mourut jeune, avant la fin de la guerre civile, laissant vingt discours que l'on pourrait croire sévèrement jugés par Cicéron, si les âges suivants n'avaienf accepté et confirmé sa critique. Voici le jugement de Cicéron: « Calvus serait devenu un orateur plus lettré que Curion, et, en général, son genre était plus soigné, plus recherché. Du reste, en apportant dans ses manières de Tintelligence et de l'élégance, il s'occupait trop de lui-même, et s'observait outre mesure. Il était comme un homme qui, de peur de conserver un sang vicieux, perdrait. le plus pur de sa substance; son élocution, affaiblie par trop de scrupule, était claire pour les érudits et pour ceux qui lui prêtaient une oreille attentive ; mais elle était absorbée par la foule et par le Forum, pour lequel cependant l'éloquence est faite ^ » Cicéron fait ici dans l'éloge sentir le défaut
* Qui orator fuisset quum litteris eruditior quam Curio, liim etiam accuratius quoddara dicendi et exquisitius adferebat genus : quo quamquam scienter eleganterque tractabat, nimium tameniuquirc
et touche le point de la rivalité : l'atticisnie, dont quelques-uns voulaient voir dans Calvus le type. Quintilien adopte, en le modifiant un peu, ce jugement: « J'ai trouvé des gens qui préféraient Calvus à tous les autres orateurs. J'en ai vu qui, avec Cicéron, croyaient que, par trop de sévérité envers lui-même, il avait ruiné ses forces. Son stylé est d'ailleurs grave, châtié, sévère, et a souvent de la véhémence. Il a imité les Attiques. La mort, qui l'a trop tôt ravi, lui a fait ce tort, qu'il eût pu ajouter à son talent, auquel, il est vrai de le dire, il n'y avait rien à retrancher ^ » L'auteur du Dialogue des orateurs est moins indulgent à Calvus : « Calvus luimême (c'est Aper qui parle), sur vingt et un ouvrages qu'il a laissés, en a un ou deux à peine qui me satisfassent, etjeyois bien que tout le monde est de mon avis. Sans doute on voit, dans ses harangues contre Yatinius, qu'il a cherché à flatter l'oreille des juges par Téclat de l'expression et des pensées, ce qui prouve que Calvus lui-même a eu le sentiment du mieux, et que, s'il n'a pas mis habituellement dans ses' compositions
in se, atque ipse sese observans, metuensquc ne vitiosura colUgeret, eliam verum sanguinem deperdcbat. Iiaque ejus oratio, nimia religione attenuata doctis et attente aiidieiîtibus erat illustris ; a multitudine autem, et a foro cui nata est eloquentia devorabatur. — Brt^
tW, LXXXII. *
* 'ïnveniqui Calvum prœferrent omnibus, inveni qui Ciceroni crederent, eum nimia contra se calumnia sanguinem perdidisse ; sed est et sancta et gravis oratio et custodita, et fréquenter vehemens quoque. Imitator autem est Àlticorum, fecitque illi properata mors injuriam, si quid adjecturus sibi, non si quid detracturus fuit. — Inst. orat.f X, 1.
plus d'ornements et d'élévation, ce n'est point la volonté, mais les forces et le talent qui lui ont manque *. »
Calvus et César auraient donc pu être des rivaux ; nous allons nommer maintenant ceux qui furent sim^ plement les émules et les disciples de Cicéron ; Brutus , d'abord.
Brutus était un grand défenseur de Tatticisme. Admirateur passionné d^ Démosthène, il avait sa statue dans sa bibliothèque. Si on le juge sur les éloges que lui donne Cicéron, Brutus avait en lui l'étoffe d'un grand orateur,- et l'occasion seule lui aurait manqué pour le devenir : « Vous vous étiez, *dit-il, élancé dans la carrière de Isi gloire, comme sur un quadrige, et les malheurs de la république viennent traverser votre course ! Nous nous intéressons à vous ; nous désirons que vous puissiez jouir du fruit de votre vertu ; nous souhaitons que la république redevienne assez florissante pour que vous y puissiez ranimer et rehausser encore la mémoire de deux illustres maisons. A vous était Iç Forum, à vous toute la carrière oratoire. Seul, vous y paraissiez après avoir exercé votre lalent par l'usage de
* Ipse raihi Galvus, quumunum et viginti, ut puto, libï-os reliquerit, "vixuna aut altéra oratiuncula satisfacit; nec dissentire cseteros ab hoc meo judicio video. At in hominum studiosorum versantur accusationes quse in Vatinium inscribuntur, prsecipue secunda : est enim verbis ornata et sentenliis, auribusque judicum accommodata ul scias, ipsum quoque Calvum intellexisse quid melius esset, nec voluntatem ei, quin subliipius et cul tins diceret, sed ingenium et vires defuisse. — DiaL de oral., xxi.
i44 CICÉRON.
la parole. » 11 ne faut pas prendre cet éloge à la lettre ; on peut même soupçonner qu'il n'est pas entièrement sincère et désintéressé, et qu'en enfonçant ainsi l'aiguillon et le regret dans Tâme de Brutus, Cicéron pensait plus à susciter un vengeur à la liberté qu'un orateur à la tribune. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher la vérité sur le talent oratoire de Brutus ; or, sur lui, Quintilien et le Dialogue des orateurs s'accordent : a Brutus est parfait dans les ouvrages philosophiques, supérieurs de beaucoup à ses compositions oratoires ; jamais il n'est au-dessous de son sujet : on sent qu'il peut tout ce qu'il dit^ » (( Laissons Brutus à sa philosophie, puisque ses harangues, de l'aveu de ses admirateurs, sont audessous de sa réputation. Eu effet, qui pense lire son oraison pour le roi Dejotarus, à moins que de tout ad-
mirer, même ses vers *. »
Voici un homme qui, mieux que Brutus, eût pu de» venir un remarquable orateur, si, comme à Calvus, auquel Cicéron le compare, le temps ne lui eût manqué. Il devait peu aux leçons des maîtres, ajoute Cicéron, c'était la nature qui 1 avait doué de dispositions extraordinaires. S'il eût voulu écouter mes conseils, son crédit et sa réputation l'auraient élevé au faite de la gran-
* Egregius vero, multoque quam in orationibus praestantior Brutus, sufticit ponderi rerum : scias eum senlire quae dicit. — Insl. orat.t X, 1.
* Brulum philosophiîe suae relinquamus; nam in orationibus minorem esse fama sua. cliam admiratores ejus fatentur; nec forte qui;quani pro Dejotaro rcge libros ledt, nisi qui et carmina miratur. — Dial. orat.y xx.
deur. Ce jeune orateur destiné à tant de gloire, c'était Curion, fils du consulaire G. Scribonius Gurion. Cicéron, dans une de ses lettres, l'appelle : « Lectissimum juvenem. » On sait comment il trompa son espérance.
Un autre aussi, s'il avait été moins léger, moins avide de plaisirs qu\\ n'était, aurait pu paraître avec éclat à la tribune : enfant gâté de Cicéron, et son spirituel correspondant, Célius était né avec de grandes dispositions pour l'éloquence, que Cicéron lui-même se plaisait à cultiver. L'auteur du Dialogue des orateurs s'exprime ainsi à son sujet : « Pour les harangues de Cél|us, j'avoue qu'elles plaisent, sinon en totalité, du moins par parties ; et ce sont les endroits où l'on retrouve le brillant et Télévation de notre siècle. » Il ajoute , il est vrai : « Nombre d'expressions basses, un style heurté, les aspérités de sa phrase, lui donnent un air suranné; et quelque partisan qu'on soit du vieux temps, je ne crois pas que personne aime assez l'antiquité pour louer Célius de ce' qu'il a d'antique ^ » Il ne le faut pas oublier : c'est Aper qui parle, c'est-à-dire le défenseur des modernes. Nommons encore Pansa, Hirtius, Dolabella, disciples de Cicéron, et qu'il faisait plaider à ses côtés.
Au milieu de ces orateurs, une femme tint un rang
^ Quid ex Cœlianis orationibus? Nempe hœc placent, si non univers», at parles earum, in quibus nitorem et altitudinem horura temporum agnosciinus. Sordes autem illse verborum, et hians eompositio, et inconditi sensus redolent antiquitatem; nec quemquam adeo antiqun* rium puto, ut Cœlium ex ea parte laudet, qua anliquus est. — Dial. orat., XXI.
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honorable : c'est Hortensia, la fille du rival de Cicéron, Hortensius. Les triumvirs ont dressé une liste de 1 ,400 femmes, des plus riches de Rome, qu'ils prétendent forcer, sous peine d'une amende coifsidérable, à déclarer la valeur complète de leurs biens : c^est une spoliation qui les menace. Hortensia parait au tribunal des triumvirs ; elle prononce un discours dont Appien nous a reproduit sans doute le fond et le mouvement général. La liste fut réduite à 400 noms, et la contribution diminuée : Hortensius se survivait dans sa fille. Nous rencontrons ensuite deux hommes qui sont comme la transition entre l'ancienne et la nouvelle éloquence, la république et l'empire : Asinius Pollion et Messala Gorvinus.
Sous la république, Pollion débuta par le rôle d'accusateur; il accusa toute sa vie. Quintilien lui accorde beaucoup d'invention et une régularité qui à quelquesuns paraissait excessive ; une sagesse qui ne manquait pas de chaleur; si loin d'ailleurs de Cicéron, pour l'élégance et la grâce, qu'on croirait qu'il lui est antérieur d'un siècle ^ L'auteur du Dialogue hxi adresse le njéme reproche i « Asinius, quoique né dans un temps plus rapproché du nôtre, semble avoir vécu parmi les Mencnius et les Appius. H est certain qu'il
* Hulta in Asinio Pollidne itiventio, summa diligentîa, adeo lit quibusdam nîmia videatur; et cdnsilii et anlmi satis; a nitdre et jucunditate Giceronis ita longë abest, ut irideri possit sseculO prior. ^— Inai, orai., x, i.
fait revivre Pacuvîus et Accius dans ses tragédies et même dans ses harangues, tant il est dur et sec^ » Ailleurs, cependant, on lui reconnaît un style plus nombreux que celui de Cicéron : « numerosior, » témoignage difficile à concilier et avec celui qui venait d'être exprimé plus haut et avec celui de Sénèque le rhéteur, qui lui reproche aussi une diction sèche et sautillante. Sous' Ail guste, PoUion ne plaida plus qu'au barreau.
Messala est une nature d'orateur plus riche et plus brillante. Son élocution répond, en quelque sorte, à l'éclat de sa naissance; plus près de la nouvelle éloquence que de Tancienne, il obtient presque le respect d'Aper : « Je ne veux rien dire de Messala : il n*a pas tenu à lui qu'il n'ait pris cette éloquence fleurie et bril* lante de notre temps; mais pour y atteindre, est-ce le caractère ou le génie qui lui a manqué *? » Quintilien pense aussi que la force lui a fait défaut.
Ainsi que par le talent, Asinius Pollion et Messala différaient par le caractère. Pollion trahit la république. Mais la poésie n fait pour lui ce qu'elle a fait pour Auguste : elle l'a amnistié* Messala, au contraire, eut un
* Asinius qilOquCi quSimquam prioribus tettiporibus natus sit, videtur inihi inter MeneniOs et Appios studuisse. Pacuvium certe et Acciuiti non sOlum tragœdiis, sed etiam orationibus suis expressit; adeo durus et siccus est. — DiaL orat., xxi.
* Nolo Corvinum insequi^ quia non per ipsum stetit, quominus Isetitiam nitoremque nostrorum teraporura exprimeret; viderimus in quantum judicio ejus vis aut animi aut ingenii suffecerit. — Dial. orai^y XXI. — Messala nitidus et candidus, et quodammodo prseferens in dicendo nobilitatem suam; viribus minor.— Quint., Imt. orat.f x, 1.
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renom de grand citoyen, qui n'a pas été contesté. Dans une lettre à Brutus, Cicéron lui rend ce témoignage, « de n'avoir pas son égal pour la probité. » Tacite dit que sa réputation était incorruptible comme son éloquence. En passant à Tempire, avait-il suivi le parti de la fortune, ou cédé à une pensée de conciliation? Quoi qu'il en soit, il fallait qu'il n'eût pas perdu l'indépendance de son esprit pour oser, sous Auguste, écrire une histoire de son temps où il nommait ouvertement Brutus.
Pollion et Messala Corvinus assistèrent aux funérailles de l'éloquence. Chassée du forum, elle ne s'arrêta même pas, dans sa décadence, au barreau ; elle descendit plus bas ; elle se réfugia dans l'école : elle devint la déclamation : sur ses derniers jours , Pollion déclame. Déclin rapide et dont il n'est pas sans intérêt de rechercher les causes.
Sous Auguste, a dit Sénèque le philosophe, on pouvait encore parler sans danger: « Sub divo Augusto nondum hominibus verba sua periculosa erant. » Toutefois, il faut distinguer, dans le règne d'Auguste, deux époques : la première, où, ne prenant conseil que de lui-même et de la prudence, il inaugure en quelque sorte l'empire, plutôt qu'il ne l'exerce, conservant de la république toutes les formes et laissant subsister quelques vestiges de liberté; la seconde, où, différent de lui-même, il montra beaucoup plus de sévérité et ôta a la parole toute liberté ; c'est alors que furent
livrés aux itammes les ouvrages de Labienus; alors que Cassius Severus fut proscrit.
D'autres causes en ont encore précipité le déclin. Ces causes nous paraissent pouvoir se ramener à quatre : cette espèce de fatalité qui veut qu'arrivée à la perfection toute chose dégénère ; la corruption des mœurs et la dégradation des caractères ; les vices de l'éducation ; enfin» et surtout, la révolution accomplie par Auguste. Assurément il n'eist pas donné à Téloquence de se toujours soutenir au sommet de la perfection lorsqu'elle l'a atteint; mais la décadence de l'éloquence latine a été si rapide, qu'il faut bien lui chercher d'autres causes que cette inévitable loi de déclin qui, selon Velleius Paterculus, veut qu'après un grand siècle littéraire, et quand le meilleur est enlevé, les esprits qui viennent ensuite n'aient plus qu'à glaner. La dégradation des caractères et la corruption des mœurs y ont plus contribué sans doute que cette fatalité inhérente aux choses humaines; mais ce ne saurait encore être là une cause bien active de décadence : dans les derniers temps de la république, les mœurs ne valaient guère mieux que sous l'empire, et il y avait alors des hommes éloquents. Ce seront donc les vices de l'éducation qui auront perdu l'éloquence. Ici, je l'avoue, les plaintes sont nombreuses : on s*en prend d'abord aux rhéteurs ; « Ne vous en déplaise, messieurs les rhéteurs, c'est de vous que date la chute de l'éloquence ^ .»
* Pace vestra liceat dixisse , primi omnium eloquentiam perdi-
150 GIGÉROM.
L'auteur du Dialogue des orateurs leur adresse le même reproche : n Aujourd'hui, on conduit nos jeunes gens sur les théâtres de ces déclamateurs que l'on nomme rhéteurs... En ce lieu, aucune retenue, nulle instruction à retirer des condisciples ; tous y entrent aTec une égale ignorance... Quant aux exercices euxmêmes, la plupart du temps, ils se contrarient mutuellement; et quelles controverses, grands dieux! quelles incroyables compositions ! Sur un sujet éloigné de toute vérité, ils faut qu'ils appliquent leurs compositions ^ d Les déclamateurs n'acceptaient pas ces reproches, et les renvoyaient aux parents, qu'ils accusaient « de lancer leurs enfants dans la carrière du barreau avant qu'ils y fussent suffisamment préparés, avec des études incomplètes et mal dirigées, plus impatients qu'ils étaient de leur voir recueillir les fruits de Téloquence, que jaloux de leur en voir soutenir la gloire *• »
Ils n avaient pas tout à fait tort; car la déclamation a vécu assez longtemps auprès de l'éloquence sans lui nuire : Cicéron déclamait en grec et en latin. C'était, dans le principe, un exercice utile, une étude des formes oratoires, qui donnait la facilité du style et celle de l'éloquence. La déclamation ne se renferma
distis; levibusénim atque inanibus sonis ladibria quœdam excitando, effecistis ut corpus dictionis enervaretur et eaderet. — Satyricon, ii.
* De oraloribus, xxxv.
* Parentes objurgatione digni sunt, qui nolunt liberos suos severa lege proficere... Qtium ad vota properant, cruda adhuc studia in forum impellunt et eloquentiam, qua nihil essç msjus oonfitentur, puerisinduunt adhuc nascentibus: — Satyricotit iv,
pas longtemps daos ce cercle modeste. Branche faible^ mais brillante, détachée d'un tronc vigoureux, Télo* quence, elle l'enserra bientôt, Tétreignit de son luxe parasite; d'accessoire qu'elle était de l'art de la parole, elle en devint le principal.
Quand Auguste eut pacifié, c'est-à-dire supprimé l'élo« quence, Rome ne put facilement se résigner à ce silence de la tribune. Bien que proscrite du forum, la parole ne se tint paspour vaincue. Souveraine détrônée, ellechercha' à se faire dansl'épole un nouvel empire, et, comme toutes les grandeurs déchues, elle n'oubUa peut-être pas assez son passé ; elle ne prit point un ton convenable à sa nouvelle fortune : le théâtre nouveau où elle s'exerçait était étroit; elle chercha à l'agrandir. Sotis la république, la déclamation, nous lavons dit, existait, mais elle était alors une simple préparation à l'éloquence, et non sa fin. L'école alors 1)u vrai t, si je puis ainsi parler, sur le forum ; elle en recevait Tair et la lumière. Il n'en est plus ainsi sous l'empire. L'école est de toute part murée; ni la lumière, ni l'air n'y pénètrent; on y vit dans un demi-jour où s'énerve la pensée, où se flétrit l'imagination, où s'amollissent les caractères. Aussi, quand il leur faut enfin affronter cette vive clarté, non pas du forum, il n'y a plus de forum, mais du barreau, les jeunes déclamateurs en sont-ils éblouis et troublés ^ La
* Usque eo ingénia in scholasticis exercitationibus délicate nutriunlur ut clamorem, silentium» risum, cœlum denique pati nesciunt. — Sénèque, Controv, IV. ^
152 GIGÉRON.
déclaroalion manquait donc d*une condition indispensable à l'éloquence : la vérité; elle n'était que l'image effacée, ou, pour parler plus exactement, le mensonge de Tcloquence. Elle en avait bien Téclat, les formes spécieuses, quelquefois même Tallure vive et dégagée ; elle n'en n'avait ni les saines et fraîches couleurs, ni le mouvement et la vie. Elle le sentait bien, et, pour se donner, du moins autant qu'elle le pouvait, les apparences de ' l'éloquence, elle allait quelquefois jusqu'à une hardiesse de langage qui, il est vrai, avait pour elle la sûreté du huis-clos, mais qui, même dans ce demi-jour, surprend encore : elle tonna contre les tyrans. Ainsi, chassée du forum , la liberté reparaissait dans les écoles. Mais, pour ce rôle nouveau, elle se guinda encore, et, ajoutant à son exagération naturelle la roideur stoïcienne, elle acheva de fausser et de corrompre la véritable éloquence. La mollesse des mœurs, Tamour des jouissances matérielles, l'indifférence pour tout ce qui était grand et noble en précipitèrent encore et surtout la chute. Les récompenses aussi manquaient ^ Ce prix que donnait la plus noble des ambitions, l'ambition et les triomphes de l'éloquence, c'est-à-dire de puissantes amitiés, des rois pour tributaires, un cortège toujours assidu de clients, les richesses, les honneurs, le gouvernement du monde, en un mot, par la souveraineté oratoire dans. Rome, il
* In deterius quolidie data res est : sive luxu temporum, nihil est enim tam mortiferum ingeniis» quam luxuria; sive cum pi^mium pulcherrims rei cecidisset. — Conlrov. V^
B'e faut plus Tespérer. Et non-seulement Téloquence n'a plus pour théâtre le forum, pour récompense le pouvoir; mais, même extérieurement, elle est avertie de sa déchéance : le manteau rétréci de l'orateur, la clepsydre inflexible, tout est calculé pour la ramener au sentiment de son modeste rôle. Le juge domine la défense ; il faut être court, aller au fait, et quand on s^en écarte, il ne manque pas d'y rappeler, et ne dissimule pas son ennui. Y a-t-il là matière à l'éloquence? Aper l'a bien dit : c( Comme le feu, la haute éloquence vit des matériaux qui l'alimentent, du mouvement qui l'excite : c'est en brûlant qu'elle brille. » Ce mouvement, cette flamme, où les trouver maintenant?
On peut bien encore parler au sénat; mais l'on parle devant le prince; et si les grands sujets ne manquent pas toujours, le courage et la liberté manquent pour les traiter; car, lorsqu'ils se présentent, ces sujets, les délateurs sont là pour s'en emparer. C'est ici que se voit cette dégradation des caractères, fruit de la tyrannie, et qui, plus que la corruption des mœurs, plus que les raffinements de la déclamation, a précipité la décadence de Téloquence. L'éloquence, en effet, n'est plus qu'un métier qui, s'il pouvait bien encore enrichir, ne pouvait honorer ceux qui la cultivaient ; les enrichir, en les couvrant de sang : a sanguinantis et lucrosse eloqucntisD. )> Aussi sous Tibère, sous Caligula, sous Claude et ses affranchis, quel affreux abaissement des caractères ! il n'y a place, alors, que pour les Domitius Afer, les
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Regulus ; Tacite et Pline le Jeune ne paraîtront que sous Trajan. Mais, lors même que sous les bons princes l'éloquence put respirer, elle ne reprit jamais sa libre et pleine domination. Les grandes causes publiques étaient rares alors ; les affaires criminelles étaient réservées au jugement du sénat et du prince : le tribunal des centum?virs, devant lequel Cicéron plaida peu ou points était devenu, au temps de Pline, le plus beau théâtre de Téloquence ; c'étaient là a ses grands jours. » Ces derniers vestiges mêmes de la liberté et de l'éloquence disparaîtront : il n'y aura plus que l'éloquence du panégyrique.
Nous entrons dans une nouvelle série des œuvres de Cicéron. Nous allons voir et admirer, sous une autre face, non moins brillante, et pour nous plus intéressante peut-être que l'éloquence, la souplesse, la fécondité, la grandeur de son génie : traités oratoires, traités philosophiques, fruits amers pour lui de ses tristesses domestiques ou des loisirs que lui faisait, à sont grand regret, la politique ^; mais pour nous, tour à tour char-
* Ecquis iiiihi non daret veniam, ut, quum mesB foreuses arêtes, et actiones publicae concidissent, non me aut desidiœ, quod fiicerc non
mantes et douces productions, résumés éloquents de la science et de la sagesse grecques, passées au creuset du bon sens et de la grayité romaine. Cette partie de ses œuvres a encore pour nous un autre at.trait : nous y voyons mieux et de plus près Cicéron ; nous pénétrons plus avant dans ses pensées, dans son âme, dans la meilleure partie de lui-même. Nous ne le voyons plus an milieu des agitations du forum, des luttes politiques et de ce qu'elles enlèvent même au meilleur citoyen. Nous le surprendrons, nous le contemplerons an repos; dissertant avec ses amis sur Tart oratoire, causant avec eux de philosophie, et nous mettant pour ainsi dire de moitié dans ces confidences intimes; nous faisant asseoir sous les ombrages à travers lesquels se joue et brille souvent la douce image de Platon.
Ce n'était pas sans peine cependant que Cicéron se détachait des souvenirs du forum et des préoccupations de la politique, croyant perdu pour sa gloire tout le temps qu'il ne leur pouvait donner; mais la retraite, il finit par le reconnaître, lui a été bonne^; et c'est surtout dans ce demi-jour de l'étucl^ calme et sévère que la postérité aime à le contempler. Écoutons-le d'abord parlant de l'éloquence.
Cicéron n'aimait pas seulement de Téloquence la
possum, aut mœstitiœ, cui resisto, potius, quani lîtteris» dederem ? Quae me anlea in judiciaatquein curiamdeducebant, nuncoblectant domi... * Quae res si erunt perfectiP, profecto forensibus nostris**''bu8 etiam domesticie litterse respondebunt. — Ora/., i.
150 GIGÉRON.
gloire qu'elle procure, il en aimait l'art lui-même. Après en aToir donné, dans ses harangues, d'admirables modèles, il se plut à en révéler les secrets dans de magnifiques traités.
La rhétorique eut, à Rome, une destinée bien différente de celle qu'elle avait eue à Athènes. Ici les rhéteurs précèdent les orateurs; favorablement accueillis d*a* bord, si plus tard ils encourent la défaveur publique, ils ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes, à l'abus qu'ils ont fait d'un art qui, destiné à mettre la vérité en évidence, se vantait de pouvoir, à son gré, faire prévaloir le mensonge. A Rome, les rhéteurs parurent tard. Le premier rhéteur latin fut Lucius Plotius Gallus qui, vers 660, tint une école de rhétorique. Là, comme ailleurs, les Grecs furent les initiateurs des Romains. Dès Tan 593, bon nombre de rhéteurs grecs enseip^naient la déclamation grecque, à Rome, et y tenaient école. Parmi eux se remarque le nom d'un illustre grammairien de Mallos, en Cilicie, le nom de Cratès, contemporain et rival d'Aristarque ; mais bientôt ils devinrent suspects; Caton lança contre eux l'anathème ',
*■ La force d'âme des guerriers ne peut être corrompue par une oisiveté plus honnête que celle des lettres, et l'oisiveté ne peut s'introduire dans les républiques bien constituées par un artifice plus sûr et plus dangereux. Ce fut ce que Caton sentit parfaitement bien quand les philosophes Diogène et Garnéade vinrent à Rome, envoyés d'Athènes au sénat en qualité d'ambassadeurs. Voyant que la jeunesse romaine commençait à les suivre avec admiration, et connaissant le mal qui pouvait résulter pour la patrie de cette honnête oisiveté, il fit décréter qu'aucun philosophe ne pourrait plus être reçu à Rome.-—
et un décret les proscrivit ^ Ils ne s'en eiTraycrent pas trop cependant, et, petit^à petit, reprirent pied dans Borne. La rhétorique fut une seconde fois frappée, et elle le fut par un homme qui, moins que tout autre, ce semble, aiirait dû lui être contraire, l'orateur Crassus, qui, pendant sa censure, ferma les écoles des rhéteurs*; et , ce qu'il y a de remarquable , c'est que ce décret atteint particulièrement les rhéteurs latins. Pourquoi cette sévérité spéciale? Voici comment s'en justifiait Crassus : « Je voyais que les Grecs , quelque imparfaites que fussent leurs doctrines, joignaient à une grande facilité dé parole assez de science et beaucoup de cette politesse qui convient à des hommes instruits; tandis que nos nouveaux docteurs ne pouvaient donner que des leçons d'une excessive confiance en soi-même.
Machiavel, Hist. de Florence, liv. V, initio. Cf. Val. Max. sur l'introduction des lettres à Rome.
*■ G. Fannio Strabone, M. Valerio Messala Goss.,M. Pomponius prœtor senatumconsuluit. Quod verba facta sunt de philosophis et de rhetorihus, de ea re ita censuerunt : ut M. Pomponius prstor animadverteret, cararetque, uti et e republica fideque sua videretur, ut Romae neessent. — Suétone, de Claris rhet.j ci.
* Aliquot deinde annis post id [c'est-à-dire cinq ans après le sénatus-consulte de l'année 592) senatus consultum Gn. Domitius Œnobardus et L. Licinius Crassus, censores, de coercendis rhetoribus latinis ita edixerunt : Renuntiatum est nobis esse homines qui noYum genus disciplinée instituenint ; ad quos juventus in ludum conveniat; eos sibi nomen imposuisse latines rhetoras; ibi homines adolescentulos dies totos desidere. Majores nostri, quse libères suos discere et quosiii ludos itare vellent, instituerunt. Hsec nova, qus prseter consuetudinem ac morem majorum fiunt, neque placent neque recta videntur. Quapropter et iis, qui eos ludos habept, et lis, qui eo venire consueverunt, visum est faciundum ut ostenderemus nostram sententiam, nobis non placere. — A. Gell., xv, 11.
Comme c'étaU là tout ce que nos gens enseignaient, et qu'ils tenaient seulement écple d'impudence, je pensai qu'il était du devoir d'un censeur d.*arrêtep les progrès de cette contagion. » Il y avait sans doute un autre motif: on pensait peut-être que, répandue en une langue étrangère, la science, plus restreinte, serait moins dangereuse ; ou biei^ tout simplement, comme le dit Crassus, la faiblesse des rhéteurs latins faisait-elle prendre en dédaia et presque en haine un art qu'ils avaient la prétention d^enseigner sans le. bien connaître? On pourrait le croire à la puérilité des questions qui étaient traitées dans les « manuels ou exercices » que Ton mettait aux mains des élèves, et dont Tauteur de la Rhétorique à Herennius nou^ transmet quelques exemples; mais ces questions, c'étaient les rhéteurs grecs qui les avaient fournies aux rhéteurs latins. Il faut donc penser que le vrai motif était' cet avéHîssement 'dbrïhé aux parents : a de ne pas tenir la jeunesse attachée tout le jour à des exercices inconnus aux anôiens Romains. »
Il était réservé à Cicéron de faire tomber, pour la rhétorique, comme il le fera pour la philosophie, les préjugés de ses coricitoyens. La rhétorique, que nous venons de voir si mal accueillie à Rome, eut du moins cette bonne fortune, quand son jour fut arrivé, d'y être définitivement introduite et enseignée par un grand orateur. Avant Cicéron même, elle avait tenté Caton, plus hostile aux Grecs eu paroles qu'en réalité. Caton avait écrit pour son fils un traité de rhétorique dans
TRAITÉS SUR i,*ART ORATOIRE. 159
lequel se ttrouYait cette ib^Ue définition de Torateur,. adoptée et consacrée par Quintilien. : « L'orateur, c'egt Thomme de bien^ éloquent : Vir bonus diçendi ,peritus. » C'est, ce me çemble, T honneur particulier dQ la rhétorique latine, que de^ orateurs ep aiepi étç \^^ maîtres. En Grèce, rien de pareil. Isoorate a bien eur seigné Tart oratoire ; il a fait de nombreux et brillanbf disciples; mais Isocrate n'était pas un orateur^ Ni.Dcmosthène, ni Escbine, .ni Hypéride, ni Lysias, n^oiit écrit sur l'art dont ils ont. laissé des modèles. Platon avait bien ouvert les sources pures et profondes de l'éloquence philosophique, et Cicéron y puisera abondamment ; mais,, philosophe subJîme et magnifique écrir vain, Platon n'est pas un orateur, et s'il traite de la rhétorique, c'est encore à un point de vue philosophique, c'est pour la ramener à ce type éternel du beau que poursuit incessamment, sa pensée. Cicéron seul a été tout à la fois un grand orateur et un grand critique. ,.
L'ouvrage qui ouvre la^ série. des traités oratoires de Cicéron, la Rhétorique à Herennius, lui appartient-il? Les opinions, a cet égard, sont fort partagées; nous ne les discuterons pas, ne pensant pas y pouvoir apporter de nouvelles lumières; nous dirons seulement qu'à ce portrait si vif, si spirituel, si brillant du faux riche, qui termine le quatrième livre, nous croyons reconnaître déjà la 'touche de Cicéron et cet art du récit qu'il a porté à un si haut degré, et dont, dans ses discours, comme
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dans ses traités philosophiques, il a laissé de si heureux modèles. Ajoutons encore que le second ouvrage. Vinvention^ qu'on ne lui conteste pas, ne semble, en beaucoup de points, qu'une refonte et un développement de ia Rhétorique à Herennius ; c*est ce que trouvent, du moins, ceux qui ne doutent pas que Cicéron ne soitl'auteur du premier ouvrage.
Le traité de rinvention correspond rigoureusement à la première moitié de la Rhétorique; il en reproduit avec d'heureuses modifications des pages entières. Ce sont, avec plus de méthode, les mêmes divisions, et, avec plus d'exactitude, les mêmes définitions. Ulnven- ^ion n'est-elle donc cependant qu'une refonte de la Rhétorique^ que Cicéron avait refaite, comme il refit plus tard les Académiques; en un mot, une édition revue, corrigée et sensiblement améliorée? On la cru ; mais, à y regarder de près, on voit que ce sont deux traités distincts, dont le fond, il est vrai, est le même, mais dont le plan et la forme sont bien différents : V Invention est déjà un grand progrès sur la Rhétorique. Cicéron change ou modifie les exemples, supprime les détails, ajoute des développements, rectifie les termes ou les idées : c'est la Rhétorique perfectionnée. ^
Vlnvention^ la Rhétorique à Herennius^ c'étaient là des ébauches rudes, grossières encore et imparfaites, échappées à la main d'un jeune homme \ voici un tableau de maitre^ Le traité de VOrateur est aussi loin
' Il écrit il bou aini Lenluius :« Scripsi etiam (nam ab orationibus
de VInvention que VAndromaque est au-dessus des premières pièces de Racine. Il nous apprend, au commencement même de l'ouvrage, dans quelles vues et à quelle occasion il le composa : mécontent de ces traités qui n'étaient qu'une analyse des leçons de ses maîtres et un résumé de ses études* ; cédant aux prières de son frère Quintus, qui l'engageait à développer dans un ouvrage plus digne de lui ses propres idées sur Féloquence, il composa les trois dialogues de rOrateur, Il était alors dans sa cinquante-deuxième année, dans la plénitude de
disjungo me fere ad mansuetiores musas) très libros in disputatione ac dialogo de oratore, quos arbitrer Lentulo tuo fore non inutiles. » Mansuetiores musas ! Un jeune et brillant écrivain se souvenait-il de ces paroles de Cicéron, quand, trompé peut-être, lui aussi, dans ses espérances, il s'écriait : a Salut, lettres chéries, douces et puissantes consolatrices ! depuis que notre race a commencé à balbutier ce qu'elle sent et' ce qu'elle pense, vous avez comblé le monde de vos bienfaits; mais le plus grand de tous, c'est la paix que vous pouvez répandre dans nos âmes. Vous êtes comme ces sources limpides, cachées à deux pas du chemin, sous de frais ombrages ; celui qui vous ignore continue à marcher d'un pied fatigué ou tombe épuisé sur la route; celui qui vous connaît, nymphes bienfaisantes, accourt à vous, rafraîchit son front brûlant, lave ses mains flétries, et rajeunit en vous son cœur. Vous êtes éternellement belles, éternellement pures, clémentes à qui vous servent, fidèles à qui vous aimez. Vous nous donnez le repos, et si nous savons vous adorer avec une âme reconnaissante et un esprit intelligent, vous y ajoutez par surcroît quelque gloire. » Nous trou- , vous, dans une belle page de M. Cousin, le même mouvement; seulement, au lieu d'être une invocation, c'est un adieu aux muses : « Soyez bénies en nous séparant, muses gracieuses ou sévères, toujours nobles et grandes, qui m'avez montré la beauté véritable et dégoûté des attachements vulgaires. C'est vous qui m'avez appris à fuir les sentiers de la foule, et, au lieu d'élever ma fortune, à tâcher d'élever mon cœur. » — V. Cousin. Madame de HatUefort, p. 183.
' Quse pueris aut adolescentibus nobis ex commentariolis nostris inchoata ac rudia exciderunt.
102 CIGÉRON.
son génie. Cependant, pour donner à ses paroles plus de poids, ou pour leur payer un tribut de reconnaissance, c'est par la bouche d'Antoine et de Crassus, qui ayaient été ses premiers maîtres, qu'il fait exposer ses doctrines sur l'art oratoire. Cet entretien de Crassus et d'Antoine est-il simplement une fiction, ou, comme le rappelle plusieurs fois Cicéron avec une grande apparence de sincérité, art-il véritablement eu lieu? Les avis peuvent être, à cet égard, partagés; il n'est pas impossible cependant que Cotta, qui était au nombre de ceux qui l'avaient entendu, et qui avait dû en conserver une impression profonde, en ait transmis plus tard à Cicéron la substance et les points les plus importants; d'un autre côté, il semblerait résulter d'un passage d'une lettre adressée à Atticus ^ que c'est une fiction, imaginée à plaisir par Cicéron.
Quoi qu'il en soit, l'ouvrage emprunte de celte circonstance, réelle ou supposée, un grand intérêt, une forme singi^Iièrement dramatique.
Pendant les jours consacrés aux grands jeux ou jeux Jlomains, L. Crassus, orateur célèbre, s'est rendu à sa maison de campagtie de Tusculum, afin d'y rétablir ses forces épuisées. Il est accompagné de Quintus Scévola, son beau-père, et de M. Antoine, son digne émule ou plutôt son rival. Il a encore amené avec lui deux jeunes gens, C. Cotta et P. Sulpicius. Le premier jour, on ne